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Lan enfonça son épée au milieu du cercle déjà transpercé de flèches.

— Et comment déjoue-t-on cette tactique ?

— C’est très difficile… Au moment du contact – car on ne repère presque jamais les Aiels avant – il faut immédiatement envoyer la cavalerie enrayer ou au moins ralentir les assauts latéraux. Si on peut repousser l’attaque frontale, parce qu’on a gardé ses forces groupées et compactes, il devient possible de contre-attaquer les deuxième et troisième quarts et de les vaincre.

— Pourquoi veux-tu apprendre à combattre les Aiels ? explosa Aviendha. N’es-tu pas Celui qui Vient avec l’Aube afin de nous unifier et de nous rendre notre gloire passée ? De toute façon, si tu veux savoir comment vaincre les Aiels, demande à un Aiel. Sa méthode n’a aucune chance de marcher.

— À l’occasion, dit une voix familière, elle a été couronnée de succès avec ses soldats des Terres Frontalières…

C’était Rhuarc, la semelle de ses bottes souples ne faisant presque aucun bruit sur le sol rocheux. Une outre sous le bras, il se campa devant Aviendha.

— La tolérance est toujours de mise lorsqu’une personne a été cruellement déçue, mais il y a des limites à la bouderie. Tu as dû abandonner la lance à cause de ton devoir vis-à-vis de notre peuple et du sang… Un jour, c’est certain, tous nos chefs seront contraints de t’obéir au lieu de pouvoir te donner des ordres. Mais quand on est la Matriarche de la plus petite forteresse du plus petit clan de Taardad, on est liée par ses obligations et piquer une crise de colère ne change rien à la réalité.

Une Matriarche ? Rand se sentit complètement stupide. Bien entendu ! Ça expliquait pourquoi Aviendha était allée à Rhuidean. Mais il ne l’aurait jamais crue capable de renoncer à la lance. Cela dit, maintenant, il comprenait pourquoi on l’avait chargée de l’espionner. Pouvait-elle canaliser le Pouvoir ? Probablement… Depuis cette terrible Nuit de l’Hiver, il n’avait plus rencontré une femme – à part Min – qui n’ait pas ce talent douteux.

Rhuarc lança son outre à Rand. L’eau tiède coula dans sa gorge comme un vin bien frappé. Il s’efforça de ne pas en renverser sur son visage, pour ne pas gaspiller, mais la tentation fut très forte.

— J’ai pensé que tu aimerais apprendre à manier la lance, dit Rhuarc lorsque Rand cessa enfin de boire.

Le jeune homme s’avisa que l’Aiel portait seulement deux lances. En revanche, il avait deux rondaches…

À l’évidence, il n’existait pas de lance d’entraînement chez les Aiels. Celles de Rhuarc étaient munies d’un bon pied d’acier au bout, comme toutes les autres.

Épée ou lance, les muscles de Rand imploraient qu’on les laisse se reposer. Ses jambes auraient voulu qu’il s’asseye et sa tête aspirait à un bon oreiller. Si Keille et son trouvère étaient partis, les Aiels des deux camps le regardaient toujours. Ils venaient de le voir s’exercer avec une épée, fût-elle en bois. Une arme qu’ils méprisaient. Ces guerriers étaient son peuple. Même s’il ne les connaissait pas, ils étaient les « siens », à tous les sens possibles de l’expression.

Aviendha le fixait aussi. Maintenant que Rhuarc l’avait sermonnée, elle semblait avoir une raison de plus de lui en vouloir. Bien entendu, ce qu’elle pouvait penser de lui ne l’influençait pas. L’important, c’était l’opinion des Jindo et des Shaido.

— Lan, cette fameuse montagne – le devoir – pèse souvent très lourd. (Rand prit la lance et la rondache que lui tendait Rhuarc.) Quand a-t-on l’occasion de poser un peu son fardeau ?

— Le jour de sa mort, répondit le Champion.

Forçant ses jambes à bouger – et tentant d’oublier la présence d’Aviendha –, Rand se prépara à « affronter » Rhuarc.

Pour l’heure, il n’avait pas l’intention de mourir. Et il entendait que ça n’arrive pas avant longtemps.

