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Sa dernière pensée glaça les sangs de Rand. Ça revenait à accepter passivement la « prophétie ». Alors qu’il ne voulait aucun mal aux Aiels.

— Par la Lumière ! je ne veux aucun mal à personne !

De nouveau, sa bouche s’emplit de poussière.

Mat le regarda en silence – et sans dissimuler sa méfiance.

Je ne suis pas encore fou ! pensa Rand.

Sur le flanc de la montagne, les Aiels s’éveillaient dans les trois camps. S’il regardait les choses froidement, Rand avait besoin d’eux. L’idée de venir ici s’était imposée à lui pratiquement dès qu’il avait compris que le Dragon Réincarné et Celui qui Vient avec l’Aube étaient une seule et même personne. Un homme dans sa position devait avoir à ses côtés des gens de confiance, pas seulement des partisans qui le suivaient parce qu’ils avaient peur de lui ou étaient avides de pouvoir. Des alliés qui ne préméditaient pas de l’utiliser pour servir leurs intérêts. Maintenant qu’il avait fait ce qu’on exigeait de lui, il allait pouvoir tirer parti des Aiels. Parce qu’il y était obligé. S’il n’était pas encore fou – enfin, selon lui –, beaucoup de gens penseraient qu’il avait perdu la raison, avant qu’il en ait terminé avec tout ça.

Le soleil ardent rattrapa les deux jeunes gens alors qu’ils s’attaquaient à l’ascension du flanc de la montagne. Rand négocia la pente raide et accidentée aussi rapidement qu’il le put. La gorge en feu, il ne parvenait pas à se rappeler quand il avait bu pour la dernière fois. Sur sa peau, sa chemise séchait plus vite qu’il parvenait à la tremper de sueur.

Mat n’eut pas besoin d’encouragements pour accélérer le pas. Là-haut, il y avait de l’eau. Debout devant les tentes basses des Matriarches, Bair tenait entre ses mains une gourde brillante de condensation. Passant la langue sur ses lèvres craquelées, Rand aurait juré qu’il voyait la buée.

— Où est-il ? Que lui as-tu fait ?

Ce rugissement pétrifia Rand. L’Aiel aux cheveux roux flamboyant, Couladin, s’était perché sur une saillie rocheuse et des Aiels Shaido se massaient tout autour du piédestal de leur chef. Tous regardaient Rand et Mat, certains ayant déjà le visage voilé.

— De qui parles-tu ? demanda Rand d’une voix croassante.

— Muradin, homme des terres mouillées ! Il est entré à Rhuidean deux jours avant toi, et c’est toi qui reviens le premier. Il n’a pas pu échouer alors que tu réussissais. Donc, tu l’as assassiné.

Rand crut entendre un cri provenant du camp des Matriarches. Mais avant qu’il ait pu cligner des yeux, Couladin propulsa une lance droit sur lui. Deux autres projectiles suivirent, lancés par les Aiels massés au pied de la saillie.

D’instinct, Rand s’unit au saidin et fit apparaître son épée de flammes. La lame tourbillonna entre ses mains – le Tourbillon sur la Montagne, un nom de circonstance –, coupant deux hampes de lance d’un coup. Mat se chargea de dévier la troisième avec son étrange arme noire.

— Voilà la preuve de leur crime ! s’écria Couladin. Ils sont entrés dans Rhuidean armés ! C’est interdit ! Voyez le sang, sur leurs vêtements. Ils ont tué Muradin.

En vociférant, l’Aiel projeta une deuxième lance. Cette fois, une dizaine d’autres suivirent…

Rand se jeta sur le côté et vit du coin de l’œil que Mat l’imitait, bondissant dans la direction opposée à la sienne.

Avant de toucher le sol, les lances se regroupèrent, volant vers l’endroit où s’était tenue leur cible. Quand il se redressa, Rand constata qu’elles s’étaient fichées dans le sol pourtant rocheux, formant un cercle parfait autour de la zone qu’il avait quittée à la hâte.

Couladin lui-même en resta bouche bée.

— Ça suffit ! cria Bair.

Sa longue et ample robe ne la gênant pas plus que son âge, elle dévalait la pente comme une jeune fille, et tant pis pour ses cheveux blancs. Mais une jeune fille furieuse…

— La paix de Rhuidean, Couladin ! lança-t-elle, indignée. C’est la deuxième fois que tu tentes de la violer. Encore une, et tu seras déclaré hors la loi. Tu peux me faire confiance ! Et tous ceux qui t’imiteront connaîtront le même sort.

