Par bonheur, les sentinelles ne s’attendaient pas à ce que le danger vienne de l’intérieur du camp. Alors qu’il sondait les ténèbres, un Fils s’écarta juste à temps pour ne pas être piétiné par les chevaux. Son cri déchira la nuit et d’autres sonneries de cor semblèrent lui faire écho. Des ordres retentirent bien avant que les fugitifs aient atteint le bosquet. De toute façon, ce n’était plus un refuge, désormais.
Comme Perrin l’avait demandé – ou ordonné –, Tam avait fait monter en selle tout son petit monde. À la hâte, Perrin abandonna le hongre pour sauter sur le dos de Trotteur.
Tandis qu’Abell tentait d’étreindre en même temps sa femme et ses deux filles, Haral Luhhan serrait des mains sans même chercher à savoir à qui elles appartenaient. Dans cette foire aux retrouvailles et aux congratulations, seuls les trois Aiels, l’Aes Sedai et le Champion restaient à la fois impassibles et conscients que rien n’était terminé.
— C’est toi, Perrin ! s’écria Alsbet. (Sous le casque de travers à cause de l’épaisse natte, son visage rond ne se ressemblait pas vraiment.) Mais quelle est cette toison qui te mange les joues, mon garçon ? Je te suis très reconnaissante, mais n’escompte pas t’asseoir à ma table avec cette…
— Plus tard, ces bêtises ! cria Perrin, ignorant la réaction outrée de la femme.
On ne lui coupait jamais la parole, et surtout pas de cette façon-là. Mais les cors ennemis sonnaient maintenant d’une façon très particulière – une sorte de cri répété à l’infini – qui devait être un ordre. Par exemple, celui de poursuivre des fugitifs…
— Tam, Abell, conduisez maître Luhhan et les femmes jusqu’à la cachette convenue. Gaul, accompagne-les. Toi aussi, Faile. (Du coup, Bain et Chiad suivraient le mouvement.) Hu et Haim, allez-y aussi ! (Voilà qui ferait une escorte suffisante…) Soyez discrets. Au début, le silence aura plus de valeur que la vitesse. Mais partez tout de suite !
Tous foncèrent vers l’ouest sans discuter, même si maîtresse Luhhan, tenant à deux mains la crinière de sa monture, jeta à Perrin un regard glacial.
Mais Faile n’avait pas protesté, et ça, c’était stupéfiant. À tel point que Perrin mit un moment à s’apercevoir qu’il avait appelé par leur prénom les pères de Rand et de Mat.
Verin et Tomas étant restés dans le bosquet, Perrin foudroya du regard l’Aes Sedai.
— Inutile d’attendre un peu d’aide de votre part ?
— Pas de la façon que tu espères, en tout cas, répondit calmement Verin, comme si le camp des Capes Blanches n’était pas en pleine effervescence non loin de là. Mes raisons ne sont pas différentes aujourd’hui de ce qu’elles étaient hier. Mais il devrait pleuvoir dans… une demi-heure, je crois. Peut-être moins. Une averse, je pense.
Une demi-heure… Sur un grognement, Perrin se tourna vers les « héros » de Deux-Rivières toujours présents. Serrant leur arc à s’en faire blanchir les phalanges, tous brûlaient d’envie de filer. Avec la pluie qui menaçait, leur « chef » espéra qu’ils avaient pensé à emporter des cordes d’arc de rechange.
— Nous allons attirer les Capes Blanches vers nous afin que les prisonniers puissent filer sans danger. Nous chevaucherons sur la route du Nord – mais en direction du sud – jusqu’à ce que nous ayons semé nos poursuivants avec l’aide de la pluie. Si l’un de vous ne veut pas en être, qu’il parte maintenant. (Quelques mains se raidirent sur leurs rênes, mais tous les garçons restèrent où ils étaient.) Très bien… Criez comme si vous étiez devenus fous, histoire que nos ennemis nous entendent. Et n’arrêtez pas avant d’être sur la route.
Braillant lui-même à tue-tête, il talonna Trotteur et fonça vers la route du Nord. Pas certain que ses compagnons le suivraient, il fut rassuré d’entendre leurs rugissements dans son dos. Pour ne pas capter ça, il faudrait que les Fils de la Lumière soient sourds.
