— Perrin ! s’indigna Faile.
On eût dit la copie conforme de maîtresse al’Vere, mais le jeune homme ne se laissa pas impressionner.
— Que faites-vous ici ? insista-t-il. Une étrange coïncidence, non ? Des Capes Blanches, des Trollocs et deux Aes Sedai en même temps…
— Ça n’a rien d’une coïncidence, répliqua Verin. Mais il me semble que l’eau bout.
S’approchant de la bouilloire, l’Aes Sedai jeta dedans une poignée de feuilles, puis elle demanda à Faile de prendre des tasses en fer-blanc dans un des baluchons. Les bras croisés, Alanna continua à dévisager Perrin avec dans le regard une intensité qui démentait sa placidité de surface.
— Chaque année, dit Verin, nous trouvons de moins en moins de filles susceptibles d’apprendre à canaliser le Pouvoir. Selon Sheriam, en apaisant systématiquement les hommes qui en sont capables, nous avons peut-être privé peu à peu l’humanité de ce don précieux. La preuve, selon elle, c’est justement qu’on ne trouve presque plus de mâles aptes à canaliser. Il y a un siècle, à en croire les rapports, on en repérait deux ou trois par an. Et à cinq cents ans d’ici…
— Que pourrions-nous faire d’autre, Verin ? intervint Alanna. Les laisser perdre la raison ? Souscrire au plan délirant des sœurs blanches ?
— Je doute que ce soit judicieux, répliqua très sereinement Verin. Même si nous trouvons des femmes prêtes à porter l’enfant d’un homme apaisé, rien ne garantit que le fruit de cette union soit capable de canaliser – et encore moins qu’il s’agisse d’une fille. Si les Aes Sedai veulent augmenter le cheptel, ce serait à elles de porter les enfants. Mais quand j’ai fait cette suggestion, Alviarin n’a pas paru amusée du tout.
— Je vois ça d’ici, souffla Alanna, ses yeux brillant soudain comme ceux d’une petite fille malicieuse. Je regrette de n’avoir pas été présente…
— Eh bien, son expression était… intéressante, concéda Verin, mutine. Cesse de ronger ton frein, Perrin. Je vais finir de te répondre… Un peu d’infusion ?
Décidant de se détendre un peu, le jeune homme, sans trop savoir comment, se retrouva assis sur le sol, son arc à côté de lui et une tasse en fer-blanc dans la main. L’imitant, les autres s’assirent en rond au milieu de la salle. Alanna se chargea d’expliquer la raison de la présence d’Aes Sedai à Deux-Rivières. Une initiative visant à neutraliser la tendance au bavardage de sa collègue ?
— Sur ce territoire, où aucune Aes Sedai n’avait mis le pied depuis mille ans, Moiraine a découvert deux femmes susceptibles d’apprendre à canaliser – et des Naturelles, par-dessus le marché ! Elle a aussi entendu parler d’une malheureuse morte parce qu’elle n’a pas su maîtriser son don.
— En sus, elle a déniché trois ta’veren, grommela Verin.
— Savez-vous combien de villes et de villages nous devons visiter pour trouver trois filles dotées d’un tel potentiel ? continua Alanna. La vraie surprise, c’est que nous ne soyons pas venues plus tôt. Le sang ancien est très puissant à Deux-Rivières. Quand les Fils de la Lumière sont arrivés, nous étions depuis une semaine à Colline de la Garde. Alors que nous avions pris la précaution de révéler notre identité aux seules femmes du Cercle, nous avions déjà trouvé quatre filles bonnes pour une formation et une très jeune Naturelle.
— Potentielle, corrigea Verin. Elle n’a que douze ans… Les quatre autres sont loin d’avoir la puissance d’Egwene et de Nynaeve, mais le résultat d’une semaine de repérage reste remarquable. Et il y a peut-être encore deux ou trois candidates dans le coin de Colline de la Garde. Pour les autres villages, nous ne savons pas encore. En revanche, Bac-sur-Taren fut une déception. Le sang y est probablement moins pur…
Perrin dut reconnaître que ces explications se tenaient. Mais ça ne répondait pas à toutes ses questions, et ça n’effaçait pas tous ses doutes.
Il changea de position, étendant sa jambe blessée qui le mettait à la torture.
