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— Dans ce cas, pourquoi n’ont-ils pas attaqué Champ d’Emond ? demanda Perrin. Si deux ou trois cents monstres attaquaient de nuit, ils auraient le temps de raser et de brûler le village avant que les Fils de la Lumière, cantonnés à Colline de la Garde, en aient entendu parler. Et frapper Promenade de Deven serait encore plus facile, puisque les Capes Blanches ne s’aventurent jamais jusque-là.

— La chance…, marmonna Abell. (Mais il ne semblait pas convaincu.) Oui, il n’y a pas d’autre explication. Nous avons eu de la chance. Où veux-tu en venir, fiston ?

— Je peux vous le dire, annonça Faile en arrivant à la hauteur des trois hommes. Il pense qu’il y a une raison à tout ça.

Hirondelle dominant de beaucoup les deux chevaux typiques de la région, la jeune femme pouvait regarder les deux hommes dans les yeux, et elle ne se priva pas d’afficher sa détermination.

— Au Saldaea, j’ai vu les conséquences d’un raid de Trollocs. Ils dévastent ce qu’ils ne brûlent pas, tuent ou capturent les gens et les animaux de ferme… Bref, ils n’épargnent rien ni personne. Les mauvaises années, des villages entiers ont été rayés de la carte. Les Trollocs cherchent le maillon faible – l’endroit où ils trouveront le plus de proies. Mon père…

Faile se mordit la lèvre inférieure, respira à fond et reprit :

— Perrin voit ce que vous auriez dû voir… (La jeune femme sourit à son compagnon.) S’ils n’ont pas attaqué les villages, c’est pour une bonne raison.

— J’ai eu cette idée, concéda Tam, mais sans trouver la raison en question. En attendant, la chance est une explication comme une autre.

— Et si c’était un piège ? demanda Verin, qui venait de rejoindre les quatre cavaliers.

Tomas s’était laissé décrocher. Tel un éclaireur aiel, il sondait le terrain, sans oublier de lever régulièrement les yeux, au cas où un corbeau se montrerait.

Verin regarda tour à tour Perrin et les deux villageois.

— Des rumeurs parlant de Trollocs et de pillages ont pour vocation d’attirer l’attention sur Deux-Rivières. Pour parer la menace, Andor et d’autres pays pourraient décider d’envoyer des troupes… Bien sûr, pour que ça fonctionne, il faudrait que les Fils de la Lumière laissent filtrer des nouvelles. Ce n’est pas dans leur intérêt, parce que les Gardes de Morgase, s’ils venaient ici, seraient sûrement très mécontents de tomber sur tant de Capes Blanches. Je parie que ça leur déplairait autant que la présence des Trollocs.

— La guerre…, dit Abell. La situation est déjà très grave, mais vous évoquez la possibilité qu’un conflit éclate.

— Oui, c’est bien possible, fit Verin, non sans quelque suffisance. Bien possible…

Plissant pensivement le front, elle sortit de sa sacoche de ceinture une plume à pointe d’acier et un carnet relié en tissu. Puis elle ouvrit la petite poche de cuir également attachée à sa ceinture et en tira un encrier et un flacon de sable. Bien que ce fût très difficile sur le dos d’un cheval, elle se mit à écrire, essuyant de temps en temps sa plume sur sa manche. On aurait juré qu’elle n’avait pas conscience d’avoir jeté un froid en évoquant la guerre. Et c’était peut-être bien le cas.

— La guerre…, souffla plusieurs fois Abell, toujours sous le choc.

Le regard mélancolique, Faile posa une main sur le bras de Perrin.

Tam al’Thor se contenta d’un grognement étouffé. D’après ce qu’avait entendu dire Perrin, il avait participé à une guerre – nul ne savait pourquoi et encore moins où, sinon que ce n’était pas à Deux-Rivières. Parti dans sa prime jeunesse, il était revenu des années plus tard avec une femme et un fils nommé Rand. Très peu de gens du territoire s’exilaient ainsi. Sans ce que leur racontaient les colporteurs, les marchands, les gardes du corps ou les conducteurs de chariot, les villageois n’auraient su dire ce qu’était exactement une guerre. Perrin, lui, en avait vu une sur la pointe de Toman. Abell parlait d’or. La situation n’était pas reluisante, mais une guerre serait cent fois pire.

