Quand Abell lui demanda si « cette chose » n’avait pas tendance à tremper dans la soupe, Perrin lissa sa barbe et répondit simplement :
— Faile m’aime bien comme ça.
— Faile ? lança Tam. C’est la jeune femme, pas vrai ? Pour sûr qu’elle a du caractère, mon garçon ! Elle te fera rester éveillé des nuits entières à tenter de distinguer le haut du bas et la droite de la gauche.
— Avec les femmes de ce genre, enchaîna Abell, une seule stratégie : leur laisser croire qu’elles portent la culotte. Du coup, dans les situations de crise, quand on les contredit, elles sont trop surprises pour réagir assez vite. Ça laisse à un honnête homme le temps de faire ce qui s’impose, et ensuite, il est trop tard pour que les critiques de sa douce compagne aient encore une influence.
Perrin trouva que cette tirade au sujet des femmes ressemblait beaucoup à ce que Marin avait dit à Faile sur les hommes. Abell et l’épouse du bourgmestre avaient-ils un jour comparé leurs notes sur la vie ? Franchement, il en doutait. Cela dit, le conseil du père de Mat méritait d’être essayé avec Faile, même si elle ne réagissait jamais comme on aurait pu s’y attendre.
Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, Perrin constata que l’hôpital disparaissait désormais derrière les arbres. En principe, ils étaient hors de portée d’oreille des Aes Sedai. Écoutant très attentivement, Perrin entendit les coups qu’un pivert assenait à un tronc d’arbre, assez loin de là. Des écureuils se cachaient dans les branches et un renard venait de passer avec dans la gueule le lièvre qu’il avait tué quelques instants plus tôt.
À part l’odeur de Tam et d’Abell, Perrin ne capta rien qui pût laisser penser qu’un Champion se cachait dans les broussailles pour espionner.
Devenait-il trop soupçonneux ? Peut-être, mais comment croire à une « coïncidence » qui le mettait en présence de deux Aes Sedai qu’il connaissait ? Alanna, se souvint-il, était une sœur dont Egwene se méfiait. Quant à Verin, il n’était pas sûr de lui faire confiance…
— Vous vivez ici, avec Verin et Alanna ? demanda-t-il aux deux hommes.
— Pas vraiment, répondit Abell. Un homme ne peut pas dormir sous le même toit que des Aes Sedai. Enfin, c’est mon opinion.
— L’hôpital nous a paru une bonne cachette, précisa Tam, mais elles étaient là avant nous. Sans la présence de Marin et d’autres femmes du Cercle, ces Champions de malheur nous auraient sûrement éventrés.
Abell eut une moue pensive.
— Ce qui nous a sauvés, d’après moi, c’est que les Aes Sedai ont découvert qui nous sommes. Ou plutôt, qui sont nos fils. Elles s’intéressent beaucoup trop à vous trois, mon garçon. À mon goût, en tout cas… (Il hésita, tapotant nerveusement son arc.) Alanna a dit que vous êtes ta’veren. Tous les trois ! Si j’ai bien compris, les Aes Sedai ne peuvent pas mentir.
— Je n’ai jamais rien senti de tel en moi, dit Perrin, cassant. Ni en Mat.
Tam ne manqua pas de remarquer que le jeune homme n’avait pas évoqué Rand. Agacé, Perrin songea qu’il devrait apprendre à mieux mentir, afin de préserver ses secrets et ceux des autres.
— Parce que tu ne sais peut-être pas quoi chercher, dit le père de Rand. Comment en es-tu arrivé à voyager avec un Ogier et trois Aiels ?
— Le dernier colporteur que j’ai croisé, intervint Abell, m’a dit qu’il y a des Aiels de notre côté de la Colonne Vertébrale du Monde. À l’époque, je ne l’ai pas cru. Selon lui, il y avait des Aiels au Murandy ou peut-être en Altara ou encore ailleurs… Il n’était pas très sûr, mais en tout cas, dans des pays très éloignés du désert des Aiels.
