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— Tu appelles ça être protégé, Maîtresse du Toit ? demanda Bain. Quand on demande à un lion de tenir les loups à distance, on choisit simplement le ventre dans lequel on finira.

— Vous ne pouvez pas vous défendre vous-mêmes ? ajouta Chiad. J’ai vu Perrin se battre, et Mat Cauthon, et Rand al’Thor… Ils sont du même sang que vous !

Bran eut un soupir accablé.

— Nous sommes des fermiers, des gens très humbles… Le seigneur Luc a bien proposé d’organiser une milice pour combattre les Trollocs. Mais ça implique de laisser nos familles sans défense pendant que nous patrouillerons avec lui. Personne n’a aimé cette idée.

Perrin se demanda qui était ce seigneur Luc. Il posa la question, et maîtresse al’Vere lui répondit :

— Il est arrivé à peu près en même temps que les Capes Blanches. C’est un Quêteur. Tu sais, la Grande Quête du Cor ? Il pense que le Cor de Valère est quelque part dans les montagnes de la Brume, au-dessus de Deux-Rivières. Mais il a renoncé à sa quête à cause de nos problèmes. C’est un gentilhomme aux manières très raffinées.

Marin se lissa les cheveux et sourit. Maussade, Bran lui coula un regard noir.

Un Quêteur, des Trollocs et des Capes Blanches… Deux-Rivières avait bien changé, depuis le départ de Perrin.

— Faile est une Quêteuse, dit le jeune homme. Tu connais ce seigneur Luc ?

— J’en ai assez, lâcha la jeune femme. (Sous l’œil perplexe de Perrin, elle se leva, approcha de lui, lui prenant la tête pour l’attirer contre son ventre.) Ta mère est morte. Ton père, tes sœurs et ton frère aussi. Tu ne peux plus rien y changer, et surtout pas en finissant au bout d’une corde. Il est temps de pleurer tes morts. Ne garde pas ton chagrin en toi, où il finira par s’infecter.

Perrin saisit les bras de Faile pour l’écarter de lui. Mais à sa grande surprise, il n’en fit rien, se contentant de s’accrocher à sa compagne comme si elle était le dernier être vivant au monde. Qu’allait-elle penser de lui ? Il voulut dire qu’il allait bien, qu’il s’excusait d’avoir craqué un bref instant, mais d’autres mots jaillirent de ses lèvres :

— Je suis arrivé trop tard… Je n’ai pas pu…

Perrin serra les dents pour ne plus s’épancher ainsi.

— Je sais, souffla Faile en lui caressant les cheveux comme s’il était un enfant. Je sais…

Plus elle lui murmura des paroles réconfortantes, plus il pleura, comme si ses mains si douces, en lui caressant la tête, l’aidaient à verser toutes les larmes de son corps.

30

Au-delà du chêne

La tête serrée contre le ventre de Faile, Perrin pleura pendant un temps qui lui parut infini. Des images de sa famille défilèrent dans sa tête. Son père, tout sourires, lui montrant comment on tenait un arc. Sa mère en train de chanter en filant la laine. Adora et Deselle le taquinant la première fois qu’il s’était rasé. Paet bouche bée devant un trouvère, un jour de Fête du Soleil, des années plus tôt.

Il imagina aussi des tombes alignées les unes à côté des autres.

Quand il n’eut plus de larmes en lui, il s’écarta de Faile et constata qu’on les avait laissés seuls tous les deux dans la salle commune – à l’exception de Griffure, qui faisait sa toilette sur un tonneau de bière.

Les autres n’étaient pas restés pour le voir pleurer, et ça le rassurait un peu. Avoir eu Faile pour témoin était assez grave comme ça. En un sens, il était content qu’elle soit là, mais il aurait aimé qu’elle n’ait rien vu ni rien entendu.

Lui prenant les mains, Faile s’assit près de lui. Elle était si belle avec ses grands yeux sombres légèrement inclinés et ses pommettes hautes. Comment allait-il se faire pardonner la façon dont il l’avait maltraitée ces derniers jours ? Sans nul doute, elle trouverait un moyen de se venger.

— Tu as renoncé à l’idée de te rendre aux Capes Blanches ? demanda-t-elle, parlant comme si elle ne venait pas de le voir pleurer comme un bébé.

