Rand faillit éclater de rire. Pourtant, il n’était pas amusé.
— Marqué deux fois et deux fois…
Les Prophéties du Dragon… Un héron marqué au fer dans chacune de ses paumes, et maintenant, ces… signes. Une des étranges créatures – des Dragons, selon les prédictions – était censée être pour les « souvenirs perdus ». Rhuidean ne venait-elle pas de lui restituer l’histoire oubliée des Aiels et de leur origine ? L’autre était pour « le prix qu’il doit payer ».
Quand devrai-je le payer ? Et combien de gens devront s’en acquitter avec moi ?
Même quand il essayait d’être le seul à souffrir, il n’y parvenait pas.
Inquiétude ou pas, Bair leva le bras droit du jeune homme et déclara :
— Regardez ce que nul n’a jamais contemplé. Un Car’a’carn vient d’être choisi. Le chef de tous les chefs ! Né d’une Promise, il est venu de Rhuidean à l’aube, selon la prophétie, pour unifier les Aiels. Il est temps pour les prédictions de se réaliser !
La réaction des Aiels présents stupéfia Rand. Le regardant avec plus de haine que jamais, Couladin sauta de son perchoir et courut vers les tentes de son camp. Les Shaido le suivirent après avoir coulé à Rand quelques regards indéchiffrables. Heirn et ses guerriers les imitèrent quasiment sans hésiter.
Il ne resta plus que Rhuarc, les yeux bizarrement voilés. Lan vint le rejoindre, le visage de pierre, comme d’habitude – et comme s’il ne s’était même pas avisé de la présence du jeune homme.
Sans savoir exactement à quoi il s’attendait, Rand aurait pu jurer que ce n’était pas à ça.
— Que la Lumière me brûle ! s’écria Mat.
S’apercevant enfin qu’il tenait une gourde, il fit sauter le bouchon et but si avidement qu’il s’aspergea le visage. Quand il fut enfin désaltéré, il baissa la gourde, regarda de nouveau les marques sur les bras de Rand et secoua la tête.
— Que la Lumière me brûle ! répéta-t-il en tendant la gourde à son ami.
Malgré sa déception, Rand fut ravi de boire. Sa gorge étant sèche comme du vieux parchemin, la première goulée lui fit mal.
— Que t’est-il arrivé ? demanda Egwene. Muradin t’a attaqué ?
— Il est interdit d’évoquer ce qui se passe à Rhuidean, dit Bair.
— Pas Muradin…, éluda Rand. Où est Moiraine ? Je pensais qu’elle serait la première à nous accueillir. (Il se frotta le visage, ramenant du sang à demi séché sur ses doigts.) Pour une fois, je ne protesterai pas si elle me guérit sans demander l’autorisation.
— Moi non plus, approuva Mat. (Appuyé à sa lance, il la lâcha d’une main pour se toucher la tête.) Mon cerveau danse la farandole.
— Moiraine doit toujours être à Rhuidean, dit Egwene. Mais si vous en êtes sortis, elle finira bien par faire comme vous. Elle est partie juste après vous et Aviendha. Vous êtes restés absents si longtemps.
— Moiraine à Rhuidean ? lança Rand. Et Aviendha aussi ? Pourquoi… ? (Soudain, quelque chose le frappa.) Qu’entends-tu par « si longtemps » ?
— C’est le septième jour… Le septième depuis que vous êtes tous descendus dans la vallée.
Rand en laissa tomber la gourde. Seana la rattrapa au vol afin de ne pas gaspiller la moindre goutte d’eau – un bien précieux dans le désert des Aiels.
Sept jours… Tant de choses avaient pu se passer en sept jours…
Mes ennemis peuvent avoir compris ce que je prépare et s’être lancés à ma poursuite, pensa Rand. Je dois partir et garder de l’avance sur eux. Je ne suis pas venu jusqu’ici pour échouer.
L’air soucieux, tous ses compagnons le regardaient. Même Rhuarc et Mat ne cachaient pas leur angoisse. Et une certaine appréhension. Mais comment le leur reprocher ? Nul ne pouvait anticiper ses actes, ni estimer s’il était encore sain d’esprit.
Bien entendu, Lan était le seul à rester de marbre.
