Perrin espéra que son amie parlait d’or. Pour sa part, il ne se fiait plus si facilement aux gens. Pas aux Aes Sedai, en tout cas. Et peut-être pas à Marin al’Vere. Cela dit, les sœurs pouvaient l’aider à combattre les Trollocs. Dans cet ordre d’idées, il se serait fié à n’importe qui. Mais jusqu’à quel point pouvait-on faire confiance à des sœurs ? Ces femmes agissaient toujours pour des raisons bien personnelles. Pour lui, Deux-Rivières était une terre natale tendrement chérie. À leurs yeux, il pouvait s’agir d’une simple pierre sur un plateau de jeu…
Faile et Marin al’Vere ne semblaient pas inquiètes et les Aiels consentaient à attendre. Pour l’instant, Perrin devait suivre le mouvement.
31
Des garanties
Ihvon revint quelques minutes plus tard.
— Vous pouvez continuer, maîtresse al’Vere, dit-il simplement.
Sans un bruit, Tomas et lui disparurent de nouveau dans les broussailles.
— Ils sont très bons…, souffla Gaul sans cesser de regarder autour de lui.
— Un enfant pourrait se cacher dans ces fourrés, le contredit Chiad en écartant un buisson de baies rouges.
Cela dit, elle sondait les profondeurs de la forêt avec autant d’intensité que le Chien de Pierre.
Aucun des trois Aiels ne semblait très pressé d’avancer. Ils n’avaient pas peur, bien entendu, mais ils n’étaient pas enthousiastes, et ça se voyait. Perrin ne désespérait pas de découvrir un jour quels sentiments les Aiels nourrissaient envers les Aes Sedai. Un jour, oui… Pour l’heure, il n’était guère moins hésitant que les deux guerrières et le guerrier.
— Allons donc rencontrer vos Aes Sedai, dit-il à Marin d’un ton peu convaincu.
Le vieil hôpital était encore plus dévasté que dans son souvenir. Incliné comme un ivrogne, plus d’une moitié de ses chambres à ciel ouvert, le bâtiment était littéralement éventré par un grand arbre qui devait frôler les quarante pieds de haut. Alors que la forêt le serrait dans un cocon de végétation, le lierre et la bruyère recouvraient ses murs et ce qui restait de son toit de chaume. Songeant que le bâtiment tenait peut-être encore debout grâce à ça, Perrin inspira à fond et capta une odeur de chevaux. Il reconnut aussi des senteurs de jambon et de haricots. Bizarrement, cependant, il ne semblait pas y avoir d’effluves de fumée.
Après avoir attaché les montures et les bêtes de bât à des branches basses, les six voyageurs suivirent maîtresse al’Vere à l’intérieur du bâtiment. Les fenêtres étant obstruées par le lierre, il y régnait une pénombre permanente. La première pièce, très grande, était dépourvue de mobilier. La poussière qui s’accumulait dans les coins et quelques toiles d’araignées témoignaient qu’on avait procédé à un nettoyage rapide et bâclé. Quatre couvertures étaient déroulées sur le sol. Des selles, des sacoches et des baluchons étaient rangés le long d’un mur et un petit chaudron, dans la cheminée de pierre pourtant éteinte, diffusait d’agréables odeurs de cuisson. Filtrant d’une bouilloire, un filet de vapeur indiquait que l’eau devait être à la température idéale pour la préparation d’une infusion.
Deux Aes Sedai attendaient les visiteurs. Après une révérence vite expédiée, Marin se lança dans une cascade de présentations et d’explications.
Appuyant le menton sur son arc, Perrin étudia les deux sœurs qu’il avait reconnues du premier coup d’œil.
Plutôt rondelette, le visage carré, Verin Mathwin, des cheveux grisonnants entourant son visage lisse et sans âge, appartenait à l’Ajah Marron. Comme toutes les sœurs de son ordre, elle semblait en permanence absorbée par sa soif de connaissance – une quête qui visait le plus antique savoir comme le plus moderne. De temps en temps, une lueur dans ses yeux sombres démentait cette tendance à la rêverie et à la contemplation. Et ce fut le cas lorsque son regard se posa sur Marin, puis sur Perrin. Moiraine exceptée, Verin était une des deux Aes Sedai dont le jeune homme, sans l’ombre d’un doute, aurait juré qu’elles connaissaient la vérité au sujet de Rand. Accessoirement, il la soupçonnait d’en savoir plus long sur lui-même qu’elle voulait bien le montrer.
