— Tu es irritant comme le contact sur la peau de feuilles d’amarante ! grogna Amys à l’intention de Rand. Malgré les consignes que nous leur avons données, ces femmes vont parler de choses qu’elles devraient ignorer.
Libérant sa main, Amys commença l’application avec un peu plus d’énergie que nécessaire. Tout compte fait, le contact était encore pire que l’odeur.
— Je ne veux pas vous irriter, dit Rand, mais le temps presse. Amys, les Rejetés arpentent le monde, et s’ils découvrent où je suis et ce que je projette…
Les Aielles ne semblèrent pas surprises. Savaient-elles déjà ?
— Neuf Rejetés sont encore vivants. C’est beaucoup trop, et ceux qui ne veulent pas me tuer pensent qu’ils peuvent m’utiliser. Je suis pressé par le temps. Si je connaissais un moyen de faire venir ici tous les chefs, et de les convaincre de m’accepter, je n’hésiterais pas un instant à l’utiliser.
— Que projettes-tu ? demanda Amys d’un ton glacial.
— Direz-vous aux chefs de venir à Alcair Dal ?
Un long moment, Amys soutint le regard de Rand. Puis elle acquiesça, mais à contrecœur.
Malgré les réticences de la Matriarche, Rand se sentit soulagé d’un énorme poids. S’il n’avait aucun espoir de rattraper sept jours perdus, il pourrait peut-être ne pas en perdre davantage. Mais Moiraine était encore à Rhuidean avec Aviendha, l’empêchant de partir, car il ne pouvait pas l’abandonner.
— Vous connaissiez ma mère ? demanda Rand.
Egwene se pencha en avant, tout ouïe, et Mat secoua la tête, accablé.
Amys se pétrifia.
— Je l’ai connue, oui…
— Parlez-moi d’elle, je vous en prie.
Amys se concentra sur l’entaille que Rand arborait au-dessus d’une oreille. Si un froncement de sourcils avait pu guérir quelqu’un, il n’aurait pas eu besoin du fichu onguent.
— L’histoire de Shaiel, en tout cas ce que j’en sais, commence alors que j’étais encore une Far Dareis Mai, un peu plus d’un an avant que je renonce à la lance. Avec d’autres Promises, je m’étais aventurée très près du Mur du Dragon, et un jour, mes compagnes et moi vîmes une jeune femme blonde des terres mouillées montée sur une belle jument. Vêtue de soie, elle tenait des chevaux de bât par la bride. S’il s’était agi d’un homme, nous l’aurions tué, ça tombe sous le sens, mais elle n’avait pas d’armes à part le couteau glissé dans sa ceinture. Certaines d’entre nous proposèrent qu’on la renvoie nue comme un ver de l’autre côté du Mur du Dragon…
Egwene cilla. La dureté des Aiels ne cessait pas de la surprendre.
— Mais elle semblait chercher quelque chose, continua Amys, et ce comportement nous intrigua. Sans nous montrer, nous la suivîmes pendant des jours. Bien entendu, tous ses chevaux moururent, ses vivres puis ses réserves d’eau s’épuisèrent, mais elle ne fit pas demi-tour. Titubant de plus en plus, elle finit par s’écrouler pour ne plus se relever. Nous décidâmes alors de lui donner de l’eau et de lui demander de raconter son histoire. Ayant frôlé la mort, elle eut besoin d’une journée entière avant de pouvoir reparler.
— Elle s’appelait Shaiel ? demanda Rand. D’où venait-elle ? Et que faisait-elle chez vous ?
— Shaiel, intervint Bair, c’était le nom qu’elle choisit. Jamais je ne l’ai entendue en mentionner un autre. Dans l’ancienne langue, ça signifie quelque chose comme « la femme dévouée ».
Mat acquiesça machinalement – sans mesurer la portée de sa réaction. Par-dessus le rebord d’une coupe d’argent, Lan le dévisagea dubitativement.
— Au début, acheva Bair, il y avait de l’amertume en elle.
Toujours assise sur les talons près de Rand, Amys hocha gravement la tête.