— Je ne comprends pas pourquoi vous vous cachez ici… Les Fils de la Lumière arrêtent des innocents, les Trollocs sèment la terreur, et vous ne bronchez pas.
Loial marmonna quelques mots dans sa tasse. Perrin comprit « énerver des Aes Sedai », et « nid de frelons », deux fragments de phrase très parlants, mais ça ne l’empêcha pas d’enfoncer le clou.
— Pourquoi cette passivité ? Vous êtes des Aes Sedai. Que la Lumière me brûle ! vous devriez intervenir !
— Perrin ! siffla Faile avant d’adresser un sourire d’excuses aux deux sœurs. Pardonnez-lui, je vous en prie… Moiraine Sedai l’a trop gâté. Elle doit avoir trop d’indulgence, et il aura pris de mauvaises habitudes. Mais il va s’améliorer, j’en fais mon affaire.
Faile foudroya du regard Perrin, histoire de lui indiquer que ce n’étaient pas des paroles en l’air. Inébranlable, il lui rendit son regard. Dans cette histoire, elle n’avait aucun droit d’intervenir.
— Trop indulgente, Moiraine ? s’étonna Verin. C’est bizarre, je ne m’en étais jamais aperçue.
Alanna fit signe à Faile de ne plus s’en mêler.
— Tu ne comprends pas tout, dit-elle à Perrin. Que sais-tu de tout ce qui limite notre possibilité d’agir ? Les Trois Serments ne sont pas de simples mots… Sache que je suis arrivée ici avec deux Champions…
Les sœurs vertes étaient les seules à pouvoir se lier à plus d’un Champion en même temps. D’après ce que Perrin avait entendu dire, certaines en avaient trois ou quatre.
— Les Fils de la Lumière ont surpris Owein en terrain découvert. J’ai senti chaque flèche qui lui a transpercé la poitrine. Jusqu’au moment de sa mort, que j’ai sentie aussi… Si j’avais été là, j’aurais pu le défendre, et protéger ma propre vie, en utilisant le Pouvoir. Mais il n’est pas question d’y recourir pour me venger. Les Serments me l’interdisent. Les Fils sont aussi maléfiques que des hommes peuvent l’être, à l’exception des Suppôts des Ténèbres. Mais ce ne sont pas des Suppôts, et il est donc impossible de les frapper avec le Pouvoir, sauf en cas de légitime défense. Il n’y a rien à faire pour dépasser cette réalité-là.
— Quant aux Trollocs, dit Verin, nous en avons éliminé quelques-uns, ainsi que deux Myrddraals, mais il y a des limites. Les Demi-Humains sentent que nous canalisons. Si nous attirons une centaine de Trollocs en même temps, il ne nous restera que la fuite pour en sortir vivantes.
Perrin se gratta la barbe. Il aurait dû deviner tout ça. Ayant vu Moiraine face à des Trollocs, il avait une assez bonne idée de ce qu’elle pouvait faire et de ce qui lui était impossible. La façon dont Rand avait exterminé les monstres à Tear ne devait pas lui servir de référence, parce que son ami était plus puissant que chacune de ces Aes Sedai, et probablement que les deux réunies. Cependant, qu’elles l’aident ou non, il avait l’intention de tuer tous les Trollocs présents sur le territoire de Deux-Rivières. Après avoir libéré les Luhhan et la famille de Mat… S’il réfléchissait bien, il trouverait sûrement un moyen.
Mais sa jambe lui faisait un mal de chien, troublant ses pensées.
— Tu es blessé, dit Alanna.
Posant sa tasse, elle vint s’agenouiller près du jeune homme et lui prit la tête entre ses mains, faisant courir un frisson le long de tout son corps.
— Oui, je vois… Et tu ne t’es pas fait mal en te rasant…
— Les Trollocs, Aes Sedai, dit Bain. Juste au moment où nous sortions des Chemins, dans la montagne.
Chiad tapota le bras de son amie, qui se tut aussitôt.
— J’ai verrouillé le Portail, précisa Loial. On ne peut plus l’ouvrir de l’intérieur, désormais…
— Je pensais bien qu’ils étaient venus par là, murmura Verin. Moiraine nous a dit qu’ils utilisent les Chemins. Tôt ou tard, ça nous posera un très gros problème.