Dain Bornhald abominait les Aes Sedai. Comment pouvait-on encore oser jouer avec le Pouvoir de l’Unique ? Ne suffisait-il pas de disloquer le monde une fois ? Si personne ne les arrêtait, ces femmes recommenceraient.
La bonne humeur de Dain fondit comme neige au soleil.
Balayant le camp du regard, il localisa la tente où les prisonniers passaient le plus clair de leur temps – avec une très courte séance d’exercice, un seul à la fois. Quand ça impliquait d’abandonner ses compagnons, on ne tentait pas de s’enfuir…
Cela dit, courir n’aurait pas servi à grand-chose. Des gardes surveillaient les quatre coins de la tente, et une vingtaine d’autres quadrillaient le périmètre. Mais l’idée était d’éviter les problèmes, car il était bien connu qu’ils s’enchaînaient à l’infini quand on commençait à en avoir. S’il s’avérait indispensable de maltraiter les prisonniers, les villageois de Champ d’Emond risquaient de mal le prendre, et la situation pouvait dégénérer très vite.
Byar était un crétin ! Comme Farran et d’autres hommes, il aurait voulu soumettre les prisonniers à la question. N’étant pas un Confesseur, Bornhald n’avait aucune envie de recourir aux méthodes en vigueur dans cet ordre. Pareillement, il s’efforçait de tenir Farran loin des jeunes filles – même si elles étaient des Suppôts, comme Ordeith l’affirmait.
De toute façon, un seul Suppôt des Ténèbres l’intéressait. Plus que les Trollocs voire les Aes Sedai, il rêvait de capturer Perrin Aybara. L’histoire de Byar – un gaillard qui combattait aux côtés des loups – n’avait aucun sens. En revanche, l’homme ne mentait pas quand il affirmait que Perrin Aybara avait conduit son père, Geofram Bornhald, dans le piège tendu par un Suppôt. À la pointe de Toman, Geofram avait péri sous les coups des Seanchaniens – eux aussi des Suppôts – et des Aes Sedai qui les aidaient.
Si les Luhhan ne se décidaient pas à parler, Dain finirait peut-être par confier le forgeron aux bons soins de Byar. Si l’homme ne craquait pas, sa femme ne supporterait pas longtemps de le voir souffrir. L’un des deux fournirait à Dain les informations dont il avait besoin pour coincer Perrin Aybara.
Quand le fils de Geofram mit pied à terre devant sa tente, Byar l’attendait, raide et émacié comme un épouvantail. Non sans dégoût, Bornhald jeta un coup d’œil à un plus petit ensemble de tentes, à l’écart de son superbe camp. Le vent soufflant de cette direction, il constata que ces gens n’étaient pas plus férus d’hygiène que de géométrie dans l’agencement des piquets.
— Ordeith est de retour, dirait-on.
— Oui, seigneur Bornhald.
Byar n’en disant pas plus, Dain l’interrogea du regard.
— Une escarmouche contre les Trollocs, au sud d’ici. Deux morts et six blessés, qui brillent par leur absence comme d’habitude.
— Qui avons-nous perdu ?
— Le Fils Joelin et le Fils Gomanes, seigneur Bornhald.
Byar aurait annoncé sur le même ton qu’il avait plu dans la matinée.
Dain retira lentement ses gantelets. Les deux hommes qu’il avait chargés d’accompagner Ordeith pour voir ce qu’il faisait durant ses escapades vers le sud.
Prudent par nature, Dain n’éleva pas la voix.
— Byar, fais mes compliments à maître Ordeith et dis-lui que… Non, pas de compliments ! Ordonne-lui, mot pour mot, de venir sur-le-champ me présenter sa fichue carcasse décharnée. Dis-lui ça, puis conduis-le devant moi, quitte à l’arrêter s’il le faut, et avec lui la bande de loqueteux qui déshonore les Fils de la Lumière. Exécution !
