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Lan sauta de son perchoir, rejoignit Moiraine, la souleva de terre et remonta la pente – peut-être plus vite encore qu’il l’avait descendue – en appelant les Matriarches au secours entre deux jurons.

Alors que la tête de Moiraine s’affaissait sur l’épaule de son Champion, les Matriarches s’emparèrent d’elle. Se campant devant lui, Melaine interdit à Lan de suivre ses trois compagnes sous une tente.

Impuissant, le Champion se tapa plusieurs fois du poing dans la paume.

Rand se mit sur le dos et admira la toile de sa tente. Trois jours d’économisés ! Il aurait dû se réjouir que Moiraine et Aviendha soient saines et sauves, mais seuls ces trois jours comptaient à ses yeux. Le temps était déterminant. Ensuite venait la possibilité de choisir son terrain. Et c’était peut-être encore possible.

— Que comptes-tu faire ? demanda Mat.

— Quelque chose qui te plaira beaucoup : violer les règles.

— Je parlais du repas. Tu vas te décider à manger ? Moi, je meurs de faim.

Rand ne put s’empêcher de rire aux éclats. Manger ? S’il devait ne plus jamais rien avaler, il s’en fichait comme d’une guigne. Mat le regarda comme s’il était cinglé, décuplant son hilarité. Cinglé ? Sûrement pas ! Pour la première fois, quelqu’un allait apprendre de quel bois se chauffait le Dragon Réincarné. Parce qu’il allait violer les règles d’une façon que personne n’aurait pu prévoir.

35

Dures leçons

Dans Tel’aran’rhiod, constata Egwene, le Cœur de la Pierre ressemblait en tout point à ce qu’il était dans le monde réel. Les mêmes colonnes en pierre rouge polie, la même hauteur de plafond stupéfiante, et juste sous le grand dôme central, Callandor fichée dans le sol de pierre. Bien entendu, l’endroit était désert. Alors que les lampes dorées ne fonctionnaient pas, une pâle lumière semblait sourdre d’un peu partout à la fois, créant une atmosphère à la fois tamisée et claire – une bizarrerie très fréquente à l’intérieur des bâtiments du Monde des Rêves.

Désert, cet endroit ? Pas totalement. À sa grande surprise, Egwene vit qu’une femme était debout devant l’épée légendaire, sondant la fausse pénombre qui régnait entre les colonnes. La tenue de l’inconnue frappa la jeune femme. Les pieds nus, elle portait un pantalon de soie jaune brodée de fil d’or. Au-dessus d’une ceinture également en soie – et d’une nuance de jaune plus foncé – elle était nue si on oubliait les chaînes d’or pendant autour de son cou. De petits anneaux d’or ornaient le lobe de ses oreilles et un plus grand lui traversait le nez. Une chaîne lestée de médaillons en partait et venait s’accrocher à une des boucles de son oreille gauche.

Une inconnue, cette femme ? Pas le moins du monde !

— Elayne ! s’écria Egwene.

Comme si c’était elle qui avait le torse nu, elle resserra sur sa poitrine les pans de son châle. Sans raison bien définie, elle s’était habillée comme une Matriarche, cette fois.

La Fille-Héritière sursauta. Puis elle se tourna vers son amie, lui apparaissant soudain dans une superbe robe vert pâle à l’encolure brodée et aux longues manches se terminant en pointe sur le dos de ses mains. Plus d’anneaux, ni dans le nez ni dans les oreilles…

— C’est la tenue des femmes du Peuple de la Mer, dès que leur bateau est au large, se justifia Elayne, les joues un peu roses. J’avais envie de savoir comment on se sentait, ainsi vêtue, et ça m’a semblé le meilleur endroit pour essayer. Sur le navire, ç’aurait été… déplacé.

— Et comment se sent-on ? demanda Egwene, sincèrement curieuse.

— Gelée… (Elayne regarda autour d’elle.) Et on a l’impression d’être le centre d’intérêt de tout le monde, même quand il n’y a personne. (Elle eut un petit rire.) Pauvre Thom et pauvre Juilin ! Le plus souvent, ils ne savent pas où poser les yeux. L’équipage est à moitié composé de femmes.

