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— Savez-vous où je peux trouver maître al’Thor et maître Cauthon ?

— Dans le bois de l’Ouest… Navré, mais je ne peux pas être plus précis. Ils se déplacent sans cesse. (Les mains croisées sur sa bedaine, Bran inclina sa tête aux tempes argentées.) Tu ne vas pas partir, pas vrai ? Je l’ai dit à Marin, mais elle a refusé de me croire. Elle pense que c’est mieux pour toi – j’insiste : pour toi ! – et comme toutes les femmes, elle est sûre que tu partageras son opinion si elle te parle assez longtemps.

— C’est surprenant, maître al’Vere, souffla Faile. Tous les hommes que je connais sont assez intelligents pour choisir très vite le bon chemin, une fois qu’on le leur a montré.

Le bourgmestre daigna sourire de cet humour bien féminin.

— Dans ce cas, vous guiderez Perrin sur la bonne voie, je n’en doute pas. Marin a raison : filer est la meilleure solution pour échapper à la potence. Mais parfois, un homme ne peut tout simplement pas s’enfuir. Vous ne voyez pas les choses ainsi ? Eh bien, vous avez sûrement raison. (Bran ignora le regard furibond de Faile.) Viens, mon garçon. Allons annoncer la bonne nouvelle à Marin. Ne discutaille pas et ne change pas d’avis, parce qu’elle ne te lâchera pas, tu peux me croire.

Dans la cuisine, Loial et les Aiels s’étaient assis à même le sol. Dans l’auberge, il aurait de toute façon été impossible de trouver un siège assez grand pour l’Ogier. Accoudé à la table, il restait assez grand, assis en tailleur, pour regarder maître al’Vere dans les yeux. Cela dit, Bran avait exagéré au sujet de la chope… Encore que… Pour l’heure, Loial buvait son infusion dans un énorme bol à soupe.

Faisant le service, les bras lestés d’un plateau d’amuse-gueules, Marin faisait de son mieux pour ne pas montrer que ses invités la déconcertaient. Mais elle sursautait chaque fois que ses yeux se posaient sur Loial, qui s’efforçait pourtant de la rassurer en vantant ses talents de cuisinière.

Dès qu’elle le regardait, il ne pouvait empêcher ses oreilles de frémir. Devant ce spectacle, Marin sursautait, puis elle hochait la tête, son épaisse natte grisonnante oscillant vigoureusement. S’ils continuaient leur manège, ces deux-là allaient finir par attraper la tremblote…

Avisant Perrin, Loial soupira de soulagement et posa sa chope – non, son bol – d’infusion sur la table. Mais sa joie de revoir le jeune homme disparut vite derrière une profonde tristesse.

— Je suis désolé pour toi, Perrin, et je partage ton chagrin. Maîtresse al’Vere…

Le simple fait d’évoquer Marin, même sans la regarder, fit frémir les oreilles de l’Ogier. Comme de juste, l’épouse de Bran sursauta.

— Maîtresse al’Vere m’a dit que tu ne resterais pas, puisque plus rien ne te retient. Si ça peut te consoler, je chanterai devant les pommiers avant notre départ.

Les époux al’Vere échangèrent un regard stupéfait et Bran alla même jusqu’à se tapoter le conduit de l’oreille du bout d’un index.

— Merci, Loial. Ça me consolera, en effet, quand le temps de pleurer sera venu… Mais avant de partir, j’ai des choses à faire ici.

Marin posa son plateau sur la table avec un rien de précipitation, puis elle foudroya du regard le jeune homme. Sans se laisser perturber, il exposa son plan. Trouver Tam et Abell, puis libérer les malheureux prisonniers des Capes Blanches. Au sujet des Trollocs, il ne dit rien de précis, même s’il avait de vagues projets. Enfin, pas si vagues que ça, tout bien pesé…

Perrin n’avait aucune intention de partir tant qu’il y aurait un Trolloc ou un Myrddraal vivants sur le territoire de Deux-Rivières. Pour s’empêcher de caresser le tranchant de sa hache, il passa les pouces dans sa ceinture.

— Tout ça ne sera pas facile, conclut-il. J’apprécierais que tu restes, Loial, mais je ne t’en voudrai pas si tu décides de partir. Ce n’est pas ta guerre, et depuis que tu fréquentes des gens de Deux-Rivières, tu as eu ton lot d’ennuis. En plus, tu as un livre à écrire…

— Partout où elle fait rage, cette guerre est la mienne, Perrin. Mon livre attendra. Qui sait ? un chapitre te sera peut-être consacré.