Bornhald contint sa colère jusqu’à ce qu’il soit sous sa tente, le rabat tiré. Explosant enfin, il envoya valser dans les airs les cartes et l’écritoire posées sur sa table de campagne. Ordeith le prenait décidément pour un crétin ! En deux occasions, il avait envoyé des hommes à lui avec ce sale type. Chaque fois, ils avaient été les seules victimes d’une « escarmouche contre les Trollocs » censée avoir fait des blessés qu’on ne voyait jamais. Et ces « drames » arrivaient toujours au sud de Colline de la Garde, comme si Ordeith était obsédé par Champ d’Emond. À vrai dire, Bornhald aurait pu établir son camp là-bas, s’il n’y avait pas eu… Mais ça n’avait plus d’importance, à présent. Il tenait les époux Luhhan, et ils lui livreraient Perrin Aybara d’une manière ou d’une autre. Si les Fils devaient se rendre d’urgence à Bac-sur-Taren, Colline de la Garde était un bien meilleur point de départ. Les considérations militaires primaient les préférences personnelles.
Pour la millième fois, Dain se demanda pourquoi le seigneur général l’avait envoyé ici. Les gens y étaient pourtant semblables à ceux qu’il avait vus dans une bonne centaine d’endroits. À une différence près, cependant… Quand il s’agissait d’arracher la mauvaise herbe – en d’autres termes, d’éliminer les Suppôts des Ténèbres – seuls les habitants de Bac-sur-Taren faisaient montre d’un quelconque enthousiasme. Dans les autres villages, quand le Croc du Dragon était dessiné sur une porte, les gens préféraient ne pas s’en apercevoir. Pourtant, dans les petites communautés, on connaissait en général les « indésirables » et il suffisait de chiches encouragements pour qu’on décide de les « liquider ». Les Suppôts faisaient régulièrement partie des brebis galeuses qu’on se réjouissait de voir disparaître.
Ici, ça ne se passait pas comme ça. Pour l’effet qu’ils avaient, les crocs pourtant infamants auraient tout aussi bien pu être recouverts de peinture blanche.
Et les Trollocs ? Pedron Niall était-il informé de leur présence lorsqu’il avait rédigé la feuille de route de Bornhald ? C’était très peu probable. Mais dans ce cas, pourquoi avoir expédié ici assez de Fils pour mater une rébellion ? Et pourquoi avoir mis dans les pattes de Dain un dément frappé d’une obsession criminelle ?
Le rabat s’écarta soudain pour laisser passer Ordeith. Vêtu d’une veste grise de qualité brodée de fil d’argent, mais atrocement crasseuse, l’homme était d’une propreté douteuse, son cou noirâtre trop maigre pour la taille de son col lui donnant de vagues allures de tortue.
— Je te souhaite bien le bonsoir, seigneur Bornhald. Puisses-tu passer une excellente et splendide fin de journée.
L’accent de Lugard était à couper au couteau, ce soir, remarqua Bornhald.
— Ordeith, qu’est-il arrivé aux Fils Joelin et Gomanes ?
— C’est terrible, seigneur… Quand les Trollocs ont attaqué, le Fils Gomanes, tel un héros…
Bornhald frappa son interlocuteur au visage avec ses gantelets. Chancelant, le petit homme étique porta une main à sa lèvre fendue puis regarda ses doigts rouges de sang. Son sourire moqueur vira alors au rictus haineux.
— Oublierais-tu qui m’a engagé, petit soldat ? cracha-t-il, passant au tutoiement pour mieux exprimer son mépris. Si je le lui demande, Pedron Niall te fera pendre avec les boyaux de ta mère. Après qu’on t’aura écorché vif, bien entendu.
— Pour le lui demander, il faudrait que tu sois encore vivant…
Ordeith se recroquevilla sur lui-même comme une bête sauvage prête à bondir. Mais il se ressaisit, se redressant lentement.
— Nous devons travailler ensemble, dit-il.
L’accent de Lugard avait disparu, remplacé par un ton plus autoritaire et plus imposant. Tant qu’à faire, Bornhald préférait la version lugardienne à ce timbre de voix dégoulinant d’un mépris à peine déguisé.
— Les Ténèbres nous enveloppent, ici… Les Trollocs et les Myrddraals ne sont pas le pire. Trois Suppôts destinés à faire trembler le monde sont nés sur ce territoire. Depuis mille ans, le Ténébreux surveillait et influençait leur ascendance. Rand al’Thor, Mat Cauthon et Perrin Aybara. Tu connais leurs noms. En ce lieu se déchaînent des forces qui dévasteront le monde. Les Créatures des Ténèbres rôdent la nuit, corrompant le cœur des hommes et souillant leurs rêves. Rase ce maudit territoire ! Frappe-le, et ils viendront tous les trois. Al’Thor, Cauthon et… Aybara.