— Terriblement dur, oui, répondit Abell, qui fit soudain son âge, et peut-être même plus. J’ai réussi à approcher assez pour voir Natti, après sa capture. Elle sortait de la tente où les Capes Blanches gardent tous nos amis. J’ai vu ma femme, mais il y avait une centaine de Fils de la Lumière entre nous. Comme je me suis montré un peu imprudent, l’un d’eux m’a planté une flèche dans le corps. Si Tam n’avait pas été là pour me ramener auprès des Aes Sedai…
— C’est un gros camp, précisa Tam, juste sous Colline de la Garde. Sept ou huit cents hommes, je dirais. Des patrouilles jour et nuit entre Colline de la Garde et Champ d’Emond. Si les Fils s’étaient davantage déployés, ça nous faciliterait la tâche. Mais à part une centaine d’hommes laissés en garnison à Bac-sur-Taren, ils semblent décidés à abandonner le reste du territoire aux Trollocs. Du côté de Promenade de Deven, ça se passe très mal, d’après ce qu’on dit. Une nouvelle ferme brûle presque chaque nuit. La situation est la même entre Colline de la Garde et la rivière Taren. Libérer Natti et les autres sera difficile, et après, espérons que les Aes Sedai les laisseront se cacher avec elles. Ces deux-là n’aiment pas trop qu’on découvre leur véritable identité.
— Quelqu’un acceptera d’héberger les prisonniers, j’en suis sûr ! s’exclama Perrin. Vous ne me ferez pas croire que tout le monde vous a tourné le dos. Les gens d’ici ne peuvent pas croire que vous êtes des Suppôts des Ténèbres.
Alors qu’il disait ces mots, Perrin pensa au vieux Cenn Buie.
— Non, à part quelques abrutis, fit Tam, nous gardons de solides soutiens. Bien des braves gens nous offrent un repas ou une nuit dans leur grange. Parfois, nous avons même droit à un lit. Mais personne n’aime vraiment aider des hommes pourchassés par les Capes Blanches. Moi, je ne vois pas comment on les en blâmerait. Dans des conditions difficiles, les hommes cherchent avant tout à protéger leur famille. Demander à quelqu’un d’héberger Natti, les filles et les époux Luhhan serait une erreur. Quand on exige trop, on est toujours déçu.
— J’avais une meilleure opinion que ça des gens de Deux-Rivières, murmura Perrin.
Abell eut un sourire sans joie.
— Ils se sentent pris au piège, mon garçon. Écrasés entre les Trollocs et les Fils comme du blé entre les meules d’un moulin. Ils espèrent juste ne pas finir en poussière.
— Ils devraient cesser d’espérer et commencer à agir.
Facile à dire ! Mais Perrin ne vivait plus à Champ d’Emond, et il n’avait aucune idée de ce qui s’y passait. Pourtant, son analyse était la bonne. Tant que les gens se cacheraient dans les jupes des Fils de la Lumière, ils seraient obligés de tout accepter, y compris les confiscations de livres et les arrestations arbitraires.
— Demain, j’irai jeter un coup d’œil au camp des Capes Blanches, annonça Perrin. Il doit y avoir un moyen de libérer nos amis. Quand ce sera fait, nous nous occuperons des Trollocs. Deux-Rivières sera leur tombeau, j’en fais le serment.
— Perrin…, commença Tam.
Il n’alla pas plus loin, l’air troublé.
Perrin devina que ses yeux, à l’ombre d’un grand chêne, reflétaient intensément la lumière. Son propre visage lui semblait taillé dans le roc.
— D’abord Natti et les autres, soupira Tam. Après, nous déciderons ce qu’il convient de faire avec les Trollocs.
— Ne te laisse pas dévorer de l’intérieur par la haine, mon garçon, souffla Abell. C’est une maîtresse impitoyable.
— Rien ne me dévore, assura Perrin. J’entends simplement faire ce qui doit être fait.
Il passa un pouce sur le tranchant de sa hache.
