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Loial sourit, sa bouche ouvrant son visage en deux sous son nez proéminent.

— Maîtresse al’Vere, il ne semble pas faire trop chaud pour porter une cape…

Après avoir posé sur ses épaules un châle en laine aux franges bleues, Marin accompagna Faile, Loial et Perrin dans la cour des écuries, d’où elle entendait les regarder partir. Un moment, tout espoir de discrétion sembla perdu, car le vieux Cenn Buie, étique et tout ratatiné, examinait les chevaux inconnus de ses yeux de fouine brillants de curiosité. Il semblait particulièrement fasciné par la monture géante de Loial, étudiant la selle surdimensionnée tout en se grattant la barbe.

Quand il aperçut l’Ogier, Cenn écarquilla les yeux et bredouilla :

— Un Tro-tro… un Trol-locc…

— Ne sois pas stupide, Cenn Buie ! lança Marin en avançant d’un pas décidé vers le vieux couvreur, histoire d’attirer son attention.

La tête baissée, faisant mine d’examiner son arc, Perrin ne broncha pas.

— Tu crois que je sortirais de chez moi avec un Trolloc ? Maître Loial est un Ogier, comme tu le saurais si tu n’étais pas un vieil enquiquineur qui préfère se plaindre plutôt que regarder ce qu’il a sous le nez. Bon, nous sommes trop pressés pour perdre du temps avec quelqu’un comme toi. Occupe-toi de tes oignons et fiche la paix à mes invités. Tu sais très bien que Corin Ayellin se plaint depuis des mois de ton intervention sur son toit. Si tu allais y jeter un coup d’œil ?

Cenn répéta dans sa barbe le mot « Ogier ». Un moment, il sembla sur le point de défendre la qualité de son travail, mais ses yeux se posèrent sur Perrin, et il sursauta.

— C’est lui ! Oui, c’est lui ! Les Fils de la Lumière te cherchent, jeune scélérat ! Toi qui t’es enfui avec une Aes Sedai pour devenir ensuite un Suppôt des Ténèbres. À l’époque, nous avions aussi des Trollocs ici… Vas-tu me dire que c’était une coïncidence ? Et tes yeux ? Qu’est-il arrivé à tes yeux ? Tu reviens avec une maladie qui nous tuera tous, c’est ça, au cas où les Trollocs n’y arriveraient pas ? Les Capes Blanches te régleront ton compte, je t’en fiche mon billet !

Perrin sentit la soudaine tension de Faile. S’avisant qu’elle allait dégainer un couteau, il lui posa une main sur le bras. Quelle mouche la piquait ? Cenn était un vieux fou irascible, mais les lames n’avaient pas leur place dans cette affaire.

Faile eut un haussement d’épaules agacé, mais elle n’insista pas.

— Ça suffit, Cenn ! intervint Marin. Tu vas garder ça pour toi. Tu veux devenir un délateur, comme Hari et son frère Darl ? Tu sais que j’ai mon idée sur ce qui a poussé les Fils de la Lumière à venir fouiller dans les livres de Bran. Ils en ont confisqué six, en faisant un sermon à mon mari – sous son propre toit ! – au sujet du blasphème. Le blasphème, rien que ça ! Parce qu’ils n’étaient pas d’accord avec ce que disait un livre. Cenn, tu as de la chance que je ne te force pas à remplacer les ouvrages en question.

» Ces fanatiques ont fouiné dans toute l’auberge. À la recherche d’autres « écrits blasphématoires ». Comme si une personne sensée pouvait avoir l’idée de cacher un livre. Ils ont retourné tous les matelas et mis sens dessus dessous les armoires. Félicite-toi que je ne t’ai pas fait venir pour tout ranger !

Cenn se ratatina encore plus qu’au naturel, comme s’il envisageait de rentrer la tête dans les épaules au point qu’on ne la voie plus.

— Je n’ai rien dit aux Capes Blanches, Marin… Enfin, ce n’est pas parce que quelqu’un mentionne en passant – oui, c’est ça, mentionne en passant…

Le vieil homme s’ébroua, continua à éviter le regard de Marin mais recouvra un peu de sa superbe.

— Je porterai cette affaire devant le Conseil, Marin. Je veux parler de ce fichu garçon ! (Il désigna Perrin.) Tant qu’il sera ici, nous serons tous en danger. Si les Fils découvrent que tu le caches, ils s’en prendront à tout le village. Et les représailles n’auront rien à voir avec des armoires en désordre.

