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— Un plan intéressant, fit Luc, le regard rivé sur Perrin. (Son expression neutre interdisait de dire s’il l’approuvait ou non.) Je ne manquerai pas de suivre les événements, pour savoir à quoi il mène. À présent, maître al’Seen, je dois y aller. J’étais seulement venu voir comment vous vous en sortiez.

Jac et Elisa escortèrent le Quêteur jusqu’à la porte. Trop absorbés dans leur conversation, les autres paysans ne s’avisèrent même pas de son départ.

Luc en conçut visiblement quelque amertume. En temps normal, en déduisit Perrin, ses sorties devaient être aussi spectaculaires que ses entrées.

Jac revint tout de suite près de Perrin.

— C’est un plan audacieux… J’avoue n’avoir pas envie d’abandonner ma ferme ; pourtant, ce que tu dis tient la route. Mais comment réagiront les Fils de la Lumière ? Ils sont du genre soupçonneux, non ? S’ils croient que nous nous unissons pour comploter contre eux…

— Laissez-les croire ce qu’ils veulent, conseilla Perrin. Un village plein de réfugiés peut appliquer la stratégie de Luc et leur dire d’aller patrouiller ailleurs. Pensez-vous préférable de rester vulnérables pour conserver leur protection ?

— Non. Tu m’as convaincu, Perrin. Et je ne suis pas le seul, dirait-on.

Effectivement, les murmures s’étaient tus et tout le monde semblait d’accord avec le plan de Perrin. Y compris Adine, qui ordonnait déjà à ses filles de faire les bagages. Bonne joueuse, elle alla même jusqu’à gratifier Perrin d’un hochement de tête approbateur.

— Quand pensez-vous partir, maître al’Seen ? demanda le jeune homme.

— Dès que nous serons tous prêts. Avant le coucher du soleil, nous atteindrons la ferme de Jon Gaelin. Je lui parlerai de ton idée, puis nous filerons tous vers Champ d’Emond. C’est une meilleure destination que Colline de la Garde. Si nous voulons échapper à l’emprise des Fils de la Lumière, autant nous tenir le plus loin possible d’eux. Perrin, je doute que les Fils fassent du mal à Natti Cauthon, à ses filles ou aux Luhhan, mais ça me tracasse. Si les Capes Blanches pensent que nous ourdissons un complot, ça risque de les inciter à la vengeance…

— J’ai l’intention de libérer nos amis le plus vite possible, maître al’Seen. Et tous les autres prisonniers, d’ailleurs…

— Un plan audacieux, répéta Jac. Si nous voulons arriver chez Jon avant la nuit, il va falloir accélérer le mouvement. Que la Lumière soit avec toi, Perrin.

— Un plan très audacieux, oui, fit Verin alors que Jac partait organiser l’exode de son petit monde.

L’Aes Sedai dévisagea Perrin en inclinant légèrement la tête – exactement comme Faile, qui le regardait comme si elle le voyait pour la première fois.

— Pourquoi avez-vous tous ce mot à la bouche ? demanda l’apprenti forgeron. « Plan », je veux dire. Ce seigneur Luc racontait n’importe quoi. Empêcher les Fils d’entrer… Des sentinelles sur les toits… Une recette sûre pour courir au désastre. J’ai souligné des évidences, rien de plus. Jac et les autres auraient dû mettre les voiles depuis un bon moment. Ce Quêteur…

Perrin s’arrêta avant de dire que Luc lui tapait sur les nerfs. Faile aurait pu mal comprendre sa remarque.

— Oui, oui…, souffla Verin. Jusque-là, je n’avais pas eu l’occasion de voir comment ça fonctionnait. À moins que je l’aie fait sans en avoir conscience…

— Comment fonctionnait quoi ? De quoi parlez-vous ?

— Perrin, quand nous sommes arrivés, ces gens étaient prêts à s’accrocher coûte que coûte à leurs terres. Tu leur as remis de l’ordre dans les idées, mais crois-tu que j’aurais pu les retourner ainsi ? Même question pour Tam ou Abell. Mieux que quiconque, tu sais à quel point les gens de Deux-Rivières sont têtus. Tu as modifié le cours des événements, mon garçon. Quelques mots lancés sous le coup de la colère ont suffi. Les ta’veren ont bien le don de tisser la vie des autres dans le sens qui les arrange. C’est fascinant. J’espère avoir une occasion de revoir Rand à l’œuvre.

