Si une telle chose était possible, le silence de Rand sembla attiser le courroux de l’Aielle. Marmonnant entre ses dents et marchant en martelant le sol comme si elle voulait écraser quelque chose sous ses pieds, elle ajusta et réajusta son châle une demi-douzaine de fois. Puis elle se tut soudain et riva les yeux sur Rand. À la façon d’un oiseau de proie. En avançant ainsi, sans regarder où elle mettait les pieds, il semblait miraculeux qu’elle ne s’étale pas les quatre fers en l’air.
— Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
— Je t’écoute, Rand al’Thor, puisque tu me refuses le droit de parler. (Elle eut un sourire de prédateur.) Tu n’aimes pas que je sois tout ouïe pour toi ?
Rand jeta un coup d’œil désespéré à Mat, qui secoua la tête. Comprendre les femmes était une mission impossible. Y renonçant, Rand tenta de se concentrer sur ce qui l’attendait, mais sous le regard d’Aviendha, réfléchir était sacrément difficile.
N’était le mépris qu’ils exprimaient, les yeux de cette femme étaient fort jolis. Si seulement elle avait bien voulu les braquer sur quelqu’un d’autre…
Une main en visière pour protéger ses yeux du soleil, Mat s’efforçait de ne pas regarder son ami ni l’Aielle qui marchait à côté de lui. Pourquoi Rand se laissait-il coller comme ça ? Aviendha était très jolie, certes – et même plus que ça, depuis qu’elle était vêtue à peu près correctement – mais elle avait une langue de vipère et un caractère de cochon qui auraient fait passer Nynaeve pour un agneau.
Bon, tant qu’à faire, mieux valait que ce soit Rand qui la subisse, et pas lui !
Mat s’empara du mouchoir qui lui couvrait la tête, essuya la sueur qui ruisselait sur son visage puis remit en place le carré de tissu blanc. L’ombre n’existait donc pas dans ce maudit désert ? La sueur irritait ses plaies, en plus de tout. La veille, quand Moiraine l’avait réveillé après qu’il eut tant lutté pour s’endormir, il avait refusé une guérison. Quelques entailles étaient un chiche prix à payer pour éviter d’être en contact avec le Pouvoir. De plus, la mixture au goût infect des Matriarches avait calmé son mal de tête.
Quant aux autres maux dont il souffrait, il doutait que l’Aes Sedai puisse les soulager. De toute façon, il n’avait aucune intention de lui en parler avant d’avoir compris lui-même de quoi il s’agissait. S’il y parvenait un jour. Pour l’instant, il préférait ne pas y penser.
Moiraine et les Matriarches le surveillaient. Enfin, elles surveillaient Rand, en réalité, mais le résultat était le même. De façon assez surprenante, Melaine était montée en croupe sur Aldieb. Tenant Moiraine par la taille, elle réussissait à ne pas glisser de son perchoir et menait une grande conversation avec l’Aes Sedai. Mat avait cru comprendre que les Aiels ne chevauchaient sous aucun prétexte, mais visiblement, ce n’était pas le cas.
Avec ses beaux yeux verts, Melaine était une rudement jolie femme. Mais elle savait canaliser le Pouvoir, et ça gâchait tout. À part un crétin fini, qui aurait eu l’idée de se lier à une de ces « initiées » ?
S’agitant un peu sur la selle de Pépin, Mat jugea utile de se rappeler qu’il se fichait complètement de ce que faisaient ou ne faisaient pas les Aiels – et encore plus les Aielles.
J’ai été à Rhuidean, faisant ce que les serpents sur pattes m’avaient dit de faire…
Et qu’avait-il retiré de cette folie ?
Une lance noire, un médaillon d’argent et… Je pourrais filer, maintenant. Et si j’avais une once de bon sens, je n’hésiterais pas.
Oui, il pouvait ficher le camp. Filer et tenter de sortir du désert des Aiels avant d’être mort de soif ou des suites d’une insolation. Si Rand ne l’avait pas retenu, tirant sur un fil invisible, il ne serait pas resté. Mais était-il toujours « prisonnier » ? La façon la plus simple de le savoir était une tentative d’évasion.
