Arrivées devant leurs étranges tentes sans cloison, les Matriarches se baissèrent pour y entrer et entraînèrent Mat avec elles. Décidément en bien piteux état, le jeune homme ne résista pas et s’abstint même de ronchonner.
Rand fit mine de suivre le mouvement, mais Lan posa une main sur son épaule, le retenant.
— Tu as vu Moiraine à Rhuidean ? demanda-t-il.
— Non, Lan… Désolé… Mais si quelqu’un peut en sortir vivant, c’est bien elle.
Lan retira sa main de l’épaule du jeune homme.
— Rand, méfie-toi de Couladin… Je connais les hommes comme lui. L’ambition le dévore, et pour la satisfaire, il sacrifierait le monde entier.
— Aan’allein dit la vérité, intervint Rhuarc. Les Dragons de tes bras ne serviront à rien si tu meurs avant que tous les chefs aiels sachent qu’ils existent. Je ferai en sorte que les Jindo de Heirn ne te lâchent pas d’un pouce jusqu’à ce que nous arrivions aux Rocs Froids. Mais même là-bas, Couladin essaiera de semer le trouble et les Shaido – au minimum – le suivront. D’autres pourraient se joindre à lui. La Prophétie de Rhuidean a annoncé que tu ne serais pas élevé par des Aiels, c’est vrai, mais Couladin ne sera sûrement pas le seul à te voir comme un habitant des terres mouillées.
— Je tenterai d’avoir des yeux dans le dos, répondit Rand assez sèchement.
Dans les récits, quand quelqu’un réalisait une prophétie, tout le monde s’écriait : « Quel miracle ! » ou quelque chose comme ça, et ça s’arrêtait là, sauf quand il s’agissait de combattre les méchants. Dans la vraie vie, ça ne semblait pas fonctionner comme ça.
Quand Lan et Rand entrèrent sous la tente, ils découvrirent que Mat, torse nu, était assis sur un beau coussin rouge muni de pompons dorés. Après lui avoir nettoyé le visage, une femme en robe blanche à capuche s’attaquait à sa poitrine. Assise en tailleur, un mortier de pierre entre les genoux, Amys mélangeait des onguents avec un pilon. Penchées sur une marmite posée sur un feu, Bair et Seana suivaient le processus d’infusion de mystérieuses herbes.
Melaine fit une moue peu amène à Lan et à Rhuarc, puis elle riva sur Rand ses yeux verts d’une glaciale neutralité.
— Retire ta chemise, dit-elle. Les coupures sur ton visage et ton crâne ne sont pas bien graves, mais j’aimerais voir la plaie qui te force à te plier en deux.
La Matriarche frappa sur un petit gong. Une autre femme en robe blanche entra sous la tente, une cuvette d’eau chaude entre les mains et des serviettes pliées sur un bras.
Rand s’assit sur un coussin, le dos bien droit malgré la douleur.
— Cette blessure ne doit pas vous inquiéter, dit-il.
La deuxième femme en blanc s’agenouilla à côté de lui. Empêchant Rand de s’emparer de la serviette qu’elle venait d’essorer après l’avoir trempée dans l’eau, elle entreprit de lui laver le visage.
Le jeune homme se demanda qui était cette femme. Elle avait le physique d’une Aielle, mais pas le comportement, et une étrange soumission « déterminée » brillait dans son regard gris.
— C’est une vieille blessure, dit Egwene à Melaine. Moiraine elle-même n’a jamais pu la guérir totalement.
Le regard qu’elle lança à Rand fut sans équivoque : la courtoisie la plus élémentaire, selon elle, aurait voulu qu’il le dise lui-même. Voyant le regard qu’échangèrent les Matriarches, il estima au contraire que son amie en avait bien trop dit. Une blessure qu’une Aes Sedai ne pouvait pas guérir ? Un défi pour ces femmes.
Moiraine paraissait souvent en savoir plus long que lui-même sur son propre compte, et il n’avait jamais vraiment réussi à s’entendre avec elle. Si les Matriarches restaient dans l’ignorance à son sujet, les choses se passeraient peut-être mieux.
Quand Amys commença à appliquer de l’onguent sur les plaies de son torse, Mat ne put s’empêcher de faire la grimace. Si le contact de la mixture était aussi désagréable que son odeur, on pouvait comprendre cette réaction.