Sondant elle aussi les colonnes, Egwene sentit un frisson courir le long de sa colonne vertébrale. Elle aussi, elle aurait juré qu’on les épiait. Mais sans nul doute, c’était parce qu’elles se trouvaient seules dans le Cœur de la Pierre. Dans le Monde des Rêves, on ne risquait jamais d’être espionné, car on y rencontrait rarement âme qui vive.

— Thom Merrilin ? Et Juilin Sandar ? Ils sont avec vous ?

— Un coup de Rand, Egwene… Et de Lan. En fait, c’est Moiraine qui nous a envoyé Thom, et Rand qui a choisi maître Sandar. Pour nous assister. Nynaeve est bouleversée à cause de ça et de la réaction de Lan. Comme tu t’en doutes, elle fait de son mieux pour ne pas le montrer.

Egwene s’autorisa l’ombre d’un sourire. Bouleversée, Nynaeve ?

Elayne rayonna soudain, et sa tenue changea de nouveau – en faveur d’une robe beaucoup plus décolletée, même si elle semblait ne pas s’en apercevoir. Le ter’angreal, cette étrange bague dotée d’une seule surface, aidait la Fille-Héritière à entrer dans le Monde des Rêves – aussi aisément qu’Egwene, semblait-il – mais il ne lui fournissait aucun contrôle sur ce qui s’y passait. Cette aptitude, il fallait l’acquérir. Tant que ce n’était pas fait, les pensées parasites – par exemple, comment Elayne avait envie de s’habiller pour plaire à Rand – continuaient à avoir une influence directe sur l’univers extérieur.

— Comment va-t-il ? demanda la Fille-Héritière avec un mélange de détachement et d’angoisse.

— Bien, répondit Egwene. Enfin, je crois.

Elle fit un rapport complet à son amie. Les Pierres-Portails, Rhuidean (du moins, le peu qu’elle avait déduit des conversations sur les « yeux des ancêtres » et autres mystères), les Dragons miniatures incrustés sur les bras de Rand, la révélation de Bair désignant le jeune homme comme la « perdition » des Aiels, et enfin la grande réunion avec tous les chefs en un lieu appelé Alcair Dal.

Amys et les autres Matriarches devaient être en train de contacter les chefs aiels. En tout cas, il fallait l’espérer…

Egwene raconta même à Elayne une version abrégée de l’histoire des parents de Rand.

— Bref, je suppose qu’il va bien, conclut-elle, mais je n’en suis pas sûre. Il se comporte plus bizarrement que jamais, et Mat n’est guère plus rationnel. Rand n’est pas fou, comprends-moi bien, mais il est devenu aussi dur que Rhuarc ou Lan. Et peut-être plus… Il a un grand projet qu’il cache à tout le monde et qu’il brûle d’envie de réaliser. Comme si le temps risquait de lui manquer… C’est inquiétant. Parfois, je jurerais qu’il ne voit plus des êtres vivants autour de lui, mais des pierres sur un plateau de jeu.

Elayne ne parut pas prendre cette nouvelle au tragique.

— Egwene, il est comme il est… Un roi ou un général ne peuvent pas se permettre de tenir en permanence compte des gens. Quand un dirigeant doit choisir ce qui est bon pour la nation, une minorité peut souffrir cruellement de ce qui bénéficie à la majorité. Rand est un roi, mon amie. Sans royaume, peut-être, sauf si on compte Tear, et s’il veut ne blesser personne, il finira par nuire à tout le monde.

Egwene fit la moue. C’était logique, mais rien ne la forçait à aimer ça. Les gens méritaient qu’on les voie comme des gens, voilà tout.

— J’ai d’autres nouvelles… Certaines Matriarches savent canaliser le Pouvoir. Je ne pourrais pas te donner un chiffre, mais il doit y en avoir beaucoup, à des degrés très différents. Selon Amys, elles trouvent toutes les femmes qui naissent avec l’étincelle en elles.

Aucune Aielle ne mourait en essayant d’apprendre à canaliser sans même savoir ce qu’elle était en train de faire. Chez les Aiels, il n’y avait pas de Naturelles. En revanche, les mâles capables de canaliser connaissaient un sort terrible. Ils partaient vers le nord, en direction de la Flétrissure, s’enfonçant peut-être même dans les Terres Dévastées où se dressait le mont Shayol Ghul.