— Je sais. Il nous perturbe aussi… Viens ! Tu nous as fait perdre assez de temps avec tes enfantillages. Nous devons parler d’affaires de femmes. Les autres nous attendent.
Egwene s’avisa que Nynaeve n’était pas sous sa couverture. Elle voulut prendre sa robe, mais la Matriarche secoua la tête.
— Inutile de t’habiller, c’est à côté d’ici. Enroule-toi dans une couverture et suis-moi. J’ai déjà abattu beaucoup de travail pour Rand al’Thor, et je devrai recommencer dès que nous en aurons terminé ensemble.
Après s’être drapée dans une couverture, Egwene suivit la Matriarche dehors et constata qu’il faisait très froid. La chair de poule sur tout le corps, elle dut sauter d’un pied nu sur l’autre pour supporter de justesse le contact du sol glacé. Après la canicule diurne, la nuit semblait aussi froide que l’hiver le plus rude à Deux-Rivières. Son souffle se transformait en buée devant elle – une humidité immédiatement absorbée par l’air, qui restait sec malgré la chute de température.
À l’arrière du camp des Matriarches se dressait une petite tente qu’Egwene n’avait pas remarquée jusque-là. Très basse, comme les autres, cette tente-là avait des parois de tous les côtés. Sous les yeux ébahis de son élève, Amys entreprit de se déshabiller. Puis elle fit signe à Egwene de se débarrasser de la couverture. Serrant les dents pour les empêcher de s’entrechoquer, la jeune femme obéit. Lorsque l’Aielle fut nue comme un ver, elle resta là, impassible comme s’il ne faisait pas un froid mortel. Prenant de profondes inspirations, elle se réchauffa en battant des bras puis se pencha et entra sous la tente.
Egwene la suivit à la vitesse de l’éclair.
La soudaine chaleur lui fit l’effet d’une paire de gifles. De la sueur jaillit de tous les pores de sa peau.
Moiraine était là, ainsi que les autres Matriarches et Aviendha. Toutes avaient retiré leurs vêtements. Assises en rond autour d’un grand chaudron rempli de pierres noires, elles s’exposaient à la chaleur qui se dégageait autant du contenant que du contenu.
N’étaient ses yeux étrangement plissés, un signe de tension, l’Aes Sedai semblait assez bien remise de sa dure épreuve.
Alors qu’Egwene cherchait une place où s’asseoir – ici, pas de tapis, mais le sol nu – Aviendha plongea ses mains en coupe dans un plus petit chaudron, puisa de l’eau et la versa sur les pierres chaudes d’où s’éleva aussitôt un nuage de vapeur.
Aviendha faisait grise mine et Egwene comprit aussitôt pourquoi. À la Tour Blanche, les novices aussi écopaient de toutes les corvées. Pour sa part, elle n’aurait su dire si elle avait plus souvent récuré des chaudrons que briqué des parquets. Au fond, le travail d’Aviendha ne semblait pas si dur que ça…
— Nous devons parler de Rand al’Thor, annonça Bair lorsque les deux nouvelles venues furent assises. Que devons-nous faire à son sujet ?
— Faire à son sujet ? répéta Egwene, inquiète. Il a montré les signes. Rand est bien celui que vous cherchiez.
— C’est exact, admit Melaine en écartant de son visage ruisselant de sueur une mèche de cheveux rebelles. À présent, nous devons faire en sorte que le plus d’Aiels possible survivent à son avènement.
— Pas seulement, ajouta Seana, car il est tout aussi important de nous assurer qu’il ne mourra pas avant d’avoir accompli toute la prophétie.
Voyant que Melaine la foudroyait du regard, elle ajouta d’un ton patient :
— Sinon, aucun de nous ne survivra.
— Rhuarc voulait lui affecter des gardes du corps, dit Egwene. Des Jindo… A-t-il changé d’avis ?
Amys secoua la tête.
— Non. Rand al’Thor dort dans le camp jindo tandis qu’une centaine d’hommes veillent sur son sommeil. Mais les mâles ne voient pas les choses comme nous. Rhuarc sera fidèle à Celui qui Vient avec l’Aube, il aura le courage de le contredire quand une de ses décisions lui semblera douteuse, mais il n’essaiera pas de le guider.
