Ces jeunes fous prenaient l’affaire à la rigolade. Un « défi à relever », pour citer l’expression idiote de Tell.
À bout de patience, Perrin ordonna à ses « hommes » de s’arrêter entre deux taillis, sur un terrain plat verdoyant.
— Ce n’est pas un jeu, ni une danse de Bel Tine. Obéissez ou rentrez chez vous, c’est compris ? Je ne vois pas à quoi vous nous servirez, de toute façon, et je refuse de mourir parce que vous croyez savoir ce que vous faites. À présent, en rang et silence ! Vous caquetez comme les femmes du Cercle quand elles parlent fanfreluches.
Les improbables héros se placèrent en rang derrière Ban et Dannil. Visiblement désappointés, Wil et Bili gardèrent leurs objections pour eux.
Faile eut un hochement de tête approbateur à l’intention de Perrin. Tomas l’imita et Verin, l’air insondable comme d’habitude, pensait sûrement qu’elle était en train de voir à l’œuvre un ta’veren.
Perrin ne crut pas utile de lui signaler qu’il s’était inspiré de ce qu’aurait sûrement fait Uno, un sergent du Shienar habitué à ne pas se laisser marcher sur les pieds – et enclin à utiliser un langage des plus imagés.
À l’approche de Colline de la Garde, les fermes commencèrent à se faire plus fréquentes. Comme pour Champ d’Emond, elles étaient beaucoup plus proches les unes des autres, finissant par former une sorte de « village à côté du village ». Ici, les champs circonscrits par des murets ou des haies étaient également séparés par divers sentiers et plusieurs pistes à chariot. Malgré les arrêts dans quatre fermes, il faisait encore jour, et des hommes travaillaient toujours dans les champs alors que leurs fils adolescents conduisaient le bétail dans les étables et les bergeries. Par les temps qui couraient, personne ne laissait les animaux dehors…
Tam avait proposé que Perrin cesse d’alerter les fermiers. À contrecœur, le jeune homme s’était rendu à la raison. Un exode vers Colline de la Garde aurait fini par attirer l’attention des Capes Blanches. Et une colonne de vingt-deux cavaliers hétéroclites empruntant systématiquement les chemins dérobés était déjà assez peu discrète comme ça – même si les paysans, absorbés par leur travail, n’en paraissaient pas plus intrigués que ça.
L’exode devrait pourtant avoir lieu, et le plus tôt serait le mieux. Tant que les fermiers isolés auraient besoin de la protection des Fils de la Lumière, ceux-ci auraient sur Deux-Rivières une emprise qu’ils risquaient d’avoir envie de conserver.
Perrin restait attentif à tout signe d’une éventuelle patrouille. À part une colonne de fumée, très loin en direction de la route du Nord, il n’avait rien repéré.
Tam proposa que les cavaliers mettent pied à terre et marchent en tenant leurs chevaux par la bride. Avec la protection des haies, voire des murets, si bas qu’ils fussent, les voyageurs avaient plus de chances de passer inaperçus.
Abell et Tam connaissaient un taillis où des chênes côtoyaient du sorgho sauvage et de beaux massifs de faux bleuets. S’étendant à moins d’un quart de lieue au sud-ouest de Colline de la Garde, cette zone boisée dominait une petite plaine. Les voyageurs l’abordèrent par le sud et y entrèrent très vite. Avec un peu de chance, personne ne les aurait vus. Ainsi, on ne se demanderait pas pourquoi on ne les voyait pas ressortir.
— Restez ici, ordonna Perrin à Wil et aux autres jeunes gens tandis qu’ils attachaient leurs chevaux à des branches basses. Soyez prêts à décocher vos flèches et à courir si vous entendez un cri. Mais ne bougez pas avant que je vous aie donné le signal. Si l’un de vous fait du boucan, je cognerai sur son crâne comme si c’était une enclume. Nous sommes venus observer – pas attirer les Capes Blanches en nous agitant comme des taureaux fous furieux.
Les jeunes gens acquiescèrent tout en triturant nerveusement leur arc. Prenaient-ils conscience de ce qu’ils avaient la prétention de faire et des risques qu’ils couraient ? Les Fils de la Lumière, s’ils le découvraient ainsi, armés jusqu’aux dents, risquaient de ne pas très bien réagir.
