— Au début de la troisième année de la Traque de Laman, Shaiel découvrit qu’elle était enceinte. Selon nos lois, elle aurait dû retourner dans la Tierce Terre. Quand elle porte un enfant, une Promise n’a pas le droit de brandir une lance. Mais Janduin ne pouvait rien lui interdire. Et si elle avait voulu porter la lune en pendentif, il serait allé la décrocher pour elle. Elle resta donc et tomba lors de la dernière bataille, devant Tar Valon. Ayant perdu sa femme et son fils, Janduin ne se pardonna jamais de ne pas avoir exigé que Shaiel se plie à nos lois.
— Il renonça à son titre de chef, enchaîna Bair, ce que personne n’avait jamais fait avant lui. On lui assura que c’était impossible, mais il s’en alla, tout simplement. Partant pour le Nord avec de jeunes guerriers, il pourchassa les Trollocs et les Myrddraals jusque dans la Flétrissure. Une folie qu’affectionnent les jeunes chiens fous et les Promises dotées d’un cerveau plus petit que celui d’une chèvre. Les survivants de cette expédition affirmèrent qu’il avait été tué par un homme. Selon eux, Janduin jugeait que cet homme ressemblait à Shaiel, et il refusa de se défendre quand il se retrouva face à lui.
Deux parents morts… Même s’il ne cesserait jamais de chérir Tam et de le considérer comme son père, Rand aurait aimé avoir rencontré Janduin et Shaiel au moins une fois.
À sa manière toute féminine, Egwene tenta de le consoler. Comment lui expliquer qu’il venait de perdre quelque chose qu’il n’avait jamais eu ? En matière de souvenirs, si on en venait à ses parents, il avait le rire de Tam et la réminiscence très vague des mains douces de Kari. Un homme pouvait-il vouloir plus que cela ? En avait-il besoin ?
Egwene parut déçue – et même un peu remuée – qu’il réagisse ainsi. Les Matriarches semblèrent partager à divers degrés cette façon de voir les choses. Bair afficha sa désapprobation, Melaine haussa les épaules et fit mine d’ajuster son châle, et les deux autres manifestèrent une sorte de réprobation distanciée.
Les femmes ne comprenaient décidément jamais rien. Rhuarc, Lan et Mat, eux, fichèrent la paix à leur ami, exactement comme il le désirait.
N’ayant aucune envie de manger quand Melaine fit apporter un repas, il alla s’étendre à l’entrée de la tente, un coussin sous les coudes, d’où il contempla la pente et la cité enveloppée de brouillard. Sous les assauts du soleil, l’air surchauffé qui pénétrait sous la tente paraissait sortir d’un four.
Vêtu d’une chemise propre, Mat vint s’asseoir à côté de son ami. L’étrange lance posée sur les genoux, il contempla lui aussi la vallée, laissant de temps en temps courir ses doigts sur les inscriptions qui couvraient la hampe noire.
— Comment va ta tête ? demanda Rand.
Mat sursauta.
— Eh bien… je n’ai plus mal… (Il lâcha la hampe et croisa les mains dans son giron.) Presque plus, en fait. La mixture a fait le boulot, on dirait…
Mat replongea dans son mutisme et Rand n’insista pas, car il n’avait pas davantage envie de parler. On eût dit qu’il sentait le passage du temps, des grains de sable tombant lentement dans un sablier… Mais cette lenteur semblait soumise à une étrange tension, comme si le sable allait jaillir comme un torrent.
Une idée idiote. L’effet de la chaleur qui l’abrutissait. Même si Moiraine était apparue devant lui, les chefs aiels n’auraient pas pu rallier Alcair Dal un jour plus tôt. De toute façon, ils n’étaient qu’une composante de son plan, et peut-être la moins importante.
Du coin de l’œil, Rand remarqua que Lan, insensible au soleil, s’était perché sur la saillie où Couladin avait paradé quelques heures plus tôt. Un autre homme qui n’avait aucune envie de bavarder.