— Oui, puisque ça ne servirait à rien… Le père de Mat et celui de Rand seront menacés quoi que je fasse. Ma famille…

Perrin s’avisa qu’il serrait bien trop fort les mains de sa compagne, qui souriait pourtant au lieu de faire la grimace.

— Si c’est possible, je dois libérer maître Luhhan et sa femme. Et bien entendu, la mère de Mat et ses sœurs. Je lui ai promis de veiller sur elles. Je tâcherai aussi de m’occuper des Trollocs.

Le seigneur Luc aurait peut-être une idée. Au moins, le Portail étant bloqué, aucun nouveau monstre ne pourrait sortir des Chemins.

— Si je me laisse pendre, comment mettre ces projets à exécution ?

Et celui qui concernait les Trollocs lui tenait particulièrement à cœur.

— Je suis contente que tu t’en aperçoives, lâcha Faile. Tu comptes encore manigancer des âneries pour m’inciter à te quitter ?

— Non.

Perrin se prépara à essuyer une tempête, mais Faile hocha simplement la tête, comme si cette réponse la satisfaisait. Une façon de différer sa vengeance qui n’augurait rien de bon. Le moment venu, elle se paierait sur la bête.

— Perrin, nous sommes cinq – six, si Loial marche avec nous. Et huit si nous trouvons Tam al’Thor et Abell Cauthon. Avec un arc, ils sont aussi bons que toi ?

— Bien meilleurs, répondit Perrin, parfaitement sincère.

Faile sembla croire qu’il exagérait.

— Eh bien, huit, c’est déjà mieux que rien, non ? Et d’autres personnes se joindront peut-être à nous. N’oublions pas non plus le seigneur Luc. Il voudra être le chef, mais si ce n’est pas un abruti, quelle importance ? Cela dit, tous les Quêteurs ne sont pas des génies. J’en ai rencontré quelques-uns qui croient tout savoir et qui sont têtus comme des mules.

— Oui, j’en connais aussi…

Faile foudroya du regard Perrin, qui réussit à ne pas sourire.

— Parce que tu m’en as parlé, précisa-t-il. Et j’en ai croisé, souviens-t’en…

— Tu veux parler de ces types ? Eh bien, espérons que Luc ne soit pas un vantard gonflé de vent.

Le regard brillant, Faile serra les mains de Perrin. Pas désagréablement, plutôt comme si elle essayait de lui transmettre sa force.

— Tu vas vouloir revoir ton ancien foyer… Si tu veux bien, je t’accompagnerai.

— Quand j’en serai capable, oui…

Ce ne serait pas pour tout de suite. S’il voyait les tombes, au milieu du verger, il…

C’était bizarre, vraiment. Depuis toujours, il se croyait très fort, et voilà qu’il se découvrait d’une extrême faiblesse. Au moins, il ne pleurait plus. Tant mieux, parce qu’il était temps d’agir.

— Commençons par le commencement : trouver Abell et Tam.

Maître al’Vere passa la tête dans la salle commune et y entra quand il vit que les deux jeunes gens n’étaient plus enlacés.

— Il y a un Ogier dans la cuisine, dit-il à Perrin. Un Ogier qui boit une infusion… Dans ses mains, la plus grande chope ressemble à un dé à coudre. Marin se comporte comme si des Aiels descendaient à l’auberge tous les jours, mais quand elle a vu ton Loial, Perrin, elle a failli s’évanouir. Je lui ai donné une double dose d’alcool de pomme, et elle l’a bue comme un verre d’eau. Après, elle a toussé à en rendre l’âme. D’habitude, elle ne boit rien de plus fort que le vin. Là, elle aurait remis ça, si je l’avais resservie. (L’air pensif, Bran fit mine de s’intéresser à une tache… qui ne maculait pas son beau tablier blanc.) Tu vas mieux, mon garçon ?

— Oui, maître al’Vere. Mais nous ne pouvons pas rester très longtemps. Quelqu’un risque de dire aux Capes Blanches que vous m’hébergez.

— Il y a peu de délateurs, mon garçon. Tous les Coplin n’en sont pas, et quelques Congar non plus.

Cela dit, le bourgmestre n’insista pas pour que ses hôtes prennent racine chez lui.