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Des questions qu’il faut poser
— Nous devrions partir bientôt pour Colline de la Garde, annonça Verin alors que les premiers rayons du soleil illuminaient le ciel.
Perrin leva les yeux de sa bouillie de céréales froide et son regard croisa celui de l’Aes Sedai. À l’évidence, Verin n’était pas disposée à polémiquer.
— Ne va pas croire que je t’aiderai à réaliser un de tes absurdes projets. Tu es un garçon rusé, mais n’essaie surtout pas de me rouler dans la farine.
Leur cuillère s’immobilisant à mi-chemin de leur bouche, Tam et Abell échangèrent des regards surpris. Jusque-là, en déduisit Perrin, ils avaient dû suivre leur propre chemin pendant que les Aes Sedai suivaient le leur. Toujours perplexes, mais sans un mot, les deux hommes recommencèrent à manger.
Sa cape-caméléon rangée dans ses sacoches de selle, Tomas regarda les deux villageois et Perrin avec un visage de marbre qui n’incitait pas au débat franc et ouvert. Quand il le fallait, les Champions faisaient ce qui s’imposait pour que leur Aes Sedai ait les coudées franches.
Verin avait l’intention de se mêler de tout, ça tombait sous le sens. De toute façon, les Aes Sedai ne pouvaient pas s’en empêcher. Mais pour Perrin, l’avoir à l’œil était sûrement préférable à se demander sans cesse ce qu’elle fichait dans son dos. Avec les sœurs, il était parfaitement impossible de conserver sa liberté d’action, en tout cas quand elles en avaient décidé autrement. La seule solution était d’essayer de se servir d’elles pendant qu’elles vous manipulaient. Et bien entendu, il fallait rester vigilant et prier pour être capable de leur sauter des mains si elles décidaient de vous enfoncer tête la première – comme un furet – dans la tanière d’un lapin. Car de temps en temps, la tanière se révélait être le labyrinthe souterrain d’un blaireau, un adversaire très dangereux pour un furet.
— Vous seriez la bienvenue aussi, dit Perrin à Alanna.
Le regard glacial de l’Aes Sedai dissuada Perrin de continuer dans cette voie. Ayant négligé sa portion de bouillie, elle se tenait devant une fenêtre et regardait à travers l’entrelacs de lierre.
Approuvait-elle le plan du jeune homme, qui consistait à aller d’abord jeter un coup d’œil au camp ? C’était impossible à dire, car elle était des plus imprévisibles. En principe, les Aes Sedai devaient être l’incarnation de la sérénité. C’était le cas d’Alanna, sauf quand des éclairs de colère – ou des traits d’humour – venaient tout remettre en question l’espace de quelques secondes. Parfois, quand elle regardait Perrin, il aurait presque cru qu’elle l’admirait, si une telle aberration avait été possible. À d’autres occasions, il avait le sentiment d’être un mécanisme compliqué qu’elle bouillait d’envie de démonter, juste pour voir comment il fonctionnait.
Verin était bien plus facile à vivre. Inexpressive la plupart du temps, elle pouvait parfois se révéler énervante, mais avec elle, Perrin ne se demandait jamais si elle serait capable de remettre les pièces ensemble dans le bon ordre, après le démontage…
Perrin aurait donné cher pour pouvoir laisser Faile ici. Ça n’aurait pas été un abandon, puisqu’il visait exclusivement à la protéger des Capes Blanches. Mais à voir briller ses yeux – et à la manière dont elle serrait les dents – il estima que c’était un combat perdu d’avance.
— J’ai très envie de voir un peu ton pays. Mon père élève des moutons.
Message reçu. Sauf si Perrin l’attachait, il n’était pas question qu’elle reste en arrière.
Un moment, le jeune homme envisagea sérieusement de la ligoter. Mais les Fils de la Lumière, aujourd’hui, ne représentaient pas un grand danger, puisqu’il s’agissait seulement d’une mission de reconnaissance.
— Je croyais qu’il était marchand…
— Et éleveur, ça n’est pas incompatible.
Faile rougit légèrement. Son père était peut-être un humble fermier, pas du tout un marchand prospère. Mais où était l’intérêt de mentir ? Nulle part, sauf que si c’était le désir de Faile, Perrin ne voyait pas pourquoi il l’aurait contrariée.
Gênée ou non, la jeune femme semblait tout aussi déterminée.
Soudain, Perrin se remémora les conseils de maître Cauthon.
