— Ils ne sont pas ensemble ? demanda le père de Mat.
— C’est une très longue histoire, éluda Perrin.
En toute franchise, il se voyait mal dire à maître Cauthon que Chiad et Gaul pouvaient décider de s’entre-tuer à n’importe quel moment. N’était le « serment de l’eau » dont lui avait parlé le guerrier. Un jour, il faudrait qu’il pense à lui demander ce que c’était.
La ferme des al’Seen, selon les critères de Deux-Rivières, était une grande exploitation avec ses trois grandes étables et ses cinq séchoirs à tabac. La bergerie aux murs de pierre était presque aussi grande que certains pâturages et deux enclos bien séparés abritaient les vaches laitières tachetées et les bœufs noirs de boucherie. Des cochons s’ébattaient dans leur auge, des volailles papillonnaient un peu partout et des oies blanches flottaient sur un étang de bonne taille.
En approchant, Perrin remarqua une première bizarrerie. Sur le toit de chaume des maisons et des étables, de jeunes garçons équipés d’un arc et d’un carquois montaient la garde. Dès qu’ils virent les cavaliers, ils donnèrent l’alarme et les femmes firent rentrer les enfants dans les maisons avant de mettre une main en visière pour tenter de voir qui étaient les visiteurs. Les hommes se réunirent dans la cour, certains brandissant un arc et d’autres une fourche ou une serpe.
Ça faisait bien trop de gens, même pour une ferme de cette taille. Du regard, Perrin interrogea le père de Rand.
— Jac a recueilli la famille de son cousin Wit, dont la ferme est bien trop proche du bois de l’Ouest. Après que leur exploitation a été attaquée, Flann Lewin et les siens sont aussi venus ici. Grâce aux Capes Blanches, qui ont chassé les Trollocs, seules les étables de Flann ont brûlé, mais ça l’a convaincu qu’il était temps de partir. Jac est un brave type…
Quand les cavaliers entrèrent dans la cour, les fermiers se détendirent dès qu’ils reconnurent Tam et Abell. Voyant les adultes sourire et congratuler les voyageurs qui mettaient pied à terre, les enfants ressortirent des maisons avec sur leurs talons des femmes en tablier blanc qui venaient à l’évidence d’une cuisine.
Ici, toutes les générations étaient représentées. D’Astelle al’Seen, une vénérable grand-mère aux cheveux blancs qui marchait avec une canne mais s’en servait surtout pour chasser les fâcheux qui lui barraient le chemin, à un nouveau-né encore vagissant blotti dans les bras d’une solide paysanne qui souriait de toutes ses dents.
Le regard de Perrin passa très vite sur la jeune femme plus que replète. Mais il revint très vite en arrière.
Vraiment, c’était Laila Dearn ?
Au moment où il avait quitté Deux-Rivières, Laila était une mince jeune fille capable de danser jusqu’à épuisement total des trois amis d’enfance. Aujourd’hui, seuls son sourire et ses yeux n’avaient pas changé. Perrin en frissonna de la tête aux pieds. À une époque, il avait rêvé d’épouser la superbe Laila, et elle ne s’était pas montrée indifférente à son ardeur. Pour tout dire, elle s’était accrochée à cette possibilité bien plus longtemps que lui.
Trop occupée par son bébé et l’énorme type qui se tenait près d’elle – son mari, probablement –, Laila n’accorda aucune attention à Perrin, qui s’en félicita. Après une courte réflexion, il identifia le mari. Natley Lewin. Ainsi, Laila était désormais une Lewin. Étrange, vraiment. Nat avait toujours dansé comme une enclume…
Remerciant la Lumière d’avoir échappé à cet avenir, Perrin chercha Faile du regard.
Tenant les rênes d’Hirondelle, qui lui flanquait de petits coups de naseaux dans l’épaule, la jeune femme était bien trop affairée à sourire à Wil al’Seen pour s’intéresser aux démonstrations d’amitié de sa monture. Cousin de Jac venu de Promenade de Deven, Wil souriait lui aussi. Un gamin plutôt pas mal, ce paysan… Bien sûr, il avait un an de plus que Perrin, mais il était bien trop propre sur lui pour ne pas paraître juvénile. Quand il venait participer à un bal à Champ d’Emond, presque toutes les filles le regardaient en soupirant. Comme Faile en ce moment… Bon, elle ne soupirait pas, mais son regard en disait quand même long.
