— Tant d’histoires fascinantes courent dans la campagne, dit Verin. Si je reste dans un village, je ne les découvrirai jamais.
Sans mentir, elle venait de laisser accroire qu’elle était à Deux-Rivières pour glaner d’anciens récits. Le même alibi que Moiraine, à une époque qui semblait terriblement lointaine à Perrin. Bien entendu, l’Aes Sedai avait caché sa bague au serpent dans sa bourse. Une précaution utile, même si personne, ici, n’aurait su ce que signifiait le bijou.
Elisa al’Seen lissa son tablier blanc puis sourit d’un air grave à Verin. Même si ses cheveux étaient moins gris que ceux de son mari, elle semblait plus vieille que l’Aes Sedai. Les choses étant ce qu’elles étaient, elle devait être persuadée que c’était le cas…
— C’est un honneur d’avoir sous notre toit une véritable érudite… Mais Jac a raison, même si je le déplore. Vous serez notre invitée tant que ça vous chantera, mais ensuite, vous devrez gagner immédiatement un village. Voyager n’est pas sain, de nos jours. La remarque vaut aussi pour vous, dame Faile. Deux femmes ne devraient pas s’exposer à une attaque de Trollocs alors qu’une poignée d’hommes seulement les escorte.
— J’y réfléchirai, dit Faile, très calme. En tout cas, merci de votre conseil.
Elle sirota son infusion, aussi détachée de tout que Verin. Occupée à écrire dans son carnet, l’Aes Sedai releva un instant les yeux, sourit à Elisa et murmura :
— Il y a tant d’histoires à glaner dans la campagne…
Faile accepta un gâteau au beurre que lui offrit une jeune paysanne empourprée jusqu’aux oreilles… et débordante d’admiration pour la mystérieuse aventurière qu’elle saluait d’une révérence.
Perrin sourit intérieurement. Dans sa tenue de soie verte, Faile avait tout d’une noble dame, y compris le port altier, il était bien forcé de l’admettre. Quand elle était bien disposée, sa compagne avait l’allure d’une princesse. Lorsqu’elle perdait le contrôle de ses nerfs, jurant alors comme un conducteur de chariot, elle aurait été jugée vulgaire par une poissonnière de Tear…
Maîtresse al’Seen se tourna vers son mari et secoua la tête. À l’évidence, Faile et Verin ne se laisseraient pas convaincre.
— Vous pouvez tenter de les persuader ? demanda Jac à Tomas.
— Je vais où elle me dit d’aller, répondit le Champion.
Même assis avec une tasse dans la main, il semblait sur le point de dégainer son épée.
Maître al’Seen décida de passer à autre chose.
— Perrin, dit-il, nous t’avons presque tous rencontré un jour à Champ d’Emond. En un sens, nous te connaissons. Enfin, nous te connaissions, avant ton départ précipité de l’an dernier. Depuis, des rumeurs troublantes ont couru à ton sujet. Mais si elles étaient vraies, Tam et Abell ne seraient pas avec toi.
L’épouse de Flann, Adine, une femme rondelette qui semblait avoir une très haute opinion d’elle-même, jugea bon d’intervenir :
— J’ai entendu d’étranges choses aussi sur le compte de Tam et d’Abell. Sans parler de leurs fils, qui sont partis avec des Aes Sedai. Une dizaine d’Aes Sedai. Avez-vous oublié que Champ d’Emond a brûlé jusqu’à la dernière maison ? La Lumière seule sait ce que ces garçons manigançaient. On raconte qu’ils ont enlevé la fille des al’Vere.
Accablé, Flann secoua la tête et coula un regard d’excuses à Jac.
— Si tu crois ça, intervint Wit, c’est que tu es prête à tout gober. Il y a deux semaines, j’ai parlé avec Marin al’Vere. Elle est catégorique : sa fille est partie de son propre gré. Et il n’y avait qu’une Aes Sedai, pas dix !
— Où veux-tu en venir, Adine ? demanda Elisa, les poings plaqués sur les hanches. Parle, si tu l’oses !