— Elle parlait d’un enfant abandonné, un fils qu’elle adorait. Et d’un mari qu’elle n’aimait pas. Sans jamais dire d’où elle venait… Je crois qu’elle ne s’est jamais pardonné d’avoir laissé l’enfant derrière elle. Mais elle ne s’étendait pas sur ses sentiments… Ni sur le reste, d’ailleurs. Elle cherchait les Promises de la Lance, nous apprit-elle quand même. Une Aes Sedai nommée Gitara Moroso – une femme possédant le don de prédiction – l’avait prévenue qu’un désastre s’abattrait sur son pays et sur son peuple – voire sur le monde entier – si elle ne partait pas vivre parmi les Promises de la Lance, sans dire à quiconque où elle allait. Elle devait devenir une Promise et ne pas retourner chez elle tant que les Far Dareis Mai ne seraient pas allées à Tar Valon.
» Rand, essaie de comprendre quel effet fit ce discours, à l’époque. Les Promises, aller à Tar Valon ? Aucun Aiel n’avait plus traversé le Mur du Dragon depuis notre arrivée dans la Tierce Terre. Et quatre ans allaient encore s’écouler avant que le crime de Laman nous contraigne à le faire. Quant à une non-Aielle devenant une Promise, c’était… Eh bien, impensable ! Certaines d’entre nous crurent que le soleil l’avait rendue folle. Pourtant, impressionnées par sa détermination, nous l’avons laissée essayer.
Gitara Moroso… Une Aes Sedai possédant le don de prédiction… Rand avait déjà entendu ce nom, mais où ? En outre, il avait un frère. Enfin, un demi-frère. Toute son enfance, il s’était demandé quel effet ça lui ferait d’avoir un frère ou une sœur. Qui était son frère et où vivait-il ?
Mais Amys ne lui laissa pas le temps de poser la question.
— Presque toutes les filles rêvent de devenir des Promises, d’apprendre au moins les rudiments du tir à l’arc et du maniement de la lance, sans parler du combat à mains nues. Mais celles qui franchissent le pas et s’unissent à la lance découvrent qu’elles ne savent rien. Ce fut encore plus dur pour Shaiel. Pour l’arc, elle n’eut pas de problème, mais elle n’avait jamais couru sur plus d’un quart de lieue ni vécu sur ce qu’elle trouvait autour d’elle. Une fillette de dix ans aurait pu la battre et elle ne savait même pas quelles plantes indiquent la présence d’eau. Pourtant, elle persévéra. Un an plus tard, elle prononça ses vœux de Promise et fut adoptée par le clan Chumai des Aiels Taardad.
Au bout du compte, accompagnant les Promises à Tar Valon, elle était morte sur les pentes du pic du Dragon. Rand détenait désormais la moitié d’une réponse qui suscitait tant de nouvelles questions. Si seulement il avait pu voir le visage de sa mère.
— Tu lui ressembles un peu, dit Seana comme si elle avait lu dans son esprit. (Assise en tailleur, elle sirotait une coupe de vin.) Plus qu’à Janduin, en tout cas.
— Janduin ? Mon père ?
— Oui, répondit Seana. Il était alors le chef des Taardad, le plus jeune qu’on ait jamais connu. Malgré son âge, il avait un étrange pouvoir. Les gens l’écoutaient et le suivaient, même s’ils appartenaient à d’autres tribus. Par exemple, il mit fin à la querelle de sang entre les Taardad et les Nakai, alors qu’elle durait depuis deux cents ans. Il réussit également à s’allier aux Reyn, alors qu’ils n’étaient pas loin d’avoir une querelle de sang contre les Nakai. Enfin, il passa très près de rétablir la paix entre les Shaarad et les Goshien – un exploit qu’il aurait sans doute réussi si Laman n’avait pas coupé l’Arbre. Enfin, si jeune qu’il fût, c’est lui qui lança les Taardad, les Nakai, les Reyn et les Shaarad contre Laman, afin de lui faire payer le prix du sang.
Rand nota que la Matriarche parlait de Janduin au passé. Il était donc mort, comme sa mère. S’apercevant qu’Egwene le couvait d’un regard compatissant, il l’ignora. Il n’avait que faire de la sympathie des gens. Pour commencer, pourquoi aurait-il eu du chagrin pour des gens qu’il n’avait pas connus ?
Oui, pourquoi ? Et cela posé, pour quelle raison en avait-il ?
— Comment est-il mort ?
Les Matriarches échangèrent des regards hésitants. Puis Amys se décida à répondre :