— Vous pensez qu’il a besoin de l’être ? demanda Egwene.
Moiraine fronça les sourcils à son intention, mais ça ne la perturba pas.
— Jusque-là, il s’est très bien débrouillé tout seul.
— Rand al’Thor ne connaît pas nos traditions, répondit Amys. Tu n’as pas idée du nombre d’impairs qu’il peut commettre, s’aliénant ainsi des chefs et des clans entiers qui le verront comme un simple transfuge des terres mouillées. Mon mari est un brave homme et un grand chef, mais il n’a rien d’un négociateur formé à l’art d’inciter des guerriers furieux à ne pas utiliser leurs lances. Il faut que quelqu’un soit là pour souffler le bon comportement à l’oreille de Rand al’Thor chaque fois qu’il sera sur le point de faire un faux pas.
La Matriarche fit signe à Aviendha de verser plus d’eau sur les pierres chaudes. Avec une docilité délibérément exagérée, la jeune Aielle obéit.
— Nous devons le surveiller, dit Melaine, toujours aussi directe. Afin d’avoir au moins une idée de ce qu’il projette un peu avant qu’il passe à l’action. La prophétie de Rhuidean est en train de s’accomplir et nul ne pourra plus l’en empêcher, mais j’entends sauver autant d’Aiels que possible. La façon de procéder dépend de ce que Rand al’Thor a l’intention de faire.
Semblant plus décharnée que jamais, Bair se pencha vers Egwene.
— Tu le connais depuis toujours. Se confierait-il à toi ?
— Je ne crois pas… Il ne nous fait plus confiance autant qu’avant.
En prononçant ces mots, Egwene évita de regarder Moiraine.
— De toute façon, intervint Melaine, s’il lui parlait, Egwene nous tiendrait-elle informées ? Moiraine et elle sont des Aes Sedai. Leurs objectifs sont sans doute différents des nôtres.
— Jadis, nous avons servi les Aes Sedai, rappela Bair. Et nous avons failli. Peut-être sommes-nous destinées à les servir de nouveau.
Melaine en rougit d’embarras.
Moiraine ne donna pas l’impression de s’en être aperçue, ni d’avoir entendu la remarque désobligeante de Melaine. À l’exception de ces plis, au coin des yeux, elle affichait un calme souverain.
— Je vous aiderai, dit-elle froidement, si c’est dans mes cordes. Mais j’ai très peu d’influence sur Rand. Pour le moment, il tisse ses propres motifs dans la Trame.
— Alors, soupira Bair, nous devons le surveiller de près et garder espoir. Aviendha, tu iras retrouver Rand al’Thor chaque matin, dès son réveil, et tu ne le quitteras pas avant qu’il se couche. Je veux que tu sois aussi proche de lui que ses cheveux, comprends-tu ? Ta formation se déroulera en parallèle. Ce sera une double tâche écrasante, mais il est impossible de faire autrement. Si tu lui parles – et surtout si tu l’écoutes – tu n’auras aucun mal à le suivre comme son ombre. Très peu d’hommes congédient les jolies femmes qui boivent leurs paroles. Avec un peu de chance, il laissera échapper des informations précieuses.
Quand Bair se tut, Aviendha lâcha la bonde à l’indignation qui avait grandi en elle tandis qu’elle écoutait.
— Pas question que je fasse ça !
Dans un silence de mort, tous les regards se posèrent sur elle, mais elle ne baissa pas la tête.
— Pas question…, répéta Bair. Pas question…
On eût dit que la Matriarche tentait de déterminer le goût de mots qu’elle n’avait jamais eus sur la langue.
— Aviendha, dit Egwene, personne ne te demande de trahir Elayne. Tu devras simplement parler à Rand.
Cette intervention n’eut pas l’effet escompté. L’ancienne Promise parut avoir plus que jamais envie de se procurer une arme.
— C’est ça, aujourd’hui, la discipline des Promises ? demanda sèchement Amys. Eh bien, tu vas t’apercevoir que la nôtre est bien plus exigeante. Si tu as une raison de ne pas vouloir côtoyer Rand al’Thor, parle !
Un peu radoucie, Aviendha marmonna entre ses dents quelques mots incompréhensibles.