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Perrin se demanda à quoi pensait l’Aes Sedai.

— Les Chemins…, répéta Alanna sans lâcher la tête du jeune homme. Des ta’veren. De jeunes héros !

À la façon dont elle les prononçait, ses paroles sonnaient à la fois comme des compliments et des insultes.

— Je ne suis pas un héros, répliqua Perrin. Les Chemins étaient le moyen le plus rapide d’arriver ici. C’est tout.

La sœur verte continua comme s’il n’avait rien dit.

— Je ne comprendrai jamais pourquoi la Chaire d’Amyrlin vous a laissés partir, tous les trois. Elaida a été catégorique sur le sujet, et elle n’était pas la seule, juste la plus véhémente. Alors que les sceaux faiblissent, l’Ultime Bataille approchant, il ne peut rien y avoir de pire que trois ta’veren lâchés dans la nature. Moi, je vous aurais attaché un fil à la patte ! Ou même pris comme compagnons…

Perrin tenta de se dégager, mais l’Aes Sedai ne relâcha pas sa prise.

— Allons, n’aie pas peur ! Je respecte trop les traditions pour me lier à un homme contre sa volonté. Pour le moment, en tout cas.

Perrin n’aurait pas parié sa chemise que ça durerait encore très longtemps. Si Alanna souriait, ses yeux restaient glaciaux.

— Ça remonte à trop longtemps, dit-elle en touchant la blessure à moitié guérie sur la joue de Perrin. Tu garderas une cicatrice.

— Être beau ne me met rien dans la poche, marmonna Perrin.

En revanche, il lui fallait être en forme pour accomplir ses missions.

— Qui t’a raconté ça ? lança Faile.

Assez incongrûment, elle échangea un sourire avec Alanna.

Perrin se demanda si les deux femmes se moquaient de lui. Avant qu’il ait trouvé la réponse, la guérison le frappa, lui donnant le sentiment d’avoir de la glace dans les veines à la place du sang. Contraint de pousser un petit cri, il vécut un vrai calvaire jusqu’à ce qu’Alanna le lâche.

La sœur verte passa aussitôt à Bain tandis que Verin s’occupait de Gaul. Déjà guérie, Chiad bougeait son bras gauche avec une évidente jubilation.

Faile remplaça Alanna au côté de Perrin et caressa la cicatrice qui courait sous son œil.

— Une marque de beauté…, souffla-t-elle.

— Pardon ?

— Quelque chose que font les Domani… Je disais ça comme ça…

Malgré le sourire de sa compagne – ou à cause de lui – Perrin se rembrunit. Elle se payait sa tête, ça ne faisait aucun doute, mais il ne comprenait pas comment…

Ihvon entra dans la pièce, souffla quelques mots à l’oreille d’Alanna, attendit sa réponse et ressortit dans un silence presque total. Quelques instants plus tard, le grincement de bottes sur les marches annonça de la visite.

Perrin se leva d’un bond lorsque Tam al’Thor et Abell Cauthon apparurent sur le seuil de la pièce. Arc en main, les vêtements froissés et la barbe de deux jours, ils avaient l’allure de deux hommes qui ne dormaient plus depuis longtemps dans un lit douillet. À l’évidence, ils revenaient de la chasse, car quatre lièvres pendaient à la ceinture de Tam et trois à celle de son compagnon.

La présence des Aes Sedai ne sembla pas les étonner, et les visiteurs ne les surprirent pas non plus. À part Loial, ce géant aux oreilles poilues et à l’énorme nez. Avisant les Aiels, Tam les observa un moment, comme si leur présence évoquait en lui des souvenirs. Puis il tourna la tête vers Perrin… et sursauta.

Véritable colosse, Tam restait malgré ses cheveux gris le genre d’homme que seul un tremblement de terre pouvait ébranler. Sa réaction en fut d’autant plus surprenante.

— Perrin, mon garçon ! s’écria-t-il. Rand est avec toi ?

— Et Mat ? lui fit écho Abell.

C’était le sosie de son fils, avec quelques années de plus, des cheveux gris et un regard moins espiègle. Un homme qui n’était presque pas empâté par l’âge et qui restait souple et agile.

— Ils vont bien tous les deux, dit Perrin. À Tear.

