Perrin fit signe à Faile de le suivre. Les cordes des tentes étaient des pièges mortels, quand on n’y voyait pas dans le noir. Les distinguant parfaitement, Perrin pourrait éviter à sa compagne de se briser une cheville en tombant.
Ayant mémorisé la position de la tente des prisonniers, il se mit en chemin. Au milieu du camp… Voilà qui faisait un long chemin pour y aller… et tout aussi long pour en revenir.
Un bruit de pas et un cri étouffé de Faile permirent au jeune homme de se retourner juste à temps pour encaisser de plein fouet la charge d’une grande silhouette en cape blanche. Un type aussi costaud que maître Luhhan noua ses doigts autour du cou de l’apprenti forgeron, qui plaqua une main sur le menton de son agresseur et poussa pour tenter de s’en débarrasser. De sa main libre, il martela de coups les côtes du colosse, lui arrachant tout au plus quelques grognements.
Alors que le sang battait à ses oreilles, la vision de Perrin se brouilla. Tentant de saisir sa hache, il constata que ses doigts étaient engourdis.
Soudain, le type eut un spasme et s’immobilisa net. Se dégageant, Perrin aspira goulûment de l’oxygène avant de songer à se relever.
Faile jeta au loin une bûche et se massa le côté du crâne.
— Une fois qu’il m’a eu tapé dessus, il n’a plus estimé que j’étais dangereuse.
— Un idiot, souffla Perrin, mais sacrément costaud. Je ne suis pas près d’oublier le contact de ses doigts sur ma gorge… Et toi, ça va ?
— Bien sûr ! Je ne suis pas une figurine en porcelaine.
Ça, le jeune homme n’en avait jamais douté…
Tirant l’homme assommé derrière une tente où il espérait qu’on ne le trouverait pas de sitôt, il délesta le type de sa cape puis lui lia les poignets et les chevilles avec ses cordes d’arc de rechange. En guise de bâillon, il utilisa un mouchoir trouvé dans la poche de la victime de Faile. Pas très sain, hygiéniquement parlant, mais à qui la faute ?
Décrochant son arc de son dos, Perrin posa la cape blanche sur ses épaules. Si un autre soldat le voyait, il le prendrait peut-être pour un frère d’armes. Au-dessus du soleil flamboyant, la cape portait un nœud qui équivalait à un galon. Un officier… C’était encore mieux.
Ainsi déguisé, Perrin marcha en toute décontraction entre les tentes. À quoi bon se cacher ? Dès que quelqu’un découvrirait l’officier, on donnerait l’alarme. En attendant, il n’y avait aucun danger.
Faile continua à suivre son compagnon en sondant les alentours, comme il le faisait. Hélas, les ombres fluctuantes étaient difficiles à percer, même pour des yeux de loup.
À l’approche de la tente-prison, Perrin ralentit le pas pour ne pas éveiller la méfiance des gardes. Un soldat faisait obstacle à la progression des deux jeunes gens. La pointe d’une lance visible au-dessus du toit indiquait qu’il y avait au moins une autre sentinelle.
En un éclair, ce fer de lance-là disparut. Sans bruit, comme par magie.
Une seconde plus tard, deux ombres mouvantes se révélèrent être deux Aiels voilés. Deux Aielles, plutôt, car Gaul était bien plus grand que ça. Avant que la sentinelle ait pu réagir, une des guerrières lui décocha un coup de pied sauté au visage. Quand elle fut tombée à genoux, l’autre Promise frappa à son tour, achevant le travail. Le soldat s’effondra comme si on venait de lui subtiliser tous les os de ses jambes.
Ramassées sur elles-mêmes, les guerrières sondaient les environs pour déterminer si elles avaient réveillé quelqu’un.
Avisant Perrin – ou plutôt un homme en cape blanche –, Bain et Chiad faillirent attaquer. Mais elles virent Faile et se ravisèrent. L’une se pencha pour murmurer à l’oreille de l’autre quelques mots qui déclenchèrent son hilarité, sembla-t-il.
