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Les épingles et les aiguilles faisaient fureur. En revanche, les casseroles et la majorité des couteaux faisaient ricaner les clients, convaincus que les forgerons de chez eux faisaient du bien meilleur travail.

Les flacons de parfum, les sels de bain et les flasques d’eau-de-vie avaient un succès fou. Les alcools, en particulier, atteignaient des prix qui donnaient le tournis. Stupéfait, Mat avait entendu Heirn demander du tabac de Deux-Rivières. Mais les colporteurs n’en avaient pas.

Un autre conducteur vanta aux Aiels les mérites d’une grande arbalète incrustée d’or. Alors que les guerriers restaient de marbre, l’arme attira l’attention de Mat. En particulier, les nombreux lions en or qui la décoraient, avec des rubis en guise d’yeux, semblait-il. Petits, les rubis, mais ça n’en restait pas moins des pierres précieuses. Bien sûr, un arc long de Deux-Rivières pouvait décocher six flèches avant qu’un arbalétrier ait fini de retendre la corde de son arme. Pour être juste, la portée d’une arbalète pareille était bien supérieure à celle d’un arc – une centaine de pas environ. Si on affectait à chaque arbalétrier deux hommes chargés de retendre la corde de son arme de rechange, et en prévoyant des piquiers costauds pour repousser les assauts de la cavalerie…

Mat fit la grimace, puis il inclina la tête en arrière, la laissant reposer sur un rayon de sa roue. Voilà que ça le reprenait ! Il devait sortir du désert, fuyant Moiraine et tout ce qui ressemblait de près ou de loin à une Aes Sedai. Un petit séjour au pays lui ferait peut-être du bien. Avec un peu de chance, il arriverait à temps pour contribuer à la lutte contre les Capes Blanches.

C’est très improbable, sauf si j’emprunte ces maudits Chemins ou si j’utilise une de ces fichues Pierres-Portails.

Une solution à un problème qui resterait un problème… Pour commencer, à Champ d’Emond, il n’aurait aucune chance de découvrir ce que les serpents sur pattes avaient voulu dire avec leur histoire de Fille des Neuf Lunes – un mariage, lui ! – ou de mort et de renaissance. Sans parler de Rhuidean.

Sous sa chemise, il palpa le médaillon d’argent en forme de tête de renard qu’il portait de nouveau autour du cou. La pupille des yeux du renard était un petit cercle divisé par une ligne sinueuse, avec un côté brillant et l’autre mat. L’antique symbole des Aes Sedai, avant la Dislocation du Monde. S’emparant de la lance à la hampe noire dont le fer semblable à la lame d’une épée était décoré par deux corbeaux, Mat la posa sur ses genoux. Encore l’œuvre des Aes Sedai. À Rhuidean, il n’avait trouvé aucune réponse, en revenant avec encore plus de questions.

Avant Rhuidean, sa mémoire était pleine de trous. Par exemple, il pouvait se souvenir de s’être levé un matin, se dirigeant vers une porte, et d’être sorti dans la soirée. Entre les deux, rien de rien ! Désormais, quelque chose comblait ces fameux « trous ». Des rêves éveillés, en somme. On eût dit qu’il se remémorait des danses, des batailles, des rues et des villes qu’il n’avait jamais vues, et dont il n’aurait d’ailleurs pas certifié qu’elles existaient. Une centaine de fragments de mémoire venus d’une centaine d’hommes différents… Le mieux était de les tenir pour des rêves, même s’il aurait juré qu’il s’agissait de souvenirs tout aussi authentiques que les siens. Les batailles dominaient de loin. Parfois, elles s’insinuaient en lui, comme ça venait d’arriver tandis qu’il regardait l’arbalète. Devant un paysage, il se surprenait à réfléchir au meilleur moyen de tendre une embuscade, de se défendre en cas d’attaque ou de disposer une armée en vue d’une bataille rangée. De la folie !

Sans baisser les yeux sur la lance, il suivit du bout de l’index les inscriptions gravées sur la hampe noire. Il les lisait aussi aisément qu’un livre de son enfance, désormais. Pour s’en apercevoir, il lui avait fallu tout le voyage de retour, jusqu’à aujourd’hui.