Rand refusa aussi le repas de midi, résistant à tous les efforts d’Egwene et des Matriarches visant à lui faire avaler quelque chose. Ce comportement ascétique ne les énerva pas trop. En revanche, quand il proposa de retourner à Rhuidean pour chercher Moiraine et Aviendha, Melaine explosa :
— Pauvre idiot ! Aucun homme ne peut aller deux fois à Rhuidean. Même toi, tu n’en reviendrais pas vivant. Mais si tu as envie de crever de faim ou d’autre chose, ne te gêne pas !
La Matriarche jeta une demi-miche de pain à la tête de Rand. Mat l’intercepta au vol et entreprit aussitôt de la dévorer.
— Pourquoi voulez-vous que je vive ? demanda Rand. Vous savez ce qu’a dit cette Aes Sedai, devant Rhuidean. Je vous détruirai. Pourquoi ne complotez-vous pas avec Couladin, afin de m’assassiner ?
Mat s’étrangla avec son pain et Egwene plaqua les poings sur les hanches, prête à se lancer dans un sermon. Mais Rand continua à se concentrer sur Melaine, qui soutint un moment son regard avant de quitter la tente.
— Tous les gens pensent connaître la Prophétie de Rhuidean, dit Bair, mais ils savent uniquement ce que les Matriarches et les chefs veulent bien leur raconter depuis des générations. Pas des mensonges, mais pas l’entière vérité non plus. Car cette vérité briserait l’homme le plus fort.
— Et cette vérité, elle consiste en quoi ?
Bair regarda brièvement Mat, puis elle décida de répondre :
— Dans le cas qui nous occupe, l’entière vérité, uniquement connue par les Matriarches et les chefs, c’est que tu es notre perdition. Notre perdition et notre salut… Sans toi, pas un des nôtres ne survivra à l’Ultime Bataille. Et peut-être même jusqu’à l’Ultime Bataille. C’est une prophétie… et une vérité. Avec toi… Écoute bien : « Il répandra le sang de ceux qui se nomment les Aiels comme de l’eau dans le sable et les brisera comme des brindilles desséchées. Mais il sauvera les derniers des derniers, et ceux-là survivront. »
» Une prédiction impitoyable, mais cette terre n’a jamais été clémente pour nous.
Bair soutint sans frémir le regard de Rand. Une prophétie impitoyable… et une femme sans pitié.
Se détournant, Rand recommença à sonder la vallée. À l’exception de Mat, tous les autres s’éloignèrent.
Au milieu de l’après-midi, Rand repéra enfin une silhouette qui gravissait péniblement la pente. Aviendha ! Et Mat avait raison, elle était nue comme au jour de sa naissance. Aielle ou pas, elle avait souffert du soleil, et ça se voyait. Si son visage et ses mains arboraient un hâle de bon aloi, le reste de son corps était écarlate.
Rand fut content de la voir. Elle le détestait, certes, mais parce qu’elle croyait qu’il avait maltraité Elayne. Une motivation des plus banales. Rien à voir avec des prophéties dévastatrices, des Dragons incrustés sur ses bras ni même son statut de Dragon Réincarné. Une motivation tout bêtement humaine. Il avait presque hâte que la guerrière le foudroie de nouveau du regard.
Quand elle le vit, Aviendha se pétrifia et ses yeux semblèrent lancer des éclairs assez puissants pour le carboniser en un instant.
— Rand, lâcha Mat presque distraitement, si j’étais toi, je ne lui tournerais pas le dos…
Rand eut un soupir accablé. Revenant de Rhuidean, Aviendha savait à présent toute la vérité. Bair, Melaine et les autres avaient eu des années pour s’y habituer. Pour la guerrière, c’était une plaie récente et sans croûte.
Pas étonnant qu’elle me haïsse !
Les Matriarches coururent à la rencontre d’Aviendha et la conduisirent sous une autre tente. Lorsque Rand la revit, elle portait un chemisier et une jupe amples, un châle protégeant ses bras. La tenue ne semblait pas la ravir, constata le jeune homme.
Voyant qu’il la regardait, elle laissa transparaître sur son visage une rage bestiale qui l’incita à se détourner.
Les ombres commençaient à s’étendre sur les lointaines montagnes lorsque Moiraine apparut. Brûlée par le soleil, comme Aviendha – et tout aussi nue qu’elle, décidément, les femmes étaient folles –, l’Aes Sedai titubait tant qu’elle s’étala et eut toutes les peines du monde à se relever.