— Une proposition intéressante, dit-elle de sa voix musicale. Je me nomme Keille Shaogi, colporteuse de mon état.
Elle arracha son chapeau à Kadere et le tendit à Mat.
— Presque neuf, mon bon sire, et très solide. Vous en aurez besoin pour survivre dans la Tierce Terre. Ici, un homme peut mourir en un clin d’œil. (Keille claqua de ses doigts boudinés.) Comme ça, oui ! (Elle eut un rire de gorge aussi séduisant que sa voix normale.) Et une femme aussi ! Une couronne d’or, c’est ça ? (Voyant qu’il hésitait, elle foudroya Mat du regard.) Je propose rarement deux fois le même marché à un homme…
Une femme très spéciale, pour le moins… N’était une grimace, Kadere n’avait pas émis la moindre protestation. Si ces deux-là étaient associés, inutile de se demander qui dirigeait l’autre. Et si le fichu chapeau pouvait empêcher la tête de Mat de cuire à grand feu, une couronne d’or n’était pas un prix excessif.
Keille mordit la pièce de Tear avant de consentir à lâcher le chapeau.
Miracle des miracles, le couvre-chef noir se révéla à la taille de Mat. Et s’il ne faisait guère plus frais dessous, on y était au moins à l’ombre. Retirant le mouchoir blanc qui protégeait ses cheveux, Mat le glissa dans sa poche.
— Quelqu’un d’autre a une envie à satisfaire ? lança Keille en balayant du regard les Aiels.
Avisant Aviendha, elle retroussa les lèvres, sa conception d’un sourire, sans doute, et murmura :
— Quelle charmante enfant…
Puis elle se tourna vers Rand :
— Et vous, mon bon sire ?
Une telle voix sortant d’un tel corps, voilà qui avait vraiment de quoi stupéfier un honnête homme.
— Un accessoire pour vous protéger de cette terre désespérante ?
Orientant Jeade’en de façon à pouvoir observer les conducteurs de chariot, Rand se contenta de secouer la tête. Affublé d’un shoufa, il avait vraiment l’air d’un Aiel.
— Ce soir, Keille, dit Kadere. Nous ferons des affaires ce soir, à un endroit appelé Guet d’Imre.
— Si tu le dis…
Keille étudia un long moment la colonne de Shaido, puis elle s’intéressa au groupe des Matriarches. Sans crier gare, elle tourna les talons et fila vers sa roulotte.
— Dans ce cas, lança-t-elle à Kadere par-dessus son épaule, pourquoi fais-tu perdre leur temps à ces bons sires ? En route, Kadere, en route !
Les yeux rivés sur la colporteuse, Rand secoua de nouveau la tête.
Un trouvère l’attendait à côté de sa roulotte. Craignant que la chaleur lui donne des visions, Mat cligna des yeux, mais l’artiste itinérant ne disparut pas. D’âge moyen, les cheveux bruns, il portait la cape multicolore typique de sa profession. Les yeux rivés sur les Aiels, il ne bougea pas jusqu’à ce que Keille le pousse sans ménagement vers les marches du véhicule.
Avant de se diriger vers la sienne, Kadere regarda la roulotte de la femme avec une expression fermée digne du plus taciturne des Aiels.
Des gens bizarres, vraiment…
— Tu as vu le trouvère ? demanda Mat.
Rand hocha distraitement la tête. Les yeux braqués sur la caravane, il étudiait les chariots comme s’il n’en avait jamais vu de sa vie. Alors que Rhuarc et Heirn étaient déjà en chemin vers la colonne, les cent guerriers de l’escorte attendaient que Rand se décide à bouger. Sans le quitter du regard, ces hommes sondaient le moindre recoin où aurait pu se cacher une souris.
Alors que les conducteurs secouaient leurs rênes, Rand ne broncha toujours pas.
