— Non ! lança Elisa.
Elle regarda son mari avec insistance, puis posa sur Adine des yeux flamboyant de colère qui lui coupèrent instantanément la chique.
— Non, vous êtes les bienvenus aussi longtemps qu’il vous plaira de rester.
Jac hésita, puis il approuva du chef. Elisa approcha de Perrin et lui posa une main sur l’épaule.
— Toutes nos condoléances, dit-elle. Ton père était un brave homme. Et ta mère, mon amie, une femme de bien… Elle aurait voulu que tu restes avec nous, Perrin. Les Capes Blanches s’aventurent rarement jusqu’ici, et si ça arrivait, nos sentinelles nous préviendraient assez tôt pour que tu te caches. Ici, tu seras en sécurité.
C’était sincère. Quand Perrin regarda Jac al’Seen, celui-ci hocha de nouveau la tête.
— Merci, dit le jeune homme, la gorge nouée. Mais j’ai des choses à faire. Des problèmes à régler.
— Bien sûr… Fais en sorte de ne pas récolter de blessure en accomplissant ton devoir. En attendant, je ne vais pas te laisser repartir avec le ventre vide.
La maison ne comptant pas assez de tables pour une telle assistance, on distribua des bols de ragoût d’agneau – avec la consigne de ne pas en renverser – et des tranches de pain. Chacun mangea là où il était et sans se plaindre.
Avant la fin du repas, un jeune garçon très mince, ses mains dépassant à peine des manches trop longues de sa veste, entra en trombe en brandissant un arc plus grand que lui.
Perrin crut reconnaître Win Lewin, mais il n’en aurait pas mis sa main au feu, car les garçons grandissaient vite, à ces âges-là.
— Le seigneur Luc ! annonça le petit, tout excité. Le seigneur Luc est là !
33
Un nouveau tissage dans la Trame
Pratiquement sur les talons du garçon, le seigneur Luc entra à son tour dans la pièce. Très grand, les épaules larges, cet homme d’âge moyen arborait un visage taillé à la serpe et des cheveux roux foncé qui blanchissaient déjà sur les tempes. Ses yeux bleu sombre posant sur le monde un regard hautain, il respirait la noblesse dans sa longue veste verte très bien coupée et discrètement brodée de fil d’or sur les manches. Ses gantelets également rehaussés d’or, il portait sur la hanche un fourreau lui aussi orné de dorure et le haut de ses bottes brillantes arborait des incrustations du même métal précieux. Très bizarrement, un acte tout à fait banal – comme franchir une porte – prenait avec lui des allures de cérémonie royale.
Perrin le détesta au premier coup d’œil.
Les al’Seen et les Lewin se précipitèrent vers lui. Hommes, femmes et enfants s’inclinèrent devant lui, lui sourirent et assurèrent que sa présence était pour eux un honneur. Un Quêteur du Cor dans leur modeste demeure ? Un « simple » seigneur aurait déjà été toute une affaire, mais un des héros lancés à la recherche du mythique Cor de Valère ?
Perrin n’avait jamais vu des gens de Deux-Rivières flagorner quelqu’un sans la moindre vergogne. Jusque-là…
Le seigneur Luc semblait tenir cela pour son dû, et il paraissait même un peu las qu’on lui fasse ainsi des courbettes. Les fermiers ne s’en apercevaient pas – ou n’étaient pas capables d’interpréter la moue un rien condescendante de leur invité. Ou pensaient-ils que c’était un comportement de rigueur, chez les nobles ? De fait, ça n’était pas faux… Quoi qu’il en soit, Perrin enrageait de voir ces gens – ses compatriotes – s’humilier ainsi.
Quand le calme fut à peu près revenu, Jac et Elisa présentèrent à Luc leurs autres invités – à part Tam et Abell, que le Quêteur connaissait déjà. Puis ils désignèrent gravement le seigneur Luc de Chiendelna, un homme d’exception qui les aidait à se défendre contre les Trollocs et les encourageait à ne surtout pas compter sur les Fils de la Lumière.
Des murmures approbateurs coururent dans toute l’assistance. Si Deux-Rivières avait dû se choisir un roi, le seigneur Luc aurait eu le soutien de tous les al’Seen et de tous les Lewin.
Le fichu gaillard le savait, constata Perrin. Mais il n’eut pas le loisir de savourer longtemps sa popularité.
Dès qu’il aperçut Verin, cette femme sans âge aux joues lisses, Luc sursauta et se raidit, ses yeux se baissant sur les mains de la femme – si vite que presque personne ne s’en aperçut. Surpris, le Quêteur faillit en laisser tomber ses gantelets. Vêtue de manière très ordinaire, cette femme rondelette aurait très bien pu être une fermière. Mais Luc, à l’évidence, savait reconnaître le visage intemporel d’une Aes Sedai quand il en rencontrait une. Apparemment, il n’était pas très heureux de voir une sœur ici. Alors qu’Elisa al’Seen lui présentait « maîtresse Mathwin, une érudite venue du grand monde », Luc ne put s’empêcher de cligner de l’œil gauche – un tic qui trahissait son trouble, sûrement.
Comme si elle somnolait, Verin sourit mollement au Quêteur.
— Enchantée… La maison Chiendelna ? Dans quel pays ? Ce nom fait penser aux Terres Frontalières.
— Rien de si impressionnant, répondit Luc en esquissant une révérence. Le Murandy, tout simplement. Une maison mineure mais ancienne.
Mal à l’aise, Luc n’avait pas quitté Verin des yeux pendant tout leur dialogue. En revanche, il accorda à peine un regard à Tomas. Pourtant, il avait bien dû identifier le Champion de « maîtresse » Mathwin. Alors, pourquoi mépriser ainsi un adversaire potentiellement si dangereux ? Étrange, vraiment… Même s’il était un escrimeur de génie, Luc ne pouvait pas se permettre de sous-estimer un Champion.
L’arrogance ! Ce type en avait assez pour dix ! Et il s’empressa de le démontrer devant Faile.
Quand il lui sourit, ce fut avec une grande assurance mêlée de familiarité et d’une certaine chaleur. En toute objectivé, on détectait comme un trop-plein d’admiration et de bienveillance. Prenant les mains de la jeune femme, Luc la regarda dans les yeux comme s’il avait voulu voir à travers son crâne. Un instant, Perrin crut qu’elle allait tourner la tête vers lui, mais elle soutint le regard du seigneur en jouant l’impassibilité malgré ses joues rouges et en acquiesçant assez stupidement.
— Moi aussi, je suis à la recherche du cor, mon seigneur, dit-elle, le souffle un peu court. Une Quêteuse… Croyez-vous trouver l’instrument ici ?
Luc cilla et lâcha les mains de Faile.
— Peut-être, ma dame… Qui peut dire où est le cor ?
Faile parut surprise – et peut-être un peu déçue – que le seigneur perde soudain tout intérêt pour elle.
Perrin ne broncha pas. Si elle avait envie de sourire à Wil al’Seen et de s’empourprer devant des seigneurs pompeux, grand bien lui fasse ! Qu’elle se ridiculise donc à sa guise, bouche bée devant le premier imbécile venu. Ainsi, Luc aurait aimé savoir où était le Cor de Valère ? Caché à la Tour Blanche, voilà où il était ! Un instant, Perrin fut tenté de le révéler à ce pauvre type, histoire de le voir grincer des dents de frustration.
Déjà surpris de découvrir les invités des al’Seen, le seigneur réagit d’une façon très particulière lorsqu’il avisa Perrin. Sursautant de nouveau, il ne put cacher sa stupéfaction et son trouble. Bien entendu, il se ressaisit très vite – derrière une expression hautaine, les nobles parvenaient à tout dissimuler – mais son œil gauche cligna frénétiquement durant plusieurs secondes.
Pourquoi cette réaction ? Tête sur le billot, Perrin aurait juré que ce n’était pas à cause de la couleur de ses yeux. On eût plutôt dit que ce type le connaissait et s’étonnait de le voir en ce lieu. Mais Perrin n’avait jamais rencontré Luc. De plus le Quêteur semblait avoir peur de lui, ce qui n’avait absolument aucun sens.
— C’est le seigneur Luc qui nous a suggéré de placer des sentinelles sur les toits, dit Jac. Aucun Trolloc ne pourra approcher sans qu’un de ces garçons donne l’alarme.