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« Aller tuer le Ténébreux », voilà comment ils appelaient ça. Aucun ne survivait assez longtemps pour devoir affronter la folie…

— Aviendha possède l’étincelle, et elle sera très puissante, selon moi. Amys partage cette opinion.

— Aviendha… Oui, c’est évident ! J’aurais dû m’en douter. J’ai éprouvé pour Jorin la même empathie spontanée que pour elle…

— Jorin ?

Elayne fit la grimace.

— J’ai promis de garder son secret, et voilà que je bavarde comme une pie. Mais je suppose que tu ne lui feras aucun mal, ni à sa sœur… Jorin est Régente des Vents sur le Voltigeur des Flots. Elle est capable de canaliser, comme certaines autres Régentes.

Elayne regarda autour d’elle et son décolleté revint soudain à sa profondeur initiale – presque sous son menton. Distraitement, elle ajusta le châle de dentelle noire qu’elle ne portait pas un instant plus tôt et qui plongeait son visage dans les ombres.

— Egwene, tu ne dois en parler à personne ! Jorin a peur que la Tour Blanche tente de la forcer à devenir une Aes Sedai, ou essaie de la contrôler d’une manière ou d’une autre. J’ai promis de faire mon possible pour que ça n’arrive pas.

— Je ne dirai rien…

Des Matriarches et des Régentes des Vents… Il y avait parmi elles des femmes capables de canaliser, mais aucune n’avait prononcé les Trois Serments. Se lier ainsi, par l’intermédiaire du Bâton des Serments, était censé inciter les gens à se fier aux Aes Sedai, ou au moins à ne pas redouter leur pouvoir. Mais les sœurs étaient encore souvent contraintes de dissimuler leur véritable identité. Les Matriarches – et les Régentes aussi, Egwene l’aurait parié – occupaient des places enviables dans leur société. Sans avoir besoin pour ça de se lier à quoi que ce fût. Une réalité à méditer.

— Egwene, Nynaeve et moi, nous sommes en avance sur le programme… Comme toi. Jorin m’a appris à influer sur le climat – tu n’imagines pas la taille des flux d’Air qu’elle peut tisser – et ensemble, nous faisons avancer le Voltigeur des Flots plus vite que jamais, et il était déjà sacrément rapide. Nous devrions atteindre Tanchico dans trois jours, selon Coine, la Maîtresse des Voiles – la capitaine, en d’autres termes. Nous aurons mis dix jours pour aller de Tear à Tanchico. Et en nous arrêtant pour parler avec l’équipage de tous les bateaux atha’an miere que nous avons croisés. Le Peuple de la Mer pense que Rand est son Coramoor.

— Vraiment ?

— Coine a mal compris ce qui s’est passé à Tear. Elle croit que les Aes Sedai servent Rand, par exemple. Nynaeve et moi avons décidé de ne pas la détromper. Quand ce bruit se répandra parmi les Maîtresses des Voiles, elles voudront toutes servir également Rand. Et elles feront tout ce qu’il leur demandera.

— J’aimerais que les Aiels soient si coopératifs…, soupira Egwene. Selon Rhuarc, certains pourraient refuser de le reconnaître pour ce qu’il est, malgré Rhuidean et les Dragons. Un guerrier nommé Couladin le tuerait sans hésiter s’il en avait l’occasion.

Elayne fit un pas vers son amie.

— Tu feras en sorte que ça n’arrive pas…

Ce n’était ni une question ni une demande. Une lueur déterminée brillait dans les yeux de la Fille-Héritière, et une dague venait d’apparaître dans sa main.

— Je ferai de mon mieux. Rhuarc lui a affecté des gardes du corps.

Baissant les yeux sur ses mains, Elayne vit la dague, sursauta et la fit aussitôt disparaître.

— Il faut que tu m’enseignes tout ce qu’Amys t’apprend. Voir des choses apparaître ou se volatiliser tout le temps est déconcertant. Comme changer sans cesse de tenue.

— Je te donnerai des cours, dès que j’aurai le temps…

Mais là, elle avait déjà trop traîné dans Tel’aran’rhiod.

