Mat raconta toute l’histoire, du mur de brouillard jusqu’au retour à l’air libre, en l’expurgeant toutefois de certains détails. Pas question, par exemple, de parler du portique, ce ter’angreal distordu, et il préférait oublier les guerriers de poussière qui avaient tenté de les tuer, Rand et lui. La description de la ville devrait suffire. Sans oublier Avendesora.
Natael ne s’intéressa pas à l’Arbre de Vie. En revanche, il bombarda Mat de questions sur tout le reste. Que ressentait-on en traversant le brouillard ? Combien de temps mettait-on à arriver sous l’étrange dôme de brume ? À quoi ressemblaient les rues, les fontaines et les bâtiments ?
Mat fut très prudent sur les descriptions. S’il ne se surveillait pas, il risquait de finir par parler du portique.
Quand il eut vidé sa chope de bière, il continua à parler jusqu’à en avoir la gorge sèche. Racontée comme ça, son histoire semblait plutôt ennuyeuse, comme s’il avait simplement attendu le retour de Rand pour repartir avec lui. Malgré tout, Natael semblait fasciné. Un point commun qu’il avait avec Thom : cette façon d’écouter comme s’il voulait tout absorber des pensées de son interlocuteur.
— C’est ça que tu es censé faire ? lança soudain une voix féminine.
Mat ne put s’empêcher de sursauter en entendant Keille apostropher ainsi le trouvère. Cette femme le mettait mal à l’aise. Et là, elle semblait prête à lui arracher le cœur, tout comme à Natael.
Le trouvère se releva à la hâte.
— Ce jeune homme me confiait des choses fascinantes sur Rhuidean. Tu n’en croiras pas tes oreilles.
— Nous ne sommes pas là pour Rhuidean, siffla (harmonieusement) Keille.
Au moins, elle se contentait de foudroyer le trouvère du regard, désormais.
— Je t’ai dit que…
— Rien du tout !
— Tu ne me feras pas taire !
Oubliant Mat, la femme et le trouvère s’éloignèrent en se disputant. À force de gesticulation, il sembla que Natael avait réussi à imposer le silence à sa compagne.
Mat frissonna de la tête aux pieds. Comment pouvait-on vivre avec une femme pareille ? Selon lui, cohabiter avec un ours affligé d’une rage de dents eût été moins périlleux.
Avec Isendre, en revanche… Ce visage, ces yeux, cette démarche ondulante… S’il pouvait l’éloigner de Kadere, ne trouverait-elle pas un jeune héros – pour elle, les guerriers de poussière mesureraient dix pieds de haut ! –, rectification, un jeune et beau héros, plus à son goût qu’un vieux colporteur ? Un sujet de réflexion à ne pas abandonner…
Alors que le soleil sombrait à l’horizon, des feux alimentés par des branches d’épineux crépitèrent entre les tentes de tous les camps. Une bonne odeur de nourriture flotta dans l’air. De la chèvre rôtie avec des poivrons séchés…
Avec la nuit, le froid arriva, comme toujours dans le désert. À croire que le soleil emportait toute la chaleur avec lui. En partant de la Pierre, Mat n’aurait jamais imaginé qu’il allait regretter de n’avoir pas ajouté une cape d’hiver dans ses bagages. Les colporteurs en avaient peut-être une à vendre. À moins que Natael consente à jouer la sienne aux dés…
Mat dîna autour du feu de camp de Rhuarc, avec Heirn et Rand. Sans oublier l’inévitable Aviendha, bien sûr. Et les colporteurs, Natael ne quittant pas Keille tandis qu’Isendre se collait à Kadere. L’isoler du vieux type allait être plus difficile que Mat l’avait prévu. Encore que… Même si elle ne lâchait pas Kadere, la splendide jeune femme n’avait d’yeux que pour Rand. À croire qu’elle portait déjà des anneaux aux oreilles, comme un mouton marqué ainsi afin qu’on sache à qui il appartenait.