— Je doute que tu voies grand-chose d’intéressant… Certaines fermes sont en pleine tonte, j’imagine… Mais ton père doit s’y prendre exactement comme nous. Quoi qu’il en soit, ta compagnie me ravira.
L’hébétude de Faile, quand elle comprit qu’il n’y aurait pas de querelle, valait presque tout le souci qu’il se ferait encore pour elle. La méthode d’Abell aurait mérité d’être brevetée.
Avec Loial, les choses ne furent pas si simples.
— Mais je veux venir ! s’écria-t-il dès que Perrin l’eut informé que ce ne serait pas possible. Je suis là pour t’aider.
— Vous ne viendrez pas, maître Loial, dit Abell.
— Parce que nous devons tout faire pour ne pas attirer l’attention, précisa Tam.
Les oreilles en berne, l’Ogier se laissa entraîner à l’autre bout de la salle par Perrin. Voyant que sa tête frôlait les poutres, le jeune homme finit par conseiller à son ami de se baisser. Vue de loin, cette petite scène passerait pour une tentative de consoler l’Ogier après son éviction. Bien entendu, il s’agissait de tout autre chose.
— Je veux que tu surveilles Alanna, souffla Perrin.
Loial sursauta. Le prenant par la manche, Perrin continua à sourire comme un idiot.
— Détends-toi, Loial… Rigole même un peu. On ne parle de rien d’important, d’accord ?
L’Ogier eut un pâle sourire qui valait toujours mieux que rien.
— Les Aes Sedai agissent toujours pour des raisons très personnelles, Loial.
Souvent, ça n’avait rien à voir avec ce qu’on imaginait et ça pouvait être très surprenant.
— Qui sait ce qu’elle peut mijoter ? Depuis mon retour, j’ai eu assez de surprises. Pas question qu’elle en ajoute. Je ne te demande pas de la neutraliser, mais seulement de noter tout ce qui sortira de l’ordinaire.
— Merci du cadeau, marmonna Loial, les oreilles plus que frémissantes. Tu ne crois pas qu’il vaut mieux laisser les Aes Sedai agir à leur guise ?
Pour un Ogier, c’était facile à dire. Dans un Sanctuaire, les sœurs n’avaient pas la possibilité de canaliser le Pouvoir.
Sous le regard de Perrin, Loial finit par craquer.
— Si tu pensais ça, tu ne me chargerais pas de l’espionner… Bon, c’est d’accord. Au moins, avec toi, on ne s’ennuie jamais…
Loial se redressa, passa un index démesuré sous son nez et s’adressa aux autres :
— Il est vrai que je risquerais d’attirer l’attention… Bon, ça va me donner une occasion de travailler à mes notes. Voilà des jours que mon livre n’avance pas.
Verin et Alanna échangèrent un regard indéchiffrable, puis leurs yeux se braquèrent sur Perrin. Même sous la torture, il n’aurait su dire ce qu’elles pensaient…
Bien entendu, les chevaux de bât resteraient en arrière. Leur présence aurait probablement éveillé l’intérêt, car elle impliquait un long voyage. Même en des temps plus normaux, les gens de Deux-Rivières ne s’éloignaient jamais de chez eux.
En regardant les éclaireurs seller leurs montures, Alanna ne put s’empêcher de sourire. Les chevaux de bât et leurs paniers d’osier, devait-elle penser non sans raison, liaient Perrin à l’ancien hôpital, donc à elle-même et à Verin. En réalité, elle aurait pu avoir une sacrée surprise. Depuis son départ de Champ d’Emond, plus d’un an auparavant, le jeune homme avait bien souvent dû se contenter d’une sacoche de selle en guise de bagage. Quand il n’avait pas dû se limiter à sa bourse et aux poches de sa veste…
Alors qu’il se redressait, après avoir fermé la sangle de selle de Trotteur, le jeune homme sursauta. Verin le regardait avec une expression presque malicieuse – rien qui fût conforme à l’éternelle distraction des sœurs marron –, comme si elle savait ce qu’il pensait et s’en amusait secrètement. Quand Faile lui faisait ce coup-là, le jeune homme détestait déjà ça. Mais venant d’une Aes Sedai, c’était cent fois pire. Cela dit, le marteau attaché à ses sacoches de selle semblait intriguer Verin. À l’évidence, quelque chose lui échappait, et il s’en réjouissait. Mais cette fascination ne laissait pas de l’inquiéter. Pourquoi une Aes Sedai aurait-elle été ainsi hypnotisée par un vulgaire outil ?