Perrin approcha, passa un bras autour de la taille de sa compagne et posa sa main libre sur sa hache.
— Comment ça va, Wil ? demanda-t-il avec un sourire qu’il espéra bien imité.
Inutile d’inciter Faile à imaginer qu’il était jaloux. Parce qu’il ne l’était pas le moins du monde, pas vrai ?
— Je vais bien Perrin… (Fuyant le regard du « revenant », le jeune fermier avisa la hache et se décomposa.) Très bien, même…
Sans un regard de plus pour Faile, le jeune coq de village fila se mêler à la foule qui s’était massée autour de Verin.
Faile leva les yeux sur Perrin, fit la moue, puis saisit la barbe du jeune homme et la tira tout doucement.
— Perrin, Perrin, Perrin…, murmura-t-elle.
Pas très sûr de ce qu’elle voulait dire, le jeune homme jugea plus prudent de ne pas poser la question. On eût juré qu’elle n’était pas sûre d’être en colère. Comme si tout ça l’amusait ? Eh bien, il n’était pas vraiment pressé de le savoir.
Comme de juste, Wil ne fut pas le seul à réagir aux nouveaux yeux de Perrin. Tous les fermiers, jeunes comme vieux, hommes comme femmes, sursautèrent en découvrant la flamme jaune qui dansait dans son regard. La vénérable maîtresse al’Seen lui flanqua un coup de canne dans les côtes et écarquilla les yeux de surprise quand il poussa un petit cri de douleur. À croire qu’elle ne l’avait pas jugé réel.
Cela dit, personne ne fit la moindre remarque.
Quand les chevaux eurent été conduits vers une des étables – Tomas se chargeant du sien, car il refusait que quiconque d’autre saisisse ses rênes –, tout le monde s’entassa dans le bâtiment principal, à l’exception des sentinelles perchées sur les toits. Les Lewin et les al’Seen se mélangeant dans le plus joyeux désordre, les adultes formèrent deux rangs dans la pièce commune et les enfants que leur mère ne tenait pas aux bras durent se contenter de regarder entre les jambes de leurs parents.
Les visiteurs eurent droit à des chaises en jonc tressé – Verin et Faile ayant même en sus des coussins brodés – et on leur servit une infusion noire comme du vin tant elle était forte. Bien entendu, Verin, Tomas et Faile excitèrent la curiosité des paysans. Caquetant comme des oies, ils regardaient ces trois inconnus comme s’ils étaient des têtes couronnées – ou des artistes susceptibles de faire leur numéro à n’importe quel moment. À Deux-Rivières, les étrangers étaient toujours une grande attraction. L’épée de Tomas, par exemple, suscita des dizaines de commentaires à mi-voix… que Perrin entendit bien sûr sans difficulté. Dans la région, les armes n’étaient pas fréquentes, en tout cas avant l’arrivée des Capes Blanches. Certains fermiers croyaient d’ailleurs que Tomas était un Fils de la Lumière et d’autres le tenaient pour un seigneur. Quand un petit garçon évoqua la possibilité qu’il s’agisse d’un Champion, tous les adultes éclatèrent de rire.
Dès que les invités furent installés, Jac al’Seen vint se camper devant la grande cheminée de pierre. Sur le manteau, entre deux grandes coupes d’argent, une horloge égrenait le passage du temps avec une régularité de métronome. Une preuve matérielle du succès de ce fermier aux épaules carrées et aux cheveux grisonnants encore plus clairsemés que ceux de maître al’Vere. Dès qu’il leva la main, le silence se fit d’autant plus vite que son cousin Wil – qui aurait pu être son jumeau, n’était sa calvitie totale – et son hôte Flann Lewin, un grand type aux tempes argentées, incitèrent eux aussi leurs proches à se taire sans délai.
— Maîtresse Mathwin, dame Faile, dit Jac en s’inclinant devant chaque femme, vous êtes les bienvenues ici tant que vous nous ferez l’honneur d’y rester. Mais je dois vous prévenir que c’est dangereux. La campagne n’étant pas sûre, je ne saurais trop vous conseiller de gagner Champ d’Emond ou Colline de la Garde et d’y rester. Ces villages sont trop gros pour être menacés. Si j’allais au fond de ma pensée, je vous suggérerais de quitter Deux-Rivières, mais les Fils de la Lumière, m’a-t-on dit, interdisent à quiconque de traverser la rivière Taren. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi…