— Quelle idée brillante ! ironisa Perrin.
C’était ça, les conseils du seigneur ?
— La nuit, les Trollocs y voient mieux que des chats. Ils vous tomberont dessus, défonçant les portes, avant que vos sentinelles aient pu pousser un cri.
— Nous faisons de notre mieux ! explosa Flann. Arrête de nous effrayer ! Des enfants écoutent… Au moins, le seigneur Luc nous fait bénéficier de sa grande expérience. La veille de l’attaque des Trollocs, il s’est assuré que j’avais disposé tout le monde comme il le fallait. Sans lui, les Trollocs nous auraient massacrés.
Luc ne sembla pas entendre cette avalanche de compliments. Jouant nerveusement avec ses gantelets, qu’il finit par glisser dans son ceinturon, derrière la boucle en forme de tête de loup, il dévisageait Perrin, comme fasciné.
Faile interrogea le jeune homme du regard, mais il l’ignora.
— Je croyais que les Capes Blanches vous avaient sauvés, maître Lewin. Une patrouille tombant à pic pour chasser les monstres…
— Eh bien, c’est ce qui est arrivé, mais le seigneur Luc… (Flann passa une main dans ses cheveux gris.) Si les Fils de la Lumière n’étaient pas venus, nous aurions… Au moins, lui, il ne nous fait pas peur…
— Il vous rassure, si je comprends bien ? Moi, les Trollocs ne me rassurent pas, et les Fils de la Lumière vous protègent de ces monstres. Quand ils le peuvent.
— Tu fais l’éloge des Capes Blanches, mon garçon ? demanda Luc. (Il foudroya Perrin du regard, comme s’il pensait appuyer là où ça faisait mal.) D’après toi, qui est responsable des Crocs du Dragon dessinés sur la porte des gens ? Bien sûr, aucun Fils ne tient le morceau de charbon, mais qui tire les ficelles ? Ces misérables entrent chez les braves gens comme s’ils étaient chez eux et exigent des réponses. Moi, j’affirme que les fermiers ne sont pas des chiens qui doivent obéir à ces fanatiques. Qu’ils patrouillent, si ça leur chante, mais quand ils se présentent quelque part, il faut les empêcher d’entrer et leur rappeler que Deux-Rivières ne leur appartient pas. Voilà ma position ! Si tu veux aboyer aux ordres des Fils de la Lumière, libre à toi, mais ne prétends pas priver tous ces braves gens de leur liberté.
Perrin soutint le regard du Quêteur.
— Je n’ai aucune sympathie pour les Fils de la Lumière. Au cas où vous l’ignoreriez, ils veulent me pendre.
Le seigneur cilla comme s’il n’avait pas été au courant. Ou s’il avait oublié, trop préoccupé par son désir de parader.
— Que proposes-tu, dans ce cas ? Parle, mon garçon !
Perrin tourna le dos au Quêteur et vint se camper devant la cheminée. Polémiquer avec Luc ne l’intéressait pas. Ce qu’il avait à dire, tout le monde devait l’entendre. Ensuite, il en aurait fini avec cette histoire.
— Vous dépendez des Capes Blanches pour maintenir les Trollocs loin de vous et les repousser en cas d’attaque. Savez-vous pourquoi ? Parce que chaque fermier s’efforce de rester dans son exploitation ou de s’en éloigner le moins possible. Vous êtes éparpillés et vulnérables, telles des grappes de raisin prêtes pour les vendanges. Tant que vous aurez besoin des Fils de la Lumière pour que les Trollocs ne vous piétinent pas afin de faire du vin, vous serez obligés de répondre aux interrogatoires et d’obéir aux ordres. Impuissants, vous devrez assister à l’arrestation d’innocents. Ou quelqu’un, ici, pense-t-il qu’Alsbet et Haral Luhhan sont des Suppôts des Ténèbres ? Et Natti Cauthon ? Bodewhin et Eldrin ?
Abell balaya l’assistance du regard, défiant quiconque de répondre par l’affirmative. Mais c’était une initiative superflue. Tout le monde fixait Perrin, y compris Adine Lewin. Étudiant du coin de l’œil la réaction des paysans, Luc aussi observait le jeune homme.
— Je suis d’accord, dit Wit, ils n’auraient pas dû arrêter Natti, Alsbet et les autres. Mais c’est de l’histoire ancienne. (Passant une main sur son crâne chauve, il eut pour Abell un sourire contraint.) Bien sûr, nous ferons tout pour les convaincre de libérer nos amis. Mais depuis, ils n’ont arrêté personne d’autre.
— Et vous pensez que ça en restera là ? demanda Perrin. Qu’ils se satisferont de détenir les Luhhan et les Cauthon ? En ayant brûlé seulement deux fermes ? Allons, qui sera le prochain sur la liste ? Pour avoir dit ce qu’il ne fallait pas, ou simplement pour faire un exemple… Ce sont peut-être les Fils, pas les Trollocs, qui mettront le feu à cette maison. Ou qui feront dessiner un Croc du Dragon sur sa porte. Où qu’on soit, il y a toujours des idiots pour croire aux malédictions de ce genre.
Plusieurs regards se braquèrent sur Adine, qui sauta nerveusement d’un pied sur l’autre, les épaules soudain affaissées.
— Même si vous étiez simplement obligés de vous incliner bien bas devant chaque Fils de la Lumière qui passe, continua Perrin, est-ce une façon de vivre digne de vous ? En rêvez-vous pour vos enfants ? Vous êtes à la merci des Capes Blanches, des Trollocs et de quiconque vous en veut. Tant qu’un de vos trois ennemis aura une emprise sur vous, les trois en bénéficieront. Vous vous cachez dans la cave en priant pour qu’un chien enragé vous protège d’un autre et en espérant que les rats n’en profiteront pas pour vous mordre dans le noir.
Après avoir échangé des regards inquiets avec Flann, Wit et tous les autres hommes présents dans la salle, Jac prit la parole :
— Si tu penses que nous n’agissons pas comme il faut, que nous conseilles-tu de faire ?
S’attendant plutôt à une explosion de colère, Perrin fut un peu surpris par la question, mais il répondit néanmoins dans la foulée :
— Rassemblez-vous. Réunissez vos moutons, vos vaches et vos volailles. Puis allez vous mettre en sécurité. À Champ d’Emond, par exemple. Ou à Colline de la Garde, puisque c’est plus près, même si ça vous placerait sous le regard des Capes Blanches. Tant que vous serez éparpillés – vingt ici et cinquante là-bas – vous resterez un gibier de choix pour les Trollocs. Mais si vous unissez vos forces, vous aurez une chance sans avoir besoin de cirer les bottes des Fils de la Lumière.
Cette tirade provoqua l’explosion que Perrin attendait.
— Abandonner totalement ma ferme ! rugit Flann.
— Tu es fou ! s’écria Wit.
Tous les hommes y allèrent de leurs cris indignés.
— Se réfugier à Champ d’Emond ? Je suis déjà trop loin de chez moi pour faire plus qu’inspecter mes champs chaque jour !
— Les mauvaises herbes ruineront mes récoltes !
— Et s’il pleut…
— … essayer de reconstruire…
— … le tabac pourrira…
— … renoncer à la tonte…
Perrin tapa du poing sur le manteau de la cheminée.
— Je n’ai pas vu un seul champ dévasté, une seule ferme brûlée, sauf quand il y avait encore des gens dans l’exploitation. Les Trollocs en ont après vous, pas après vos biens. Et même s’ils changeaient d’avis ? On peut remplacer une récolte perdue et rebâtir une ferme incendiée. Mais peut-on « reconstruire » cela ?
Perrin désigna le bébé de Laila, qui le serra plus fort contre elle et foudroya le jeune homme du regard comme s’il avait menacé le bébé. Quand elle tourna la tête vers son mari puis vers Flann, ses yeux auraient pu lancer des éclairs.
— Partir…, murmura Jac. (Il secoua la tête.) Je ne sais pas trop, Perrin…
— C’est à vous de choisir, maître al’Seen. La terre sera toujours là quand vous reviendrez, parce que les Trollocs ne peuvent pas l’emporter. Il n’en va pas de même pour vos proches…
Des murmures coururent dans l’assistance. Surtout quand un ou deux enfants s’accrochaient à leur jupe, les femmes affrontaient ouvertement leur mari. Les hommes, eux, ne semblaient pas vouloir d’un conflit.