— Ai-je dit que je crois à ces histoires ? Mais des questions doivent être posées. Les Fils de la Lumière ne cherchent pas ces trois garçons parce qu’ils ont tiré leurs noms dans un chapeau.
— Si tu écoutais au lieu de jacasser, riposta Elisa, ça nous changerait, et tu entendrais peut-être une réponse ou deux…
Adine tira sur le devant de sa robe pour se donner une contenance. Même si elle sembla marmonner entre ses dents, elle ne lança plus d’ânerie tonitruante.
— Quelqu’un d’autre veut dire quelque chose ? demanda Jac avec une impatience mal dissimulée. Non ? Dans ce cas, je vais continuer ma conversation avec Perrin. Mon garçon, personne ici ne croit que tu es un Suppôt des Ténèbres. Même chose pour Abell et Tam…
Jac foudroya Adine du regard. Pour calmer son épouse, Flann lui posa une main sur l’épaule. Les lèvres tremblantes, la fermière ne dit rien, mais tout le monde devina qu’elle n’en pensait pas moins.
— Cela précisé, continua Jac, il me semble, mon garçon, que nous avons le droit de savoir pourquoi les Capes Blanches racontent des horreurs sur toi. Si on les en croit, Mat Cauthon, Rand al’Thor et toi êtes des Suppôts.
Faile fit mine de répondre vertement, mais Perrin lui intima le silence. La voir obéir le stupéfia. Au fond, elle était peut-être vraiment malade…
— Maître al’Seen, les Fils de la Lumière n’ont pas besoin de grand-chose… Si on ne leur fait pas de courbettes, ou si on refuse de s’écarter de leur chemin, on est vite rangé dans la catégorie des Suppôts. Franchement, j’ignore pourquoi ils pensent que Rand et Mat en sont aussi.
C’était la stricte vérité. Si les Fils avaient su que Rand était le Dragon Réincarné, ça leur aurait amplement suffi pour le détester, mais ils ne pouvaient pas en être informés. Quant à Mat, c’était un mystère. L’œuvre de Fain, sans doute…
— Moi, j’ai tué quelques Fils, maître al’Seen.
Bizarrement, les cris qui montèrent de l’assistance ne nouèrent pas les tripes de Perrin – pas plus que l’évocation de ce qu’il avait fait.
— Ils avaient abattu un de mes amis, et ils entendaient me faire subir le même sort. Pour faire court, j’ai vu rouge, et ça s’est mal terminé pour eux.
— Une réaction qui peut se comprendre…, admit Jac.
Même quand des Trollocs rôdaient sur le territoire, les gens de Deux-Rivières n’étaient pas habitués à tuer. Quelques années plus tôt, une femme avait assassiné son mari parce qu’elle voulait épouser un autre type. C’était la dernière mort violente dont Perrin avait entendu parler. Avant l’arrivée des Trollocs.
— Les Fils de la Lumière, intervint Verin, sont très doués pour semer la zizanie entre des gens qui vivent ensemble depuis toujours.
Tous les fermiers regardèrent l’Aes Sedai. Puis certains hochèrent la tête.
— Un certain Padan Fain est avec eux, dit Perrin. Le colporteur…
— C’est ce qu’on dit, répondit Jac. Mais il aurait changé de nom.
— Ordeith… Mais qu’il se nomme Fain ou Ordeith, lui, il est un Suppôt des Ténèbres. Il a avoué avoir conduit les Trollocs jusqu’ici, l’année dernière. Et voilà qu’il fraie avec les Capes Blanches.
— Des accusations gratuites, dit Adine Lewin. On peut prétendre ça de n’importe qui.
— Qui croyez-vous ? demanda Tomas. Des gens qui sont arrivés il y a quelques semaines pour arrêter vos amis et brûler leurs fermes ? Ou un jeune homme qui a grandi ici ?
— Je ne suis pas un Suppôt des Ténèbres, maître al’Seen, assura Perrin. Mais si vous me demandez de partir, je ne m’incrusterai pas.