Quand il ne fallait pas équiper les chevaux de bât, se préparer au départ prenait très peu de temps. Le hongre marron de Verin n’avait rien pour attirer le regard, exactement comme la tenue de sa cavalière, mais pour un œil exercé, le poitrail puissant et la croupe musclée laissaient penser que ce cheval était au moins aussi endurant que l’étalon gris de Tomas, pourtant bien plus impressionnant.
Trotteur hennit de façon fort peu amène à l’intention de l’autre étalon. Pour le calmer, Perrin lui flatta l’encolure. Plus discipliné, le cheval du Champion aurait été disposé à se battre si son maître l’y avait autorisé. Mais le Champion, utilisant autant ses genoux que les rênes, contrôlait parfaitement la monture avec laquelle il paraissait ne faire qu’un.
Peu habitué aux destriers, maître Cauthon étudia avec intérêt celui de Tomas. En revanche, il lui suffit d’un coup d’œil pour mesurer toutes les qualités du hongre de Verin. Comptant parmi les meilleurs experts en équidés de Deux-Rivières, c’était sans doute lui qui avait choisi les deux spécimens que Tam et lui montaient. Moins grands que les autres chevaux de l’expédition, ces animaux solides et puissants promettaient des performances en matière tant de vitesse que d’endurance.
Les trois Aiels ouvrant la marche, la petite colonne s’ébranla. Gaul, Chiad et Bain commencèrent sur un rythme élevé qui les amena à disparaître très rapidement dans les denses profondeurs du bois déjà baigné par la lumière du soleil. De temps en temps, une tache ocre apparaissait un court instant entre les arbres. Une précaution prise par les Aiels, afin que leurs compagnons sachent à tout moment où ils étaient.
Tam et Abell prirent la tête de la colonne, Perrin et Faile les suivant tandis que Verin et Tomas se chargeaient de composer l’arrière-garde.
Perrin aurait préféré ne pas avoir l’Aes Sedai derrière lui. Sentir son regard peser sur sa nuque ou entre ses omoplates ne l’enchantait vraiment pas. Savait-elle au sujet de son lien avec les loups ? Bien que ça n’ait rien de plaisant, c’était très possible, puisque les sœurs marron se piquaient d’avoir d’antiques connaissances qui dépassaient les membres des autres Ajah. Pourrait-elle lui dire ce qu’il fallait faire pour éviter de perdre son humanité au contact des loups ? S’il ne parvenait pas à retrouver Elyas Machera, elle pouvait être sa meilleure chance de s’en tirer indemne. À condition de lui faire aveuglément confiance…
À coup sûr, Verin était prête à mobiliser toute sa science pour aider la Tour Blanche et – probablement, dans ce cas – pour soutenir Rand. Hélas, aider Rand n’aurait peut-être pas le résultat que Perrin désirait obtenir dans l’immédiat. Au fond, tout aurait été tellement plus simple en l’absence d’Aes Sedai…
Le groupe chevaucha dans un silence à peine troublé par les bruits de la forêt – un concours permanent de création sonore entre les écureuils, les piverts et les oiseaux chanteurs.
— Elle ne te fera pas de mal…, souffla soudain Faile en tournant la tête vers son compagnon.
La douceur de sa voix contrastait vivement avec la détermination de son regard sombre.
Perrin en cilla de stupeur. Elle voulait le protéger d’une sœur ? Décidément, il ne la comprendrait jamais, pas plus qu’il ne saurait un jour anticiper sa contradiction suivante. Parfois, sa compagne le déconcertait au moins autant que les Aes Sedai.
La petite colonne sortit du bois de l’Ouest à une lieue et demie environ de Champ d’Emond. À l’est, le soleil dépassait à présent la cime des arbres. Des bosquets de pins, de chênes et de fougères séparaient les cavaliers des champs de céréales, de tabac et de foin délimités par des haies. Bizarrement, il n’y avait pas âme qui vive aux alentours, et aucun filet de fumée ne sortait des cheminées de la ferme. Perrin connaissait très bien les gens qui vivaient là. Les al’Lora occupaient deux des grands bâtiments, les Barestere se partageant les autres. Des gens durs à la peine, ces fermiers. Si les maisons n’avaient pas été vides, nul doute qu’ils auraient été depuis longtemps au travail.
Campé près d’un bosquet, Gaul fit un signe de la main, puis il disparut entre les arbres.
Perrin talonna Trotteur pour qu’il vienne se placer entre les montures de Tam et d’Abell.
— On ne devrait pas rester aussi longtemps que possible à couvert ? Six cavaliers ne passeront pas inaperçus…
— Il n’y a pas grand monde pour nous remarquer, mon garçon, répondit maître al’Thor, en tout cas tant que nous resterons à l’écart de la route du Nord. Toutes les fermes trop proches du bois ont été abandonnées. En outre, les gens ne se déplacent plus seuls dès qu’ils s’éloignent du pas de leur porte. Dix cavaliers n’intrigueraient personne, par les temps qui courent, même s’il est plus fréquent de voyager en chariot.
— Par cet itinéraire, nous n’atteindrons pas Colline de la Garde avant la tombée de la nuit, intervint maître Cauthon. Passer par les bois allongerait encore le voyage. Bien sûr, nous irions encore plus vite en empruntant la route, mais le risque de rencontrer des Capes Blanches serait trop élevé. Sans parler des délateurs en puissance qui nous vendraient pour toucher la récompense.
— C’est un danger, c’est vrai, concéda Tam. Mais nous avons heureusement des amis dans le coin. Nous avons prévu de marquer une pause à la ferme de Jac al’Seen, vers midi, afin de laisser souffler les chevaux et de nous dégourdir les jambes. En ne traînant pas, nous devrions atteindre Colline de la Garde un peu avant qu’il fasse nuit noire.
— De toute façon, dit distraitement Perrin, il y aura toujours assez de lumière…
Pour lui, en tout cas.
Se retournant sur sa selle, Perrin jeta un coup d’œil aux fermes. Elles étaient abandonnées, peut-être, mais pas incendiées ni mises à sac, pour autant qu’on pouvait en juger de si loin. Des rideaux pendaient aux fenêtres intactes. Or, les Trollocs adoraient dévaster et détruire, et les maisons vides comptaient parmi leurs cibles préférées. Un autre indice allait dans le sens d’un simple abandon : dans les champs, les mauvaises herbes prospéraient, mais la terre n’avait pas été piétinée.
— Les Trollocs ont-ils attaqué directement Champ d’Emond ?
— Non, répondit Abell sans dissimuler son soulagement. Et s’ils avaient essayé, ils auraient été bien reçus. Depuis cette terrible Nuit de l’Hiver, les gens sont sur leurs gardes. Près de chaque porte, on trouve un arc, des lances et d’autres armes. N’oublions pas non plus les patrouilles des Fils de la Lumière, qui passent tous les deux ou trois jours par le village. Je déteste le reconnaître, mais ça tient les monstres à l’écart.
— Vous avez idée du nombre de Trollocs présents sur le territoire ?
— Un seul serait déjà de trop, marmonna Abell.
— Quelque chose comme deux cents, répondit Tam. Peut-être plus. Probablement plus, même.
Maître Cauthon parut surpris.
— Réfléchis, Abell ! Je ne sais pas combien de monstres les Fils de la Lumière ont tués, mais les Champions affirment en avoir abattu près de cinquante avec l’aide des Aes Sedai. Plus deux Blafards. Malgré ça, les attaques contre les fermes isolées ont continué. Donc, il doit y avoir plus de deux cents Trollocs, selon moi.