— Aucun rapport avec le fait d’être ou non ta’veren, fit sèchement Perrin. Loial est un ami venu ici pour m’aider. Gaul aussi, en un sens… Bain et Chiad accompagnent Faile. Tout ça est plutôt compliqué, mais il faut faire avec. En tout cas, ça n’a rien à voir avec la destinée et tout ce genre de trucs…
— Quelles qu’en soient les raisons, mon garçon, dit Abell, les Aes Sedai s’intéressent à toi et à tes deux amis. Tam et moi, nous sommes allés jusqu’à Tar Valon, l’an dernier, pour essayer de savoir où vous étiez. En insistant beaucoup, nous avons à peine réussi à faire admettre à une sœur qu’elle connaissait vos noms, mais il est apparu évident que ces femmes cachaient quelque chose. La Gardienne des Chroniques nous a forcés à prendre un bateau pour retourner chez nous, les poches pleines d’or et le cerveau truffé de vagues « garanties ». Elle nous a expulsés si vite que nous avons tout juste eu le temps d’achever nos révérences. Et encore !
» Mon garçon, je déteste l’idée que Mat soit devenu le jouet de la Tour Blanche.
Perrin aurait aimé dire à Abell qu’il n’en était rien, mais il doutait de pouvoir débiter un mensonge pareil sans se trahir. Si Moiraine surveillait Mat, ce n’était pas parce qu’elle aimait son beau sourire. Le fils d’Abell était tout autant impliqué que lui avec la tour, et peut-être même plus. Tous les trois, ils étaient des marionnettes dont les Aes Sedai tiraient les ficelles.
Après quelques instants de silence, Tam prit la parole :
— Mon garçon, j’ai de tristes nouvelles au sujet de ta famille.
— Je sais…, souffla Perrin.
Les trois hommes se turent, les yeux baissés sur le sol. Exactement le genre d’attitude convenable dans ces circonstances. Un moment de répit pour se purger d’émotions douloureuses et de la gêne qu’on éprouvait quand elles s’affichaient trop ouvertement.
Entendant un battement d’ailes, Perrin leva les yeux et vit qu’un gros corbeau venait de se poser dans un chêne, à une cinquantaine de pas de là.
Le jeune homme prit une flèche dans son carquois. Mais avant qu’il ait pu armer complètement son arc, deux projectiles firent basculer l’oiseau de son perchoir. Déjà prêts à tirer de nouveau, Tam et Abell sondèrent le ciel en quête d’autres oiseaux. En vain.
La flèche de Tam avait transpercé le crâne du corbeau. Un tir qui ne devait rien au hasard et dont la précision ne surprit pas Perrin. En parlant avec Faile, il n’avait pas menti : les deux hommes étaient de meilleurs archers que lui. Et à Deux-Rivières, personne n’égalait Tam al’Thor.
— Sale bête…, marmonna Abell.
Posant un pied sur le cadavre, il en retira sa flèche, nettoya la pointe dans la poussière et remit le projectile dans son carquois.
— Les Aes Sedai nous ont dit que les corbeaux espionnent pour le compte des Blafards, expliqua Tam. Nous avons fait passer le mot, et le Cercle des Femmes aussi. Ça n’a pas ému grand monde, jusqu’à ce que les oiseaux attaquent des moutons, leur crevant les yeux et en tuant même quelques-uns. La tonte ne sera déjà pas très bonne cette année, sans qu’on ait eu besoin de ça. Bien sûr, ce n’est pas très important… Entre les Trollocs et les Capes Blanches, les marchands risquent de se faire rares, et la laine nous restera sur les bras…
— Un idiot s’est mis à faire n’importe quoi, dit Abell. Et il n’est peut-être pas seul dans son délire. Nous avons retrouvé des dizaines d’animaux morts. Des lièvres, des lapins, des daims, des renards et même un ours. Abattus et abandonnés sur place. La plupart même pas dépecés… C’est l’œuvre d’un ou de plusieurs hommes, pas des Trollocs. J’ai découvert des empreintes de bottes. Le type est un colosse, mais bien trop petit pour être un monstre. Ces massacres sont répugnants. Et c’est du gaspillage.
Tueur ? Tueur présent ici, et pas seulement dans le rêve du loup ? Tueur et les Trollocs… L’homme du songe avait paru familier à Perrin…
Recouvrant du bout du pied le corbeau de terre et d’herbe, Perrin se répéta qu’il s’occuperait des monstres plus tard. S’il le fallait, il consacrerait sa vie à les éliminer.
— Maître Cauthon, j’ai promis à Mat de veiller sur Bode et Eldrin. Selon vous, il sera très difficile de libérer les prisonniers ?