Du coin de l’œil, le jeune homme observa la réaction de Verin, parfaitement consciente de ce que Tear signifiait pour Rand. Alanna, en revanche, ne sembla pas avoir entendu.

— Ils seraient bien venus avec moi, mais nous ne connaissions pas la gravité de la situation… (Une extrapolation qui n’était pas un mensonge, Perrin en aurait mis sa tête à couper.) Mat passe son temps à gagner aux dés et à lutiner des filles. Rand… Eh bien, la dernière fois que je l’ai vu, il portait une très jolie veste et une belle blonde s’accrochait à son bras.

— Sacré Mat, toujours égal à lui-même, murmura fièrement Abell.

— Il vaut peut-être mieux qu’ils ne soient pas venus, dit Tam. Avec les Trollocs et les Capes Blanches… Tu sais que les Trollocs sont de retour ? (Perrin acquiesça.) Cette Aes Sedai, Moiraine, avait-elle raison ? Cette fameuse Nuit de l’Hiver, c’était vous les cibles des monstres ? Avez-vous découvert pourquoi ?

Verin regarda sévèrement Perrin. Alanna faisait mine de fouiller dans ses sacoches de selle, mais le jeune homme aurait parié qu’elle était tout ouïe. Pourtant, rien de tout ça ne l’influença. Mais comment dire de but en blanc à Tam que son fils, capable de canaliser le Pouvoir, était le Dragon Réincarné ? Comment annoncer une telle nouvelle à quelqu’un ?

— Il faudra demander à Moiraine, maître al’Thor. Les Aes Sedai ne sont pas enclines à partager leurs informations.

— J’avais remarqué, lâcha Tam.

Les deux sœurs écoutaient la conversation et ne faisaient plus aucun effort pour le cacher. Alanna fronça les sourcils à l’intention de Tam, et Abell s’agita nerveusement comme s’il pensait que son ami envoyait un peu loin le bouchon. Mais il fallait plus que ça pour perturber le père de Rand.

— Si nous parlions dehors ? proposa Perrin. J’ai besoin de prendre un peu l’air.

Et de fuir les oreilles ennemies – mais ça, il ne pouvait pas le dire à voix haute.

Tam et Abell parurent trouver l’idée excellente, peut-être parce qu’ils avaient eux aussi envie d’échapper à l’attention sourcilleuse des Aes Sedai. Mais il y avait d’abord l’affaire des lièvres à régler.

— Nous pensions en garder deux pour nous, dit Abell quand son ami et lui eurent remis leurs sept proies à Alanna, mais vous avez plus de bouches à nourrir que prévu.

— Il est inutile de chasser pour nous, dit Alanna avec une pointe d’agacement, comme si ce n’était pas la première conversation de ce type.

— Nous aimons payer ce qu’on nous fournit, fit Tam d’un ton identique. Perrin, les Aes Sedai ont eu la gentillesse de nous guérir, à l’occasion, et nous voulons accumuler du crédit, au cas où nous aurions encore besoin de leur aide.

Le jeune homme acquiesça, comprenant parfaitement qu’on ne veuille rien devoir à des Aes Sedai. Comme le disait un vieux proverbe, un hameçon était toujours caché dans le cadeau d’une sœur. C’était bien vrai, mais accepter le présent ou le payer ne changeait rien : dans tous les cas, le « poisson » était ferré.

Verin eut un demi-sourire, comme si elle devinait les pensées de l’apprenti forgeron.

Alors que les trois hommes sortaient, Perrin ayant récupéré son arc, Faile se leva pour les suivre. Incroyablement, quand son compagnon lui eut fait « non » de la tête, elle se rassit docilement.

Inquiet, Perrin se demanda si elle était malade.

Après une courte pause, afin que Tam et Abell puissent admirer Trotteur et Hirondelle, les trois hommes s’enfoncèrent dans le bois. Le soleil sombrait vers l’ouest, allongeant démesurément les ombres.

Tam et Abell taquinèrent Perrin au sujet de sa barbe, mais ils ne mentionnèrent jamais ses yeux. Bizarrement, cette omission volontaire ne dérangea pas le jeune homme. Désormais, il avait des sujets d’inquiétude bien plus pressants que l’opinion des gens sur ses globes oculaires.