— Je t’ai bien dit que c’était Aviendha, Rand, croassa Mat, toujours très instable sur ses jambes. Nue comme le jour de sa naissance.
— Combien de temps devons-nous encore attendre Moiraine ? demanda Rand.
En toute logique, elle n’aurait pas dû trop tarder.
— Si elle n’est pas de retour le dixième jour, répondit Bair, nous ne la reverrons plus. Personne n’est jamais revenu passé ce laps de temps.
Trois jours de plus, alors qu’il en avait déjà perdu sept ?
Qu’ils viennent donc ! Je n’échouerai pas !
— Vous savez canaliser le Pouvoir, dit Rand. L’une d’entre vous, en tout cas. J’ai vu ce que vous avez fait à Couladin… Pouvez-vous guérir Mat ?
Amys et Melaine échangèrent un regard que Rand trouva… mélancolique.
— Nous suivons d’autres chemins, répondit Amys, sincèrement désolée. Certaines Matriarches pourraient accéder à ta demande, à leur façon, mais nous ne sommes pas du nombre.
— Que racontez-vous ? s’indigna Rand. Vous savez canaliser, comme les Aes Sedai. Pourquoi ne pourriez-vous pas guérir ? Vous ne vouliez pas qu’il aille à Rhuidean, et vous le laisseriez mourir parce qu’il y est entré ?
— Je survivrai…, marmonna Mat, mais il plissait les yeux de douleur.
Egwene posa une main sur le bras de Rand.
— Toutes les Aes Sedai ne sont pas douées pour guérir… Dans ce domaine, les sœurs jaunes sont les meilleures. Sheriam, la Maîtresse des Novices, est à peine capable de guérir une égratignure. Il n’y a pas en ce monde deux femmes qui aient exactement les mêmes dons.
Le ton d’Egwene irrita Rand. Il n’était pas un petit garçon qu’on calme en lui racontant des histoires. Mais quoi qu’il en soit, Mat et lui devraient attendre le retour de Moiraine. Si elle n’avait pas péri dans cette « bulle maléfique », tuée par les créatures de poussière. Elles devaient s’être dissipées, à présent. Celle de Tear, en tout cas, avait fini par disparaître.
Ces créatures ne peuvent pas l’avoir arrêtée… Grâce au Pouvoir, elle leur a sans doute échappé… Moiraine sait ce qu’elle fait. Elle n’a pas besoin d’improviser à chaque instant, comme moi.
Dans ce cas, pourquoi n’était-elle pas de retour ? Pour commencer, qu’était-elle allée faire à Rhuidean, et pourquoi ne l’avaient-ils pas vue ? La deuxième partie de la question était idiote. Une centaine de personnes avaient pu être là sans qu’ils les voient. Beaucoup d’interrogations, et pas de réponses avant le retour de l’Aes Sedai. Peut-être…
— Nous avons des herbes et des onguents, dit Seana. Venez à l’abri du soleil, et nous vous soignerons.
— À l’abri du soleil…, marmonna Rand. Oui…
Le jeune homme savait qu’il se comportait comme un rustre, et il s’en fichait. Pourquoi Moiraine était-elle allée à Rhuidean ? Il n’escomptait pas qu’elle cesse de le pousser dans la direction qu’elle jugeait bonne, et le Ténébreux lui-même aurait pensé comme lui. Si elle était présente, avait-elle pu influer sur ce qu’il avait vu ? Modifier les choses ? Si elle soupçonnait ce qu’il préparait…
Conscient que Couladin et les siens ne lui offriraient pas l’hospitalité, il se dirigea vers le camp jindo, mais Amys l’orienta vers celui des Matriarches.
— Les guerriers ne seraient pas à l’aise avec toi, dit-elle.
Rhuarc acquiesça.
— Aan’allein, dit Melaine à Lan, tout ça ne te concerne pas. Avec Rhuarc et Matrim, tu…
— Non, coupa Rand. Je veux qu’ils restent avec moi.
Un peu parce qu’il espérait obtenir des réponses de Rhuarc, et beaucoup par goût de la désobéissance. S’il les laissait faire, les Matriarches voudraient le tenir en laisse, exactement comme Moiraine. Mais il n’était pas décidé à céder.