— Bois, jeune homme, dit Bair en tendant une coupe d’argent à Mat. Une infusion de racine de timsin et de feuille-argent calmera ton mal de tête, si c’est possible.
Mat n’hésita pas un instant à vider la coupe. Quand ce fut fait, il frissonna et grimaça de plus belle.
— Le jus de mes chaussettes doit avoir meilleur goût…, maugréa-t-il.
Il fit cependant à la Matriarche une révérence assise du plus bel effet – à Tear, ça faisait partie du protocole – n’était l’absence préjudiciable de chemise.
— Je te remercie, Matriarche… Et je ne te demanderai pas si tu as ajouté quelque chose pour que le goût soit si… inoubliable…
Bair et Seana eurent un rire de gorge. Parce que Mat avait vu juste, ou parce qu’il se trompait ? C’était impossible à dire, mais comme d’habitude, le jeune flambeur avait trouvé un moyen d’entrer dans les bonnes grâces de ces femmes. Y compris celles de Melaine, qui sourit aussi.
— Rhuarc, dit Rand, si Couladin mijote quelque chose, je dois avoir un coup d’avance sur lui. Comment dois-je m’adresser aux autres chefs ? Comment leur parler de moi et des signes ?
Il leva les bras pour ponctuer ses propos. La femme en blanc qui s’occupait à présent de sa coupure au cuir chevelu évita soigneusement de poser les yeux sur les deux Dragons.
— Aucun protocole n’est établi, répondit Rhuarc. Pourquoi y en aurait-il un pour un événement unique ? Lorsque les chefs aiels doivent se rencontrer, il existe des endroits où s’applique une neutralité un peu semblable à la Paix de Rhuidean. Le plus proche des Rocs Froids et de Rhuidean, c’est Alcair Dal. Tu pourras y montrer les signes aux chefs des tribus et des clans.
— Al’cair Dal ? répéta Mat, mais avec une intonation subtilement différente. La Coupe d’Or ?
Rhuarc acquiesça.
— Un canyon rond, oui, mais qui n’a aucun rapport avec l’or. À un bout, il y a une saillie rocheuse d’où un homme peut être entendu sur tout le site sans avoir besoin d’élever la voix.
Rand baissa les yeux sur les Dragons qui ornaient ses bras. À Rhuidean, il n’avait pas été le seul à recevoir une marque. Désormais, Mat ne baragouinait plus quelques mots de l’ancienne langue sans trop savoir ce qu’il disait. Même s’il ne semblait pas s’en apercevoir, depuis Rhuidean, il comprenait l’antique idiome.
Rand vit qu’Egwene dévisageait Mat. Trop pensivement pour que ce soit naturel. Décidément, elle avait passé trop de temps avec les Aes Sedai.
— Rhuarc, peux-tu envoyer des messagers à tous les chefs ? Combien de temps faudra-t-il pour leur demander de venir à Alcair Dal ? Et comment faire pour être sûrs qu’ils honorent ce rendez-vous ?
— Les messagers mettront des semaines à les joindre tous, et il faudra encore beaucoup de temps pour que tout le monde soit sur place. (Il désigna les quatre Matriarches.) Elles peuvent parler à tous les chefs en une seule nuit – en marchant dans leurs rêves. Et contacter toutes les Matriarches, afin qu’aucun chef ne croie qu’il s’agissait d’un songe banal.
— Ombre de mon cœur, dit Amys, je suis flattée que tu nous croies capables de déplacer les montagnes. (Elle vint se placer près de Rand, son mortier entre les mains.) Mais ce n’est pas si simple. Pour faire ce que tu suggères, il faudra plusieurs nuits, en sacrifiant presque tout notre sommeil.
Alors qu’elle allait appliquer de l’onguent sur sa joue, Rand prit au vol la main de la Matriarche.
— Le ferez-vous ?
— Es-tu si pressé de nous détruire ? demanda Amys.
Voyant la femme en blanc sursauter, elle se mordit la lèvre, vexée d’avoir gaffé ainsi.
Melaine tapa deux fois dans ses mains.
— Laissez-nous ! lança-t-elle.
Les deux femmes en blanc s’inclinèrent et sortirent avec leur cuvette et leurs serviettes.