Tous les garçons ne se turent pas quand la colonne atteignit la route et partit ventre à terre vers le sud. Certains « héros » riaient ou lançaient des vivats.
Perrin se débarrassa de la cape blanche et la laissa tomber sur le sol. Les cors recommençaient à sonner, entendit-il, peut-être un peu moins fort…
— Perrin ! cria Wil, couché sur l’encolure de sa monture. Qu’allons-nous faire maintenant que les prisonniers sont libres ?
— Chasser le Trolloc ! cria l’apprenti forgeron par-dessus son épaule.
Les « héros » riant de plus belle, il en déduisit qu’ils ne le croyaient pas. Mais il sentait peser sur sa nuque le regard de Verin.
L’Aes Sedai savait qu’il ne plaisantait pas.
Dans le ciel, les roulements de tonnerre firent soudain écho au vacarme de la cavalcade.
34
Celui qui Vient avec l’Aube
Alors que le ciel s’éclairait à l’horizon, Rand et Mat, laissant derrière eux Rhuidean dans son cocon de brouillard, avançaient dans la vallée désolée encore plongée dans la pénombre. La sécheresse de l’air annonçait une journée étouffante, mais pour l’instant, Rand, en bras de chemise, trouvait plutôt rafraîchissante la brise matinale. Bien entendu, ces conditions ne dureraient pas. Bientôt, ce serait de nouveau la fournaise. Les deux jeunes gens pressaient le pas pour battre la chaleur de vitesse, mais ils n’y arriveraient sûrement pas. Malgré tous leurs efforts, ils se traînaient lamentablement.
Mat marchait comme un vieillard. Le visage barré par un hématome noir, il avait ouvert sa veste, dévoilant ainsi sa chemise poisseuse de sang et collée à sa peau. De temps en temps, il touchait sur son cou la marque noire laissée par la corde qui avait failli le tuer. Titubant très souvent, il préservait son équilibre en s’appuyant sur son étrange lance à la hampe noire. Cela dit, il ne se plaignait pas, et ce n’était pas bon signe. Soumis à des inconforts mineurs, il adorait pleurnicher. Pour s’en priver, il devait se sentir vraiment mal.
La blessure à demi guérie de Rand lui vrillait le flanc comme si quelque chose s’y enfonçait en permanence. Les coupures, sur son visage et son crâne, l’élançaient terriblement. Pourtant, malgré la douleur que lui valait chaque pas, il ne pensait presque pas à son pitoyable état. Alors que l’astre du jour se levait dans son dos, plus menaçant qu’un prédateur, des Aiels attendaient sur le flanc de la montagne, devant lui. Là-haut, il y aurait de l’eau, de l’ombre… et de l’aide pour Mat.
Le soleil levant derrière lui… Les Aiels devant… L’aube et les Aiels…
Celui qui Vient avec l’Aube. L’Aes Sedai qu’il avait vue – ou rêvé avoir vue – avant Rhuidean, que lui avait-elle dit, déjà ?
« Il viendra de Rhuidean à l’aube, vous unissant les uns aux autres avec des liens que vous ne pourrez pas briser. Puis il vous ramènera en arrière et vous détruira. »
Des paroles prononcées comme une prophétie. « Et vous détruira… » Selon les prédictions, il était destiné à disloquer de nouveau le monde. Cette idée le terrifiait. Avec de la chance, il pourrait peut-être éviter de ravager le monde, mais la guerre, la destruction et la mort marchaient déjà dans son sillage. Depuis ce qui lui semblait une éternité, Tear était le seul endroit où il n’avait pas laissé derrière lui le chaos, des milliers de morts et des villages en feu.
Que n’aurait-il pas donné pour enfourcher Jeade’en et détaler à la vitesse du vent ! Une envie qui le tenaillait de plus en plus souvent.
Mais fuir m’est impossible. Je dois accomplir mon destin parce que personne ne peut jouer mon rôle. Et si je me dérobe, le Ténébreux triomphera.
Un lourd fardeau, et il ne pouvait refuser de le porter…
Mais au nom de quoi devrais-je détruire les Aiels ? Et comment ?