— Cette affaire concerne le Cercle des Femmes, lâcha Marin.

Ajustant son châle sur ses épaules, elle alla se camper devant le vieux couvreur et le regarda droit dans les yeux. Même s’il était un peu plus grand qu’elle, le vieux truc féminin marcha encore, lui conférant l’avantage. Prompte à en tirer parti, Marin ne laissa pas à son adversaire le temps de placer un mot.

— Oui, ça concerne le Cercle, Cenn Buie. Si tu penses le contraire, osant me traiter de menteuse, tu t’en mordras les doigts. Essaie donc de parler à quiconque, y compris au Conseil, de ce qui concerne exclusivement le Cercle des Femmes, et…

— Le Cercle n’a pas le droit de se mêler des affaires du Conseil ! s’écria Cenn Buie.

— … et tu verras si ta femme ne t’envoie pas dormir dans l’étable. Avec pour te nourrir ce que te laissera votre vache laitière. Tu penses que le Conseil domine le Cercle ? Pour te convaincre du contraire, je peux t’envoyer Daise Congar.

Cenn tressaillit à cette perspective.

Si Daise Congar était la nouvelle Sage-Dame, songea Perrin, elle aurait le pouvoir de le forcer à boire d’ignobles décoctions tous les matins pendant un an. Et il était bien trop malingre pour l’en empêcher. À Champ d’Emond, Alsbet Luhhan était la seule femme susceptible de tenir tête à Daise, connue pour son caractère belliqueux et son art de la gifle.

La pauvre Nynaeve, se dit Perrin, aurait un choc lorsqu’elle saurait qui lui avait succédé. Elle qui était convaincue de recourir à la raison et à la persuasion plutôt qu’à la force…

— Inutile d’être méchante, Marin, marmonna Cenn. Tu veux que je me taise ? Eh bien, je me tairai ! Mais Cercle des Femmes ou non, tu risques de nous attirer l’inimitié des Capes Blanches.

L’épouse de Bran daigna à peine froncer les sourcils. À court d’arguments, Cenn Buie battit en retraite en grommelant dans sa barbe.

— Très bien joué, dit Faile quand il eut disparu derrière un coin de l’auberge. Vous devriez me donner des cours. Si j’étais aussi bonne avec Perrin que vous avec votre mari ou ce vieil imbécile…

Faile sourit à Perrin. Sans doute pour lui montrer qu’elle plaisantait. Enfin, il espérait que c’était ça.

— Il faut savoir quand les tenir et quand donner du mou à la laisse, répondit distraitement Marin. Leur faire croire qu’ils sont libres – pour les choses sans importance – permet de mieux les contrôler quand il y a un enjeu. Cela dit, certains doivent être enfermés dans leur stalle et ne jamais en sortir.

Estimant que Faile n’avait surtout pas besoin de conseils pareils, Perrin chercha à faire diversion :

— Vous pensez qu’il tiendra sa langue, maîtresse al’Vere ?

— Je dirais que oui… Cenn est né avec une rage de dents qui n’a cessé de s’aggraver avec le temps, mais il n’est pas comme Hari Coplin et les autres. Enfin, je crois…

— Nous devrions y aller, dit Perrin.

Personne n’émit d’objection.

Midi étant déjà passé, les villageois, pour la plupart, étaient chez eux en train de déjeuner. Les rares qui se trouvaient dehors, essentiellement de jeunes gens qui surveillaient des moutons ou des vaches, étaient trop occupés à dévorer leur casse-croûte – et trop loin de la piste des chariots – pour prêter attention à qui allait et venait. Malgré la capuche qui dissimulait ses traits, Loial attira quelques regards. Même perché sur Trotteur, Perrin arrivait à peine à la poitrine de l’Ogier, lui-même monté sur un cheval démesurément grand. Pour les gens qui les voyaient de loin, Faile et lui devaient passer pour deux enfants accompagnant un adulte sur leur poney – et tenant par la bride des poneys de bât. Un spectacle inhabituel, certes, mais qui n’avait rien d’inquiétant. Il fallait surtout éviter les rumeurs. Avant d’avoir libéré maîtresse Luhhan et les autres, en tout cas. En supposant que Cenn Buie ne gâche pas tout…