— J’ai dit que je viendrais avec toi, déclara Gaul avant que Perrin lui ait posé la question. Et je n’ai jamais ajouté que je changerais d’avis quand les choses se compliqueraient. J’ai une dette de sang envers toi.

Bain et Chiad interrogèrent Faile du regard. Quand elle eut acquiescé, les Aielles annoncèrent qu’elles resteraient aussi.

— Des idiots entêtés, marmonna Marin, voilà ce que vous êtes tous. Si vous vivez assez longtemps pour ça, vous finirez à la potence. Et vous le savez, n’est-ce pas ?

N’obtenant pas de réponse, elle dénoua son tablier et le fit passer par-dessus sa tête.

— Si vous êtes assez fous pour rester, autant que je vous montre où vous cacher.

Bran parut surpris que sa femme capitule si vite, mais il se ressaisit en un clin d’œil.

— Je pensais au vieil hôpital, Marin. Plus personne n’y va, et il lui reste la plus grande partie de son toit.

Le nouvel hôpital, où on amenait les malades contagieux afin de les soigner, se dressait à l’est du village, au-delà du moulin de maître Thane. Le vieil hôpital, situé dans le bois de l’Ouest, avait été dévasté par une tempête quand Perrin était encore haut comme trois pommes. Le jeune homme se souvenait très bien de ce bâtiment envahi par le lierre et la bruyère. Des oiseaux nidifiaient dans les vestiges du toit de chaume et des blaireaux s’étaient installés sous les marches de l’escalier de derrière. Un excellent endroit où se cacher.

Marin regarda son mari, visiblement surprise qu’il ait eu une si bonne idée.

— Ce sera très bien, je suppose. Pour ce soir, en tout cas. Je conduirai nos invités jusqu’à leur résidence…

— Inutile que tu te donnes cette peine, mon épouse. Si Perrin a oublié le chemin, je me chargerai de jouer les guides.

— Bran, tu oublies trop souvent que tu es le bourgmestre. Dès qu’ils te voient, les gens se demandent où tu vas et ce que tu comptes faire. Si tu restais plutôt ici pour convaincre les curieux qu’il ne se passe rien d’inhabituel ? Si tu as faim, il te suffira de réchauffer le ragoût de mouton. Ou la soupe de lentilles, si tu préfères. Ne parle surtout pas du vieil hôpital, mon époux. Il vaudrait mieux que personne ne se souvienne qu’il existe.

— Je ne suis pas un imbécile, Marin !

— Je le sais bien, mon chéri… (Elle tapota la joue de Bran, puis braqua sur ses visiteurs un regard qui n’avait plus rien de maternel.) On peut dire que vous nous causez des problèmes, marmonna-t-elle avant de distribuer ses instructions.

Les voyageurs devraient se déplacer par petits groupes, afin de ne pas attirer l’attention. Quant à elle, après avoir traversé seule le village, elle les retrouverait dans le bois de l’Ouest. Quand elle l’eut décrit, les Aiels assurèrent qu’ils trouveraient sans peine le chêne frappé par la foudre. Puis ils sortirent par la porte de derrière.

Perrin se souvenait parfaitement de ce chêne. Se dressant à environ une demi-lieue du village, il donnait l’impression d’avoir été fendu en deux dans le sens de la hauteur par la hache d’un géant. Bizarrement, ça ne l’avait pas tué, et il continuait même à bourgeonner. Perrin était sûr de retrouver l’hôpital sans la moindre difficulté, mais maîtresse al’Vere insista pour que tout le monde se rejoigne autour du fameux chêne.

— Tout seul, tu te baladerais un peu partout, et la Lumière seule sait qui ou quoi tu rencontrerais.

Marin regarda Loial, qui venait de se lever, ses cheveux en bataille frôlant le plafond, et soupira à pierre fendre.

— Je regrette que nous ne puissions rien faire au sujet de votre taille, maître Loial. Je sais qu’il fait chaud, mais consentiriez-vous à porter votre cape avec la capuche relevée ? Même en ces temps troublés, les gens se convaincront très vite qu’ils n’ont pas vu ce qu’ils pensent avoir vu, mais s’ils aperçoivent votre visage, ils ne pourront plus s’aveugler ainsi. N’allez pas croire que je ne vous trouve pas beau, surtout ! C’est seulement qu’on ne saurait vous prendre pour un habitant de Deux-Rivières…