Regardant le paysage désolé, Mat fit la grimace. Une brise s’était levée, chaude comme si elle sortait d’un four à pain en surchauffe. De-ci de-là, des petites colonnes de poussière jaune montaient des crevasses du sol. Dans le lointain, les montagnes semblaient briller – un autre effet de la fournaise.
Rester un peu plus longtemps n’était peut-être pas idiot, après tout…
Une des Promises parties en éclaireuses revint vers la colonne, la réintégra à côté de Rhuarc et entreprit de lui parler à l’oreille. Quand elle eut fini, elle sourit à Mat, qui baissa les yeux sur la crinière de Pépin et trouva enfin le temps d’en retirer la bourre d’arbre qui s’y était accrochée. Il se souvenait trop bien de la Promise rousse. Nommée Dorindha, elle avait l’âge d’Egwene, à quelques mois près, et elle faisait partie des femmes qui l’avaient incité à essayer le Baiser des Promises. Et c’était elle qui avait reçu le premier gage. Bien entendu, Mat ne voyait aucun inconvénient à croiser son regard. Et ça ne le gênait pas le moins du monde, encore heureux. Mais enfin, s’occuper du bien-être de sa monture était le premier devoir d’un cavalier.
— Un colporteur, annonça Rhuarc quand Dorindha fut repartie. Une caravane de chariots se dirige vers nous.
L’Aiel ne semblait pas ravi.
Contrairement à Mat. Un colporteur, voilà exactement ce qu’il lui fallait. Si ce type savait entrer dans ce fichu désert, il savait également en sortir. Soudain, Mat se demanda si Rand ne lisait pas ses pensées, car il s’était rembruni, paraissant aussi sinistre que n’importe quel Aiel.
Imités par la colonne de Couladin (sans doute avertie par ses propres éclaireurs), les Jindo et le groupe des Matriarches accélérèrent le pas, forçant les chevaux à allonger leur foulée. La chaleur ne gênant pas les Aiels, y compris les gai’shain en robe blanche, ils semblèrent voler sur le sol rocheux accidenté.
Une demi-lieue plus tard, la caravane composée d’une quinzaine de chariots fut enfin en vue. En colonne par un, les véhicules éprouvés par un long voyage portaient des roues de rechange partout où il était possible d’en accrocher. Malgré la couche de poussière jaune qui les recouvrait, les deux premiers semblaient être de petites maisons ambulantes. Ce qu’on nommait des « roulottes », avec des marches à l’arrière et une cheminée en métal sur le toit.
Les trois derniers, en revanche, chacun étant tiré par un attelage de vingt mules, évoquaient irrésistiblement des tonneaux géants. Également blancs, c’étaient sans doute possible des citernes remplies d’eau.
Les chariots intermédiaires ressemblaient à ceux des colporteurs qui venaient régulièrement à Deux-Rivières. De grandes roues, des casseroles et autres objets attachés sur les flancs et de gros paniers d’osier fixés à leur bâche ronde tenue par des arceaux.
Les conducteurs tirèrent sur leurs rênes dès qu’ils aperçurent les Aiels. S’arrêtant, ils attendirent que les colonnes de guerriers arrivent à leur niveau. Sautant de l’arrière du chariot de tête, un grand type vêtu d’une veste gris pâle se campa devant son attelage et entreprit d’attendre les résidents du désert. Retirant de temps en temps son chapeau à larges bords pour s’éponger le front avec un mouchoir, il semblait plus que nerveux de voir approcher quelque quinze cents Aiels armés jusqu’aux dents.
Pour être franc, Mat n’aurait su l’en blâmer. D’autant que les Aiels tiraient tous une tête d’enterrement. Marchant à présent devant le cheval de Rand, Rhuarc arborait une expression sinistre et Heirn semblait d’humeur à briser des pierres avec les dents.
— Je ne comprends pas, avoua Mat. On dirait que vous allez tuer quelqu’un… (Une éventualité qui ne l’arrangeait pas vraiment, étant donné ce qu’il espérait.) Je croyais que les colporteurs, les trouvères et les Gens de la Route avaient un droit de passage dans votre désert.