Perrin tenta de se convaincre qu’il n’avait aucune raison de se plaindre. Après l’avoir sauvé d’un étrangleur, Faile venait de lui épargner de recevoir une ou plusieurs lances aielles dans le corps. Cela dit, pour le chef d’un raid nocturne, il était plutôt en train de se ridiculiser…
Écartant le rabat de la tente, il passa la tête à l’intérieur, où il faisait aussi sombre que dehors. Maître Luhhan dormait près de l’entrée alors que les femmes s’étaient massées tout au fond. Perrin plaqua une main sur la bouche du forgeron, attendit qu’il ouvre les yeux et posa un index sur ses propres lèvres.
— Silence… Allez réveiller les femmes, mais sans faire de bruit. Nous allons vous sortir d’ici.
Reconnaissant son sauveur, maître Luhhan hocha la tête.
Perrin sortit de la tente et récupéra la cape du deuxième Fils assommé. Malgré son nez cassé, l’homme respirait toujours assez régulièrement, mais être manipulé ne le réveilla pas.
Il allait falloir faire vite. Gaul approcha avec la cape du soldat que les Aielles avaient neutralisé. Alors que Faile trépignait d’impatience, les Promises et le Chien de Pierre sondèrent les ténèbres.
Dès que maître Luhhan fut sorti avec les femmes, tous regardant nerveusement autour d’eux, Perrin lui posa à la hâte une cape sur les épaules. Pour un tel colosse, la taille n’allait pas, mais il faudrait faire avec.
L’autre cape alla à Alsbet. Moins large d’épaules que son mari, elle restait plus costaude que bien des hommes. D’abord surprise, elle récupéra le casque conique du soldat évanoui et se le posa sur la tête, dissimulant du mieux possible sa longue natte.
Une fois ligotés et bâillonnés avec des bandes découpées dans des couvertures, les deux gardes furent promptement traînés sous la tente.
Repartir par le même chemin était impossible, Perrin le savait depuis le début. Même si les époux Luhhan avaient pu se déplacer assez vite, ce dont il doutait, Bode et Eldrin, glacées de peur, s’accrochaient l’une à l’autre. Sans les murmures rassurants de leur mère, elles auraient déjà éclaté en sanglots.
Perrin avait un plan. Il leur fallait des chevaux. D’abord pour sortir très vite du camp, puis pour gagner leur cachette. Et des chevaux, ce n’était pas ça qui manquait.
Les Aiels ouvrant la marche, Perrin et Faile les suivirent, les trois femmes Cauthon sur leurs talons et les Luhhan fermant la marche. Vus de loin, ils ressemblaient à un groupe de prisonnières escortées par trois Capes Blanches.
Les chevaux étaient sous surveillance, bien sûr, mais pas à cet endroit, tout près des tentes. Pourquoi aurait-on dû se méfier des hommes qui les montaient ? Ce détail facilita la tâche à Perrin. Les fuyards approchèrent des chevaux, en détachèrent sept – les Aiels n’en auraient pas besoin – et les débarrassèrent de leurs entraves.
Le plus difficile fut de hisser maîtresse Luhhan sur le dos dépourvu de selle d’un cheval. Perrin et Haral durent unir leurs efforts, et la digne maîtresse continua à tirer sur sa robe afin de dissimuler ses genoux. Natti et ses filles eurent moins de difficultés, et Faile n’en rencontra bien entendu aucune. Aux deux extrémités de la rangée de piquets, les sentinelles continuaient leur ronde en se lançant à intervalles réguliers que tout allait bien.
— Dès que je donnerai le signal…, souffla Perrin.
À cet instant, un cri retentit dans le camp, puis un autre, encore plus fort. Un cor sonna l’alarme et des hommes hébétés de sommeil sortirent des tentes. Venait-on de découvrir la fuite des prisonniers ? Avait-on trouvé l’officier assommé par Faile ? Aucune importance…
— Suivez-moi ! cria Perrin en talonnant le hongre gris qu’il avait choisi.
Dans la cavalcade désordonnée qui suivit, il tenta de garder un œil sur tous ses compagnons. Presque aussi mauvais cavalier que sa femme, maître Luhhan faillit tomber aussi souvent qu’elle. De terreur ou d’excitation, nul n’aurait su le dire, Bode et Eldrin criaient à s’en briser les cordes vocales.