Appuyé à la grande roue d’un chariot, bien à l’ombre du véhicule, Mat observait les Jindo massés devant lui afin d’observer Rand. Bien entendu, il ne voyait que leur dos.

Dragon Réincarné ou non, il fallait être dingue pour s’agiter ainsi sous ce cagnard. Un type à peu près sensé aurait au moins prévu un couvre-chef pour se protéger du soleil et une boisson bien fraîche pour se désaltérer. Avec une grimace, Mat baissa les yeux sur la chope de bière qu’il venait d’acheter à un des conducteurs. Chaude comme de la soupe, la bière n’avait vraiment pas bon goût. Au moins, c’était un liquide, et dans ce coin, ça ne courait pas les rochers… En plus de se payer un coup à boire – et si on oubliait le chapeau – il n’avait fait qu’une emplette : un brûle-gueule au fourneau décoré d’argent qui reposait maintenant dans sa poche en compagnie de sa blague à tabac. Pour l’instant, il n’était pas d’humeur à marchander. Sauf pour une place dans la caravane, histoire de quitter au plus vite le désert. Mais cet achat-là, jusqu’à nouvel ordre, ne semblait pas disponible.

À part avec la bière, qui ne faisait pas recette – les Aiels se fichaient qu’elle soit tiède, mais ils semblaient la trouver trop peu alcoolisée –, les colporteurs paraissaient battre des records de ventes. La plupart des clients étaient des Jindo, mais des Shaido venaient quand même régulièrement de l’autre camp. Après une longue conversation privée, Kadere et Couladin n’avaient pas réussi à conclure un accord. Du coup, le guerrier était reparti les mains vides. Détestant la défaite, Kadere avait regardé l’Aiel s’éloigner, ses yeux d’oiseau de proie rivés entre ses omoplates. Un Jindo qui avait besoin de lui parler avait dû répéter trois fois sa question avant de l’arracher à sa rumination.

En matière de pièces d’or ou d’argent, les Aiels n’étaient guère riches, mais les colporteurs n’avaient pas hésité longtemps à accepter les coupes d’argent, les figurines d’or ou les superbes tentures provenant du butin prélevé à Tear. D’autre part, les guerriers sortaient aisément de leur bourse des pépites d’or ou d’argent qui avaient éveillé la convoitise de Mat. Mais après une défaite aux dés, un Aiel risquait d’avoir envie de laver son honneur dans le sang avec ses lances. Cela dit, où pouvaient être les mines ? Là où un homme pouvait trouver de l’or, un autre en était capable aussi. Mais extraire du minerai devait être un travail épuisant. Buvant une bonne gorgée de bière tiède, Mat s’adossa plus confortablement à sa roue de chariot.

Savoir quelle marchandise avait du succès et laquelle n’en avait pas était un exercice fort intéressant. Les prix aussi en disaient long sur les gens. Loin d’être idiots, les Aiels n’échangeaient pas une salière en or, par exemple, contre un banal rouleau de tissu. Connaissant la valeur des choses, ils marchandaient sans jamais mollir, sauf quand il s’agissait de certains produits. Les livres, par exemple, partaient comme des petits pains. Tous les Aiels n’en voulaient pas, mais ceux que ça intéressait avaient pratiquement déjà dévalisé tout le stock de la caravane. La dentelle et le velours avaient à peine le temps d’être mis en vente, et les Aiels se les arrachaient contre d’incroyables quantités de pépites d’or et d’argent. Les rubans avaient le même genre de succès. En revanche, les soieries n’intéressaient personne. Selon un Shaido qui parlait avec Kadere, la soie était beaucoup moins chère à l’est.

Un conducteur de chariot bâti en force, le nez cassé comme il se devait, avait tenté de convaincre une Promise Jindo de lui acheter un bracelet sculpté en ivoire. Tirant de sa sacoche un bijou semblable mais plus large et plus épais, elle avait proposé au type un combat dont l’enjeu serait les deux bracelets. Après une longue hésitation, l’homme avait refusé, prouvant ainsi à Mat qu’il était encore plus bête qu’il en avait l’air.