Le jeune homme ne se laissa pas perturber. Verin avait peut-être raison, mais qui pouvait dire si elle n’entendait pas simplement mettre un terme à leurs spéculations ? Si les attaques de Trollocs contre Deux-Rivières étaient un piège, la proie ne pouvait être que Rand et les Aes Sedai devaient en être informées. C’était un des problèmes avec les sœurs : cet art de jouer avec les « si » et les « peut-être » jusqu’à ce que leur interlocuteur se convainque tout seul qu’elles lui avaient affirmé ce qu’elles s’étaient en réalité contentées de suggérer. Eh bien, si les Trollocs – ou plutôt la personne qui les avait envoyés, probablement un des Rejetés – ambitionnaient de piéger Rand, ils allaient devoir se contenter de Perrin. Un banal forgeron en lieu et place du Dragon Réincarné… Et un forgeron décidé à ne pas se laisser avoir.

Toute la matinée, la petite colonne avança en silence. Dans cette région, les fermes très clairsemées étaient au minimum distantes d’un quart de lieue et souvent plus. Toutes celles que croisèrent les voyageurs étaient abandonnées, les champs envahis de mauvaises herbes et les bâtiments souvent ouverts aux quatre vents. Une seule avait été brûlée. Il n’en restait plus rien, à part quelques cheminées désormais semblables à des doigts de pierre noirs de suie. Les fermiers qui avaient vécu puis étaient morts en ces lieux – les Ayellin, des cousins de la famille de Champ d’Emond – avaient été brûlés non loin d’un bosquet de poiriers, à l’écart de leur maison. Détail horrible, on n’avait retrouvé que des fragments de cadavres.

Abell consentait à en parler quand Perrin le bombardait de questions. Tam, lui, n’en avait pas dit un mot. Les deux hommes voulaient-ils ménager Perrin ? C’était peine perdue, car il savait tout du régime alimentaire des Trollocs, qui se régalaient d’absolument toutes les viandes.

Le jeune homme caressa distraitement sa hache jusqu’à ce que Faile lui saisisse le poignet au vol. Pour une raison qui le dépassait, elle semblait très troublée. Pourtant, il aurait juré qu’elle en savait long sur les Trollocs.

Sauf quand ils avaient décidé d’être vus, les Aiels réussirent à rester invisibles même entre les bosquets. Lorsque Tam bifurqua vers l’est, Gaul et les deux Promises suivirent le mouvement.

Comme Abell l’avait prévu, la colonne atteignit vers midi la ferme des al’Seen. La seule visible dans un rayon de plusieurs lieues, même si des filets de fumée, à l’est et au nord, laissaient deviner la présence d’habitations. Pourquoi ces fermiers s’accrochaient-ils ainsi à leur exploitation isolée ? Si les Trollocs attaquaient, leur seule chance était que des Capes Blanches patrouillent par hasard dans le secteur.

Alors que la ferme était encore assez loin devant les voyageurs, Tam tira sur les rênes de sa monture et fit signe aux Aiels d’approcher. Quand ce fut fait, il leur suggéra de se trouver un coin où attendre pendant que les cavaliers seraient chez Jac al’Seen.

— Ces braves gens ne diront rien sur nous, expliqua le père de Rand. S’ils vous voient, ils ne pourront pas tenir leur langue, même avec la meilleure volonté du monde.

Une façon plutôt délicate de présenter les choses, car les Aiels avaient vraiment de quoi faire peur avec leur étrange tenue et leurs lances. Sans compter le choc de découvrir deux guerrières dans le lot.

Un lapin pendait à la ceinture de chacun des Aiels. Tandis qu’ils jouaient les éclaireurs, où avaient-ils trouvé le temps de chasser ? Et alors qu’ils marchaient, comment pouvaient-ils paraître moins fatigués que les chevaux ?

— Bonne idée, dit Gaul. Je vais trouver un coin où je pourrai me préparer un repas digne de ce nom en vous regardant gagner la ferme.

Se détournant, il fila comme une flèche. Après avoir échangé des regards interloqués, Bain et Chiad le suivirent.