Bair vint se camper à côté de Rand, face aux Shaido, et elle brandit sa gourde comme si elle entendait les rosser avec.

— Si l’un de vous doute de ma parole, qu’il lève son arme. Aussitôt, il sera privé d’ombre, comme le prévoit le pacte de Rhuidean. Il n’aura plus le droit de se réfugier dans une forteresse ou sous une tente, et son propre clan le chassera comme une bête sauvage.

Quelques Shaido baissèrent leur voile, mais pas tous. Et Couladin continua sur sa lancée :

— Ils sont armés, Bair ! Ils sont entrés à Rhuidean…

— Silence ! cria la Matriarche en brandissant le poing. Tu parles d’armes, toi qui serais prêt à oublier la paix de Rhuidean et à tuer avec le visage découvert ? Ces hommes n’avaient pas d’armes en partant, je peux en témoigner.

Elle tourna le dos aux Shaido et jeta aux deux jeunes gens un regard peu amène. Puis elle désigna la lance de Mat.

— Tu l’as trouvée à Rhuidean, mon garçon ?

— On me l’a donnée, vieille femme ! En fait, je l’ai payée et j’entends bien la garder.

— Vous avez tous les deux l’air de vous être roulés dans des cactus… Quoi ?… Non, vous me le direz plus tard…

Posant les yeux sur la lame de Rand, Bair frissonna.

— Fais-moi disparaître ça ! Et montre-moi les signes avant que ce fou de Couladin tente encore de les effacer. Quand il est de cette humeur, il se ficherait que son peuple entier soit banni. Dépêche-toi !

Un moment, Rand regarda la Matriarche sans comprendre. Puis il se souvint que Rhuarc, un jour, lui avait montré la marque d’un homme qui avait survécu à Rhuidean. Laissant l’épée se volatiliser, il remonta la manche gauche de sa chemise.

Autour de son avant-bras, il découvrit l’image de la créature qui figurait sur l’étendard du Dragon. Il s’y attendait, bien sûr, mais le choc fut quand même violent. La créature imaginaire semblait faire partie intégrante de sa peau, comme si elle y avait élu domicile. Son bras ne lui faisait pas mal, et pourtant, les écailles écarlate et or brillaient au soleil. S’il touchait la crinière dorée, juste au-dessus de son poignet, il sentirait sans doute chaque poil.

Rand leva le bras afin que Couladin et les siens puissent mieux voir. Des murmures coururent parmi les Shaido et le guerrier perché sur sa saillie eut un rictus.

D’autres Shaido vinrent se masser aux pieds de Couladin. Un peu plus haut sur la pente, Rhuarc se tenait avec Heirn et ses Jindo. Ces derniers regardaient les Shaido d’un œil méfiant et le signe qu’exhibait Rand ne semblait pas l’aider à trouver grâce à leurs yeux.

Impassible, Lan était campé entre les deux groupes, la main sur le pommeau de son épée.

Alors que Rand venait de comprendre que les Aiels voulaient il ne savait trop quoi encore, Egwene et les trois autres Matriarches arrivèrent. Les dignes Aielles semblaient outragées de devoir se presser… et tout aussi furieuses que Bair. Amys foudroya Couladin du regard tandis que Melaine dévisageait Rand sans dissimuler sa désapprobation.

Seana paraissait prête à briser des rochers avec ses dents. Un fichu sur les épaules et un foulard autour de la tête, Egwene regardait Mat avec un mélange de consternation et d’émerveillement, comme si elle s’était attendue à ne plus jamais le revoir.

— Idiot…, murmura Bair. Il faut montrer tous les signes.

Lançant la gourde à Mat, elle prit le bras droit de Rand et remonta sa manche pour dévoiler la copie conforme de la créature présente sur son bras gauche. Retenant son souffle, la Matriarche exhala ensuite un long soupir. Était-elle soulagée ou inquiète ? Les deux, aurait juré Rand. Si elle espérait découvrir la seconde marque, elle en avait néanmoins peur. Amys et les deux autres Matriarches étaient le reflet exact de sa réaction. Voir des Aielles apeurées était vraiment bizarre…