Rand et Kadere semblaient ne s’apercevoir de rien. Pour le colporteur, c’était logique, puisqu’il ne quittait pas des yeux le Dragon Réincarné.
Ayant repéré le manège d’Isendre, Aviendha foudroyait Rand du regard.
Bref, une ambiance glaciale. Par bonheur, le feu fournissait un peu de chaleur.
Quand le rôti de chèvre accompagné de champignons jaunes tachetés plus épicés que prévu fut terminé, Rhuarc et Heirn sortirent leur brûle-gueule. Puis le chef des Taardad demanda une chanson à Natael.
Le trouvère sursauta.
— Hein ? Oui, bien sûr, bien sûr… Laissez-moi le temps d’aller chercher une harpe.
La brise désormais glaciale gonfla la cape du trouvère tandis qu’il se dirigeait vers le chariot de Keille.
Natael était bien différent de Thom Merrilin, qui se munissait de sa harpe et de sa flûte pratiquement dès qu’il sortait du lit. Finissant de bourrer son brûle-gueule, Mat eut le temps de l’allumer avant que l’artiste revienne et s’installe devant son public comme s’il était un roi. Ça, c’était un point commun avec Thom.
Quand sa harpe eut émis une note cristalline, Natael commença :
La tendresse des vents, tels les doigts du printemps
La tendresse des pluies, larmes du paradis,
La tendresse des ans, de tant de joie remplis,
De l’orage qui point cache l’avènement.
Pluies d’acier, tourbillons et batailles sanglantes
Voilà ce qui attend nos cœurs dans la tourmente.
La chanson s’intitulait Le Gué de Midean. Troublante coïncidence, elle était originaire de Manetheren et parlait d’une guerre antérieure à celle des Trollocs. L’interprétation de Natael se révéla plus qu’honorable. Bien sûr, il n’avait pas l’amplitude vocale de Thom, mais des Aiels se massèrent pourtant autour du feu, à la lisière de son cercle de lumière, pour entendre l’histoire du lâche Aedomon et de ses Saferis. Après que le pleutre eut lancé une attaque surprise contre Manetheren, pillant, saccageant et incendiant les villages, le roi Buiryn, indigné que tant de malheureux aient été contraints à l’exode, avait levé une armée, la conduisant à affronter les Saferis au gué de Midean. Les soldats de Manetheren, même s’ils combattaient à dix contre un, avaient résisté trois jours durant. Alors que les flots de sang rougissaient la rivière, tandis que des corbeaux se massaient dans le ciel, les troupes de Buiryn, le roi à leur tête, avaient traversé le gué de Midean avec l’intention de tuer Aedomon et de contraindre ainsi ses hommes à la retraite. Mais des hordes d’ennemis les avaient pris en tenaille, les enfermant dans un piège mortel. Sous l’étendard à l’Aigle Rouge, les héros de Manetheren avaient refusé de se rendre, y compris quand leur défaite s’était révélée inévitable.
Leur courage avait fini par toucher le cœur pourtant de pierre d’Aedomon. Au soir du troisième jour, il avait permis aux survivants de rentrer chez eux. En hommage à leur bravoure, il avait lui-même pris avec ses soldats le chemin du retour vers le Safer.
Dans l’eau rouge de sang, ô retraite héroïque !
Sans avoir renoncé ni déposé leurs armes
Le cœur demeuré fier sous un torrent de larmes,
Ces vaincus repartaient avec pour viatique
Une moisson d’honneur que célèbrent les Âges.
Natael pinça une dernière corde sous les sifflets enthousiastes des Aiels, certains tapant rythmiquement de l’embout de leur lance sur leur rondache recouverte de cuir.
Les choses ne s’étaient pas passées ainsi, bien entendu, et Mat s’en souvenait très bien.
Par la Lumière ! je ne veux pas de ces souvenirs-là !
Mais il n’était pas en son pouvoir de les refuser.
Il se rappelait avoir conseillé à Buiryn de ne pas accepter l’offre d’Aedomon. Mais une petite chance, avait rétorqué le roi, valait mieux que pas de chances du tout.