Ordeith avait pratiquement ronronné d’aise en prononçant le dernier nom. Comment savait-il ce que Bornhald cherchait à Deux-Rivières ? Hélas, l’officier l’ignorait totalement.
— J’ai couvert les exactions que tu as commises à la ferme Aybara, mais…
— Rase ce territoire ! (Alors que le front d’Ordeith luisait de sueur, la folie fit vibrer sa voix si pompeuse.) Frappe et les trois Suppôts viendront.
— Mais si je t’ai couvert, reprit Dain, c’est parce que je n’ai pas pu faire autrement.
L’exacte vérité. Si les gens en venaient à tout savoir, Dain devrait faire face à bien plus que de la résistance passive. Avec les Trollocs sur les bras, il n’avait surtout pas besoin d’un soulèvement populaire.
— Mais je ne fermerai pas les yeux sur l’assassinat de Fils de la Lumière. Tu m’entends ? Qu’as-tu de si important à nous cacher ?
— Doutes-tu que les Ténèbres feront tout ce qui s’impose pour me neutraliser ?
— Pardon ?
— En doutes-tu ? (Ordeith se pencha vers son interlocuteur.) Tu as bien vu les Hommes Gris ?
Bornhald hésita… En plein milieu de Colline de la Garde, cinquante Fils de la Lumière n’avaient pas remarqué les deux tueurs armés d’une dague. Il n’avait rien vu lui-même, jusqu’à ce qu’Ordeith les élimine. Un exploit qui lui avait valu une grande popularité auprès des hommes.
Un peu plus tard, Bornhald avait enfoui les dagues. À première vue, leurs lames semblaient en acier, mais au toucher elles brûlaient comme de la lave en fusion. La première couche de terre qu’il avait jetée dessus s’était mise à fumer en crépitant.
— Tu crois qu’ils en avaient après toi ?
— Oh oui ! seigneur Bornhald, répondit Ordeith, revenant à son registre obséquieux. Les Ténèbres ne reculeraient devant rien pour se débarrasser de moi.
— Peut-être, mais ça n’éclaire en rien la mort de mes…
— Je dois agir en secret…, souffla le petit homme, sifflant presque comme un serpent. Les Ténèbres peuvent entrer dans l’esprit des gens et dans leurs rêves pour me localiser. Aimeriez-vous mourir dans un songe ? C’est possible, savez-vous ?
— Tu es… fou.
— Laissez-moi les coudées franches et je vous livrerai Perrin Aybara. Ce sera conforme aux ordres de Pedron Niall. La liberté d’action pour moi, et Perrin entre vos mains.
Bornhald garda le silence un long moment avant de répondre :
— Je t’ai assez vu… Sors d’ici !
Lorsque le petit homme fut parti, Dain sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale. Que trafiquait le seigneur général avec ce déchet d’humanité ? Jetant ces gantelets sur le sol, Bornhald se mit à fouiller dans ses affaires. Si sa mémoire ne le trompait pas, il devait y avoir une flasque d’eau-de-vie quelque part…
L’homme qui s’appelait lui-même Ordeith, et qui pensait parfois à lui sous ce nom, se faufilait entre les tentes des Fils de la Lumière sans cesser d’observer les soldats en cape blanche qui allaient et venaient autour de lui. Des outils très utiles et ignorants, mais indignes de confiance. Surtout Bornhald. Celui-là, s’il continuait comme ça, il finirait très mal. Byar aurait été tellement plus facile à manipuler. Mais chaque chose en son temps. Pour l’heure, il y avait d’autres priorités.
Certains soldats s’inclinant sur son passage, Ordeith leur dévoila ses dents en un rictus qu’ils prirent sûrement pour un sourire.
Des outils… et des abrutis !
Les yeux d’Ordeith se rivèrent sur la tente des prisonniers. Ceux-là, ils ne perdaient rien pour attendre ! Cela dit, ils n’étaient qu’un bonus – la cerise sur le gâteau, en quelque sorte. Des appâts. Chez les Aybara, il aurait dû se retenir un peu, mais Condrad Aybara lui avait ri au nez et Joslyn l’avait traité de vermine et de fou furieux parce qu’il prétendait que son fils était un Suppôt des Ténèbres. Eh bien, ces gens avaient vu de quel bois il se chauffait. Et les autres – son bonus – le découvriraient bientôt.