— Vraiment bizarres, ces colporteurs, tu ne trouves pas ? lança Mat. Mais il faut être un peu dérangé pour s’aventurer dans ce désert. Comme nous, par exemple…
Aviendha eut une moue peu flatteuse. Rand, lui, ne semblait pas avoir entendu. Le silence lui tapant sur les nerfs, Mat insista, histoire d’arracher trois mots à son ami :
— Tu aurais cru qu’escorter un colporteur était un tel honneur ? Rhuarc et Couladin ont failli en venir aux mains. Tu comprends quelque chose à ce ji’e’toh ?
— Tu es stupide…, maugréa Aviendha. Ça n’a aucun rapport avec le ji’e’toh. Couladin essaie de se comporter comme un chef. Rhuarc ne peut pas le laisser faire tant qu’il ne sera pas allé à Rhuidean. Les Shaido voleraient son os à un chien – en fait, ils voleraient l’os et le chien ! – mais ils méritent quand même d’avoir un vrai chef. À cause de Rand al’Thor, nous devons autoriser mille d’entre eux à planter leurs tentes sur nos terres.
— Ses yeux, souffla Rand sans cesser de regarder les chariots. Un homme dangereux.
— Les yeux de qui ? Couladin ?
— Non, Mat, ceux de Kadere. Il transpirait, il a même blêmi, mais ses yeux n’ont jamais changé. Il faut toujours regarder les yeux d’un homme. Pas comment il veut paraître, mais ce que ses yeux trahissent.
— Pour sûr, Rand…
Mat leva ses rênes et s’apprêta à talonner Pépin. Au fond, le silence n’était pas une si mauvaise chose que ça.
Cessant de s’intéresser aux chariots, Rand regarda à droite et à gauche, étudiant à présent le sommet des collines et des buttes les plus proches.
— Le temps, voilà le danger. Le temps pose des pièges. Je dois éviter ceux de mes adversaires tout en armant les miens.
Sondant lui aussi les hauteurs, Mat ne vit rien, à part quelques rares buissons et une poignée d’arbres ratatinés. Aviendha leva aussi les yeux, puis elle les braqua sur Rand tout en tirant sur son châle.
— Des pièges ? répéta Mat. Qui pose des pièges ?
Une réponse sensée ! Lumière ! je ne demande que ça…
Un moment, Rand regarda son ami comme s’il n’avait pas compris la question. La caravane s’était ébranlée, escortée par les Promises, et elle se dirigeait vers la colonne de Jindo qui avançait à un bon rythme, imitée par les Shaido.
D’autres Promises partirent en éclaireuses. Bref, tout le monde bougeait, à part Rand et ses cent guerriers. Dans le groupe des Matriarches, Egwene faisait de grands gestes, comme si elle avait l’intention de venir voir ce qui se passait.
— Tu ne peux pas le voir ni le sentir, souffla Rand.
Se penchant vers Mat, il murmura assez fort pour que tout le monde l’entende :
— Nous voyageons avec le mal, désormais. Sois prudent, Mat.
Regardant de nouveau les chariots, Rand afficha une nouvelle fois son étrange rictus.
— Tu crois que Kadere est maléfique ?
— C’est un homme dangereux. Les yeux ne mentent pas… Mais qui peut en dire plus ? De toute façon, pourquoi m’inquiéter, puisque Moiraine et les Matriarches veillent sur moi ? Sans oublier Lanfear… Un homme a-t-il déjà bénéficié de tant d’attention sourcilleuse ? (Rand se redressa sur sa selle.) Voilà, ça a commencé… J’aimerais avoir ta chance, Mat. Ça a commencé, et il n’y a pas moyen de revenir en arrière, où que finisse par tomber le couperet.
Hochant gravement la tête, Rand talonna sa monture et se dirigea vers la colonne de Jindo, Aviendha et les cent guerriers sur les talons.
Rester seul ici ne lui disant rien, Mat s’empressa de suivre le mouvement. Le soleil étant encore haut dans le ciel sans nuages, il restait pas mal de chemin à faire avant de camper.