— Quoi qu’il en soit, marmonna Perrin, j’ai agi pour le bien de tous. Plus ils se rassemblent et plus les gens sont en sécurité.

— Bien sûr… Rand détient l’épée, je parie ?

Perrin se rembrunit, mais il ne trouva aucune raison de cacher la vérité à l’Aes Sedai. Elle savait tout sur Rand et par conséquent sur ce qu’il était allé faire à Tear.

— Il l’a, oui.

— Méfie-toi d’Alanna, Perrin.

— Pardon ?

La façon dont cette Aes Sedai sautait du coq à l’âne déconcertait Perrin. Surtout quand elle lui donnait des conseils auxquels il avait déjà pensé sur des sujets… dont il aurait préféré ne pas lui parler.

— Pourquoi ? demanda-t-il

L’expression de Verin ne changea pas, mais une flamme passa dans son regard.

— Il y a plusieurs… conceptions… à la Tour Blanche. Toutes ne sont pas malintentionnées, loin de là, mais il est parfois difficile de distinguer le bon grain de l’ivraie. Même les sœurs les plus bienveillantes s’autorisent à casser quelques fils dans un tissage – ou à briser et mettre de côté quelques brins d’osier lorsqu’elles fabriquent un panier. Un ta’veren ferait un « brin » très utile pour renforcer certains plans…

Verin parut soudain perturbée par l’agitation qui régnait autour d’elle. En digne érudite, elle était bien plus à l’aise dans ses livres et ses réflexions qu’au sein du monde réel.

— Eh bien, maître al’Seen ne perd pas de temps… Je vais voir s’il peut quand même charger quelqu’un d’aller chercher nos chevaux.

Dès que l’Aes Sedai s’en fut allée, Faile se laissa aller à frissonner.

— Parfois, les Aes Sedai me mettent mal à l’aise…

— Mal à l’aise ? s’étonna Perrin. Moi, elles me glacent les sangs.

Faile eut un petit rire, puis elle se mit à jouer avec un bouton de la veste du jeune homme.

— Perrin… j’ai… j’ai été idiote.

— Que veux-tu dire ?

La jeune femme sursauta, manquant arracher le bouton.

— Voyons, tu es une des personnes les moins idiotes que je connaisse.

La plupart du temps, en tout cas.

Mais ça, le jeune homme se garda bien de le dire. Voyant sa compagne sourire, il se félicita de cette initiative.

— Tu es très gentil, mais dans ce cas précis, je l’ai été.

Elle tapota le bouton puis entreprit de défroisser la veste – qui n’en avait pas besoin – et de lisser ses revers – qui s’en seraient bien passés.

— Tu as été si stupide, dit-elle très vite, simplement parce que ce jeune homme m’a regardée. Enfin, il fait bien trop gamin, contrairement à toi ! Du coup, ça m’a donné l’idée de te rendre jaloux en faisant mine d’être attirée par le seigneur Luc. C’était très mal de ma part. Tu me pardonnes ?

Perrin tenta de faire le tri dans ce discours tumultueux. Faile trouvait Wil trop gamin, et c’était une excellente chose. S’il essayait de se laisser pousser la barbe, le pauvre aurait sûrement l’air d’un mouton mal tondu. Cela dit, elle l’avait quand même regardé d’une drôle de façon. Et si son attirance pour le seigneur Luc était simulée, pourquoi avait-elle rougi ?

— Bien sûr que je te pardonne…

Une flamme inquiétante dansa dans le regard de Faile.

— Je voulais dire qu’il n’y a rien à pardonner…

Mauvaise pioche, car la flamme grandit. Qu’était-il donc censé dire ?

— Et toi, me pardonnes-tu ? Quand je voulais t’éloigner de moi, j’ai dit des choses que je ne pensais pas. Tu veux bien passer l’éponge ?

— Tu as dit des choses que je devrais te pardonner ? susurra Faile.

Perrin comprit aussitôt qu’il était dans de sales draps.

— Je ne vois pas quoi, mais je prendrai la peine d’y songer…