Tandis qu’elle écoutait Marin, le regard de Verin redevint lointain. Mais pendant un instant, elle avait froidement évalué dans quelle mesure l’irruption de Perrin modifiait ses plans. Conclusion, il devrait se méfier d’elle en permanence…
L’autre Aes Sedai, très mince, portait une robe de soie vert sombre qui contrastait avec l’espèce de sac gris aux manches tachées d’encre dont était affublée Verin. Perrin avait aperçu une seule fois la superbe Alanna Mosvani, une sœur de l’Ajah Vert – si sa mémoire ne le trompait pas – aux longs cheveux noirs et au regard perçant.
Alors qu’elle écoutait elle aussi Marin, Alanna dévisagea l’apprenti forgeron. Sous ce regard inquisiteur, Perrin se souvint d’une remarque que lui avait faite Egwene.
« Certaines Aes Sedai qui ne devraient rien savoir au sujet de Rand lui témoignent bien trop d’intérêt. C’est le cas d’Elaida et d’Alanna Mosvani, par exemple. Du coup, je me méfie des deux. »
Avant de s’être forgé sa propre opinion, Perrin décida qu’il serait judicieux de se fier à celle d’Egwene.
Il tendit l’oreille lorsque Marin prononça son nom.
— Perrin, Verin Sedai ? Vous avez posé des questions sur lui, et… Enfin, sur les trois garçons, mais… La meilleure façon de le garder en vie, m’a-t-il semblé, était de vous l’amener. Pour demander votre accord, le temps m’a manqué, et j’ai pensé que…
— Il n’y a aucun problème, maîtresse al’Vere, coupa Verin. Vous avez très bien fait. Perrin est désormais entre de bonnes mains. De plus, je suis ravie d’en apprendre plus sur les Aiels, et converser avec un Ogier est toujours très enrichissant. Loial, je vais vous bombarder de questions. Dans les livres de votre peuple, j’ai découvert une multitude de choses fascinantes.
Loial eut un sourire ravi. Tout ce qui concernait les livres lui faisait plaisir. En revanche, Gaul échangea un regard méfiant avec Bain et Chiad.
— Marin, dit Alanna, nous ne vous en voulons pas, mais ne recommencez surtout pas. Sauf si… Tu es seul, Perrin ? (Une question sur un ton qui n’admettait pas de dérobade.) Les deux autres sont-ils revenus avec toi ?
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda Perrin.
— Allons, mon garçon, comporte-toi correctement ! s’écria maîtresse al’Vere. En arpentant le monde, tu as peut-être pris de mauvaises manières, mais tu es de retour chez toi, et il faut les oublier.
— Ne vous inquiétez pas, dit Verin. Ce jeune homme et moi sommes de vieux amis. Je comprends sa réaction.
L’Aes Sedai dévisagea longuement l’apprenti forgeron.
— Nous prendrons soin de lui…, souffla Alanna – une déclaration assez ambiguë, quand on réfléchissait bien.
Verin sourit et tapota l’épaule de Marin.
— Vous devriez retourner au village. Il ne faudrait pas que les gens se demandent ce que vous faites dans le bois.
Marin acquiesça et se détourna. S’arrêtant près de Perrin, elle lui posa une main sur l’épaule.
— Tu sais que je compatis à ton malheur, dit-elle. Mais n’oublie pas : te faire tuer n’arrangera rien. Obéis aux Aes Sedai.
Le jeune homme marmonna quelques banalités qui parurent satisfaire la femme du bourgmestre.
Lorsqu’elle fut partie, Verin prit la parole :
— Nous compatissons aussi, Perrin. Crois-moi, si nous avions pu intervenir, nous l’aurions fait.
— Vous n’avez toujours pas répondu à ma question, fit Perrin, qui n’avait pas envie de penser aux siens en cet instant.