Un des chiens qu’il détestait n’était pas loin du tout, quelque part en direction de Champ d’Emond. Mais lequel ? Aucune importance ! Rand al’Thor était le seul qui comptait vraiment, et s’il s’était agi de lui, il l’aurait senti. Les rumeurs ne l’avaient pas encore attiré ici, mais ça viendrait. Ordeith ne s’en tenait presque plus d’avidité. Il fallait que des histoires continuent à atteindre Bac-sur-Taren par l’intermédiaire des hommes de Bornhald. Peu à peu, les récits sur le calvaire de Deux-Rivières empoisonneraient l’âme et l’esprit de Rand al’Thor. Quand il aurait payé, ce serait au tour des Aes Sedai, pour ce qu’elles lui avaient pris. Tout ce qui lui revenait de droit serait alors à lui.
Tout fonctionnait à merveille – un vrai mouvement d’horlogerie, malgré cet enquiquineur de Bornhald –, jusqu’à l’irruption du « nouveau » avec ses Hommes Gris.
Ordeith passa une main crasseuse dans ses cheveux gras. Pourquoi ses rêves ne pouvaient-ils pas lui appartenir ? Il n’était plus une marionnette dont les Myrddraals, les Rejetés et le Ténébreux lui-même tiraient les ficelles. C’était lui le marionnettiste, désormais. Ils ne pouvaient ni l’arrêter ni le tuer.
— Rien ne peut m’abattre, marmonna-t-il. Pas moi ! Je survis depuis la guerre des Trollocs.
Enfin, une partie de lui survivait depuis ces temps-là…
Il eut un rire qu’il reconnut comme celui d’un dément – mais il avait l’habitude, et ça ne le dérangeait pas.
Un jeune officier le regarda d’un air bizarre. Cette fois, il était impossible de prendre son rictus pour un sourire. Le type aux joues encore couvertes de duvet recula et Ordeith continua son chemin en traînant les pieds.
Des mouches bourdonnaient autour de sa tente et des yeux soupçonneux s’efforcèrent de ne pas croiser son regard. Ici, les capes blanches n’étaient pas immaculées, loin de là. Mais les épées restaient tranchantes et on lui obéissait sans poser de questions. Bornhald pensait que ces hommes étaient toujours les siens. Pedron Niall le croyait aussi, comme si Ordeith avait été son fauve apprivoisé.
Des idiots !
Écartant le rabat, Ordeith entra sous sa tente pour examiner son prisonnier attaché les membres en croix entre deux piquets assez gros pour retenir l’attelage d’un chariot. Le captif secouait sans cesse ses chaînes, mais Ordeith avait calculé la quantité requise, puis il l’avait généreusement doublée. Une très bonne initiative. Une boucle de moins, et les maillons d’acier n’auraient sans doute pas résisté.
Avec un soupir, le petit homme s’assit au bord de son lit de camp. Une dizaine de lampes brûlaient presque en permanence, ne laissant d’ombre à aucun endroit. On se serait cru dehors, à midi…
— As-tu réfléchi à ma proposition ? Si tu l’acceptes, tu partiras d’ici libre… Si tu la rejettes… Je sais comment faire souffrir les créatures comme toi. Je te ferai crier de douleur des jours durant. Une éternité de souffrance.
Les chaînes vibrèrent de plus belle et les piquets grincèrent sinistrement.
— Très bien, croassa le Myrddraal. J’accepte. Libère-moi.
Ordeith sourit. Ce Blafard le prenait pour un idiot, mais il s’en mordrait les doigts, comme tous les autres.
— D’abord, précisons les conditions de ce que nous appellerons notre convention, si tu veux bien.
Alors qu’Ordeith parlait, le Sans-Yeux se mit à transpirer à grosses gouttes.