Même si Rand n’avait rien dit, Mat pensait s’être trahi à Rhuidean. Sans raison apparente, il connaissait parfaitement l’ancienne langue, comme s’il avait puisé un mystérieux savoir dans ces rêves qui n’étaient pas les siens.

Par la Lumière ! que m’arrive-t-il ?

— Sa souvraya niende misain ye, dit-il à voix haute. Je suis perdu dans mes pensées…

— Par les temps qui courent, et pour cet Âge, me voilà devant un érudit.

Mat leva les yeux et découvrit le trouvère aux yeux noirs profondément enfoncés dans leurs orbites. De très haute taille, encore jeune et sûrement très prisé des femmes, ce type avait une façon désagréable de tenir la tête inclinée, comme s’il essayait de regarder les gens de travers.

— C’est seulement un truc que j’ai entendu un jour…

Mat se rappela qu’il devait être plus prudent. Si Moiraine décidait de le renvoyer à la Tour Blanche, comme sujet d’études, on ne l’en laisserait sûrement plus sortir.

— On entend des bribes d’expression et on les mémorise. Je connais quelques phrases…

Un excellent moyen de couvrir les bévues qu’il risquait de commettre.

— Je suis Jasin Natael, trouvère de mon état.

Natael ne fit aucun effet de cape, contrairement à Thom. Un charpentier ou un charron se seraient présentés de la même façon.

— Je ne te dérange pas, mon jeune ami ?

En guise de réponse, Mat regarda le sol, à côté de lui. Le trouvère s’assit en prenant garde à ne pas froisser sa cape. Il semblait fasciné par les Jindo et les Shaido qui allaient et venaient parmi les chariots, la plupart armés de leurs lances et de leur rondache.

— Les Aiels… Ce n’est pas ce que j’attendais… Je n’en crois toujours pas vraiment mes yeux.

— Je suis avec eux depuis des semaines, confia Mat, et je ne sais toujours pas trop que croire… Un peuple étrange. Si une Promise te propose de jouer au Baiser des Promises, je te conseille de refuser. Poliment…

Natael plissa le front.

— Tu mènes une vie hors du commun, semble-t-il.

— Que veux-tu dire ?

— Tu ne crois quand même pas que c’est un secret ? Très peu d’hommes voyagent en compagnie de… d’une Aes Sedai. Nommément, Moiraine Damodred. Et il y a aussi Rand al’Thor. Le Dragon Réincarné. Celui qui Vient avec l’Aube. Qui peut dire combien de prophéties il est censé accomplir ? Un compagnon de voyage peu coutumier, non ?

Les Aiels avaient bavardé… Rien de choquant, car n’importe qui aurait fait la même chose à leur place. Pourtant, entendre un inconnu parler ainsi de Rand était déconcertant.

— Pour l’instant, il est à la hauteur de la tâche. S’il t’intéresse, va donc lui parler. Moi, je sombrerai très bientôt dans l’oubli.

— Lui parler ? Pourquoi pas ? Mais plus tard. Pour l’instant, occupons-nous de toi. J’ai cru comprendre que tu es allé à Rhuidean – le premier non-Aiel à accomplir cet exploit depuis trois mille ans. Tu y as trouvé cette arme ?

Le trouvère tendit la main vers la lance, mais quand Mat la tira légèrement vers lui, il n’alla pas jusqu’au bout de son geste.

— Dis-moi ce que tu as vu à Rhuidean !

— Pourquoi ?

— Parce que je suis un trouvère.

Natael inclina la tête, mais sa voix trahit qu’il était agacé de devoir s’expliquer. Comme pour prouver ses dires, il souleva un coin de sa cape multicolore.

— Tu as vu ce que nul n’a jamais contemplé, à part une poignée d’Aiels. Tu imagines les récits que je pourrais en tirer ? Si ça te chante, rien n’empêche que tu en sois le héros.

— Surtout pas ! s’écria Mat. Je refuse d’être un fichu héros.

Cela dit, pourquoi garder le silence ? Amys et ses collègues répétaient sans cesse qu’il ne fallait pas parler de Rhuidean, mais depuis quand était-il un Aiel ? De plus, si quelqu’un qui accompagnait les colporteurs l’avait à la bonne, ça ne lui ferait pas de mal, quand viendrait le moment de filer.