Faire ce qui doit être fait, oui…
Dain Bornhald se redressa sur sa selle tandis que les cent cavaliers qu’il avait emmenés en patrouille approchaient de Colline de la Garde. Enfin, moins de cent, désormais. Onze chevaux portaient en travers de leur selle un cadavre enveloppé dans une couverture, et vingt-trois Fils soignaient leurs blessures comme ils le pouvaient. L’embuscade des Trollocs, très bien montée, aurait pu réussir contre des guerriers moins bien entraînés et moins endurcis que les Fils. Ça n’avait pas été le cas, mais c’était la troisième patrouille attaquée ainsi. Un assaut massif, pas une escarmouche due au hasard. Et une manœuvre planifiée très éloignée des tueries auxquelles s’adonnaient d’habitude les monstres. De plus, chaque fois, il s’était agi d’une patrouille qu’il commandait. En d’autres termes, les Trollocs évitaient les autres, un comportement qui suscitait des questions dérangeantes. Et jusque-là, les réponses trouvées par Bornhald ne l’avançaient à rien.
Alors que le soleil sombrait à l’horizon, des lumières s’allumaient dans les maisons au toit de chaume qui couvraient presque entièrement la colline. Le seul toit de tuile, au sommet de la grande butte, couronnait Le Sanglier Blanc, l’inévitable auberge du village. Un autre soir, Bornhald aurait pu y aller boire une coupe de vin, même si un silence de mort régnait dans la salle commune dès qu’on y entrait vêtu d’une cape blanche arborant un soleil ardent sur la poitrine. S’il buvait rarement, Dain aimait parfois fréquenter d’autres gens que des Fils. Après un moment, les clients oubliaient un peu sa présence et recommençaient à parler et à rire.
Un autre soir. Pour l’heure, il avait besoin de solitude afin de réfléchir…
À moins d’une demi-lieue du pied de la colline, l’activité battait son plein au milieu d’une centaine de roulottes aux couleurs vives. Arborant des couleurs encore plus criardes que leurs véhicules, des hommes et des femmes s’assuraient de la santé des chevaux, examinaient tous les harnais et rembarquaient tout ce qui traînait dans le campement depuis des semaines. Apparemment, les Gens de la Route, fidèles à leur surnom, avaient décidé de partir le lendemain, probablement aux premières lueurs de l’aube.
— Farran ! appela Bornhald.
Le sous-officier corpulent vint chevaucher à côté de son chef, qui désigna du menton la caravane de Tuatha’an.
— Va porter un message au Chercheur : s’il veut partir avec les siens, il devra se diriger vers le sud.
Selon les cartes, il était impossible de traverser la rivière Taren, sauf à Bac-sur-Taren. Mais dès qu’il avait franchi ce cours d’eau, Dain avait mesuré à quel point les relevés topographiques étaient anciens et obsolètes. Tant qu’il pourrait l’empêcher, personne ne quitterait le territoire de Deux-Rivières afin de mieux tendre un piège à ses troupes.
— Farran, inutile de recourir à tes poings et à tes bottes, c’est compris ? La communication verbale suffira. Raen a des oreilles.
— À vos ordres, seigneur Bornhald.
Un peu déçu, mais pas trop, Farran plaqua sa main gantelée sur son cœur, puis il partit au trot vers le campement des Zingari. L’ordre lui déplaisait, mais il l’exécuterait à la lettre. Malgré son mépris pour les Gens de la Route, c’était un bon soldat, et il se comporterait comme tel.
La vue de son propre camp emplit Bornhald de fierté. Admirant les rangées de tentes pointues impeccablement alignées et les piquets servant à attacher les chevaux, tout aussi rigoureusement disposés, il se réjouit que les Fils, même dans ce coin du monde oublié par la Lumière, ne se soient jamais relâchés, maintenant la discipline à son plus haut niveau.
Un coin du monde oublié par la Lumière ? Absolument, et les Trollocs en étaient la preuve éclatante. S’ils brûlaient des fermes, ça signifiait simplement que quelques personnes ici étaient pures. Une poignée. Les autres gens faisaient des courbettes, vous envoyaient du « oui, mon seigneur », et du « comme vous voudrez mon seigneur », et ils n’en faisaient qu’à leur tête dès qu’on avait le dos tourné. En plus de tout, ces gueux cachaient une Aes Sedai. Lors du deuxième jour passé au sud de la rivière Taren, les Fils avaient abattu un Champion facile à reconnaître à cause de sa cape aux couleurs fluctuantes.