— Elayne, si je ne viens pas à notre prochain rendez-vous, ne t’inquiète pas. J’essaierai, mais ce sera peut-être impossible. Préviens Nynaeve. Et si nous nous ratons, reviens chacune des nuits suivantes. Je ne serai pas en retard de plus d’une ou deux…

— Si tu le dis… Il faudra sûrement des semaines pour découvrir si Liandrin et ses complices sont à Tanchico. Thom pense que la cité sera sens dessus dessous. (La Fille-Héritière baissa les yeux sur Callandor.) Pourquoi a-t-il fait ça, d’après toi ?

— Planter l’épée dans le sol ? Selon lui, ça incitera les Teariens à lui rester fidèles. Tant qu’ils sauront que l’arme est ici, ils n’oublieront pas que Rand reviendra. C’est peut-être bien vu… Enfin, je l’espère.

— Oui… J’ai cru qu’il était… hum… en colère contre quelque chose.

Egwene plissa dubitativement le front. Ce manque d’assurance soudain ne ressemblait pas à Elayne.

— En colère contre quoi ?

— Oublie ça… C’était une idée en l’air. Avant de quitter Tear, je lui ai remis deux lettres. Sais-tu comment il a réagi ?

— Non. As-tu dit quelque chose qui aurait pu le mettre en colère ?

— Bien sûr que non ! s’écria Elayne avec un rire forcé.

Sa robe devint en un clin d’œil une sorte de sac de laine assez épais pour résister aux hivers les plus rudes.

— Pour ça, il faudrait que je sois idiote.

Les cheveux de la jeune femme se hérissèrent, lui faisant une couronne irrégulière. Bien entendu, elle ne s’en aperçut pas.

— J’essaie de le faire tomber amoureux de moi, non ? C’est tout, et ça n’est pas rien. Pourquoi les hommes ne peuvent-ils jamais être simples ? Toujours à nous compliquer la vie ! Au moins, il ne fréquente plus cette Berelain…

La laine redevint de la soie, avec un décolleté plus audacieux que jamais. De nouveau disciplinés, les cheveux d’Elayne se mirent à briller plus fort encore que le tissu.

— Egwene, si tu en as l’occasion, peux-tu lui dire que je pense vraiment ce que j’ai dit dans… Egwene ? Egwene ?

Comme si une main invisible l’entraînait ailleurs, Egwene vit se brouiller devant ses yeux les contours du Cœur de la Pierre.

Avec un cri d’angoisse, Egwene se réveilla en sursaut, le cœur battant la chamade. Ouvrant les yeux, elle vit la toile de la tente au-dessus de sa tête. Malgré les flancs ouverts, la chiche lumière de la lune ne parvenait pas à déchirer l’obscurité. Le désert des Aiels étant brûlant le jour et glacial la nuit, elle était étendue sous une couverture, non loin d’un brasero qui ne donnait presque plus de chaleur.

Pourquoi avait-elle quitté si brutalement le Monde des Rêves ?

Dans les ombres, Egwene distingua enfin la silhouette d’Amys, assise en tailleur non loin d’elle. Ce qu’on distinguait de ses traits semblait aussi sombre et aussi glacial que la nuit.

— Est-ce vous, Amys ? Vous n’avez aucun droit de… Je suis une Aes Sedai de l’Ajah Vert ! (Désormais, ce mensonge lui venait naturellement.) Comment osez-vous… ?

— De l’autre côté du Mur du Dragon, coupa Amys, dans la Tour Blanche, tu es une Aes Sedai. Ici, tu es une élève ignorante qui es tombée dans un nid de vipères.

— J’ai promis de ne pas aller sans vous dans le Monde des Rêves, c’est vrai, mais…

Une main invisible saisit la jeune femme par les chevilles, la soulevant comme un fétu de paille. Tête en bas, elle se retrouva en train de léviter, les yeux dans les yeux avec Amys. Furieuse, elle s’ouvrit au saidar, et constata qu’elle était… bloquée.

— Tu as voulu y aller seule, souffla Amys. Tu étais prévenue, mais rien n’y a fait…