— Tu as été soldat ? demanda Faile à son compagnon. Certains gardes de mon père parlent de cette façon.
— Non, je suis un apprenti forgeron ! Mais j’ai entendu des officiers s’adresser à leurs hommes. C’est efficace, pas vrai ?
Très mal à l’aise, Wil et Bili regardaient autour d’eux sans trop oser bouger.
Se faufilant d’arbre en arbre, Perrin et Faile suivirent Tam et Abell jusqu’à l’endroit où les Aiels, assis sur les talons, observaient le terrain qui s’étendait au-delà de la pointe nord du bosquet. Verin et Tomas étaient également là. Le rideau de végétation, suffisant pour dissimuler les espions, n’obstruait cependant pas leur champ de vision.
Semblable à un village, le camp des Capes Blanches se dressait au pied de Colline de la Garde. Des centaines d’hommes, certains totalement équipés, allaient et venaient entre les rangées serrées de tentes blanches. À l’est et à l’ouest, les chevaux étaient attachés à des piquets. Cinq rangées de montures dessellées qui devaient prendre un repos bien mérité après toute une journée de patrouille.
Se dirigeant vers le bois de l’Eau, une centaine de cavaliers en colonne par deux partaient pour la dernière mission de la journée. Lances tenues à la verticale, leur armure brillant sous les rayons du soleil couchant, ils avançaient à un bon rythme, mais sans galoper comme ils l’auraient fait en cas d’urgence.
Tout autour du camp, des sentinelles lourdement armées sécurisaient le périmètre.
Un bruit attira l’attention de Perrin. Tournant la tête, il vit qu’une vingtaine de cavaliers arrivaient de l’ouest à bride abattue – comme s’ils venaient de Champ d’Emond, recoupant l’itinéraire que Perrin et ses compagnons avaient suivi. S’ils avaient un peu traîné, une rencontre aurait été inévitable.
Un cor sonna dans le camp et tous les Fils convergèrent vers les feux de cuisson.
Un peu à l’écart, Perrin remarqua un camp plus petit. Disposées au hasard, les tentes y étaient souvent bancales, comme si on les avait montées sans grand soin. Pour l’heure, les occupants devaient être ailleurs, car une poignée de chevaux seulement étaient attachés à des piquets, leur queue battant furieusement l’air pour chasser des mouches importunes. Cet endroit n’abritait sûrement pas des Fils de la Lumière, bien trop stricts pour s’accommoder d’un quasi-dépotoir.
Entre le bosquet et les deux camps, la plaine verdoyante devait sûrement être un pâturage, en temps normal. Mais ce n’était plus le cas. Pour traverser cette bande de terre, les cavaliers mirent moins d’une minute.
Abell fit signe à Perrin de tourner la tête vers le camp principal.
— Tu vois la tente gardée à chaque extrémité par un homme ? Tu parviens à la distinguer ?
Perrin acquiesça. Les ombres s’allongeaient, mais ça ne le gênait pas beaucoup, avec sa vue de loup.
— C’est là que sont Natti, mes filles et les Luhhan. Je les ai vus entrer et sortir de cette tente. Un à la fois, toujours sous bonne garde, même pour une courte visite aux latrines.
— À trois reprises, en pleine nuit, nous avons essayé de nous infiltrer dans le camp, dit Tam. Mais les patrouilles sont bien trop fréquentes. La dernière fois, nous nous en sommes tirés par miracle.
Ça revenait à vouloir fourrer la main dans une fourmilière sans se faire mordre. S’asseyant au pied d’un arbre, Perrin posa son arc en travers de ses genoux.
— J’ai besoin de réfléchir un peu… Maître al’Thor, voulez-vous bien jeter un œil sur Wil et les autres garçons ? Il ne faudrait pas que l’un d’eux cède à l’envie de rentrer chez lui au galop ni qu’ils se mettent tous en chemin vers la route du Nord, sans penser à mal, et incitent une bonne centaine de Fils à venir voir ce qu’ils fichaient ici. Si certains d’entre eux ont pensé à emporter des vivres, autorisez-les à manger, ça leur fera passer le temps. De plus, si nous devons filer, nous risquons de chevaucher toute la nuit.