Sa barbe noire brillante dépassant de la grille de son casque, Aedomon avait bel et bien retiré ses lanciers. Attendant que les survivants aient atteint le gué, ses archers étaient sortis de leur cachette et sa cavalerie avait chargé. Une drôle de façon de s’en retourner au Safer !
Dans son dernier souvenir du gué, Mat, de l’eau jusqu’à la taille, trois flèches plantées dans la poitrine, tentait de ne pas se laisser emporter par le courant.
Il gardait une image bien plus tardive… Un fragment, pour être plus précis. Aedomon, sa barbe désormais grise, basculant de son cheval qui se cabrait, lors d’une dure bataille dans une forêt. La lance plantée dans son dos venait de la main d’un jeune garçon encore imberbe et sans armure…
Depuis que la mémoire lui revenait, Mat regrettait l’époque où elle était pleine de trous !
— La chanson te déplaît ? demanda Natael.
Mat eut besoin de quelques secondes pour s’apercevoir que le trouvère ne s’adressait pas à lui mais à Rand. Avant de répondre, celui-ci regarda un moment le feu en se frottant les mains.
— Je ne suis pas sûr qu’il soit sage de se fier à la générosité d’un adversaire. Qu’en penses-tu, Kadere ?
Hésitant, le colporteur regarda la jeune femme accrochée à son bras.
— Je ne pense rien de ces choses-là, finit-il par dire. Je m’intéresse au commerce, pas à la guerre.
Keille éclata d’un rire gras. Jusqu’à ce qu’elle voie le sourire d’Isendre, franchement condescendant face à une femme qui aurait pu fournir la matière à fabriquer trois donzelles comme elle ! Vexée, la colporteuse se rembrunit et foudroya Isendre de son regard cerné de replis de peau graisseux.
Des cris d’alarme retentirent soudain dans le noir, à l’extérieur du périmètre du camp. Alors que tous les Aiels se voilaient, des Trollocs jaillirent des ombres. Zébrant l’air avec leur cimeterre, leur lance ou leur trident, ils fondirent sur les humains, des Myrddraals sur leurs talons, tels des serpents venimeux dépourvus d’yeux.
Une attaque si soudaine ! Pourtant, les Aiels se battaient comme s’ils avaient été avertis une heure plus tôt, leurs lances faisant des ravages dans les rangs ennemis.
Du coin de l’œil, Mat vit que Rand avait invoqué son épée de flammes. Puis il fut lui-même entraîné dans la mêlée, maniant son arme à la hampe noire à la fois comme une lance et comme un bâton de combat.
Alors qu’il frappait de taille et d’estoc, il pensa avec reconnaissance (c’était bien la première fois) à ses souvenirs oniriques. Grâce à eux, sans doute, sa curieuse arme lui semblait familière et il l’utilisait avec des compétences susceptibles de lui sauver la vie.
Dans ce tourbillon de folie meurtrière, ce n’était pas du luxe.
Des Trollocs se dressaient devant lui puis tombaient comme des quilles, abattus par sa lance ou celles d’un Aiel – ou disparaissaient, happés dans un vortex de cris, de hurlements et de cliquetis d’acier.
Un Myrddraal défia le jeune homme, sa lame noire percutant celle de la lance dans une gerbe d’étincelles bleues. Une seconde plus tard, le Blafard disparut, entraîné par la cohue vers un autre adversaire. En deux occasions, une lance aielle siffla à ses oreilles et alla se planter dans le torse d’un monstre qui tentait de l’attaquer par-derrière. Un peu plus tard, après avoir transpercé la poitrine d’un Myrddraal, Mat sut qu’il avait porté un coup mortel. Toujours debout, le Blafard eut un étrange sourire, son « regard » faisant frissonner Mat jusqu’à la moelle des os. Puis il arma son bras pour frapper un dernier coup, mais des flèches aielles vinrent soudain hérisser sa poitrine et son dos. Se retournant, le Sans-Yeux agonisant laissa le temps à Mat de sauter hors de la portée de son épée de ténèbres.
Dix fois au moins, la hampe noire de la lance, aussi dure que de l’acier, dévia au tout dernier moment la lame ou la hache d’un Trolloc. Également pour la première fois, Mat se réjouit que l’arme ait été fabriquée par des Aes Sedai. Sur sa poitrine, la tête de renard en argent lui envoyait des ondes glacées, comme pour lui rappeler qu’elle était elle aussi l’œuvre des Aes Sedai. Pour l’heure, le jeune homme ne s’en offusquait pas. S’il le fallait pour sauver sa peau, il était prêt à suivre Moiraine comme un mignon petit chiot.
Après quelques minutes de combat – ou quelques heures, Mat n’aurait su le dire – il n’y eut plus l’ombre d’un Myrddraal ou d’un Trolloc en vue. Dans les ombres, des cris laissaient penser que les Aiels poursuivaient les survivants. Le sol était jonché de cadavres. Des guerriers, hélas, et des Créatures des Ténèbres, les Blafards agonisants fendant encore l’air avec leur épée noire.
Mat s’aperçut soudain qu’il était à bout de souffle, tous les muscles comme de la guimauve. Les poumons en feu, il se laissa tomber à genoux et s’appuya à sa lance. La bâche de trois chariots était en feu, constata-t-il, et l’un des conducteurs était comme épinglé au flanc de son véhicule par la lance d’un Trolloc. Plusieurs tentes brûlaient aussi, certaines dans le camp des Shaido. La preuve qu’ils avaient eux aussi dû repousser une attaque.
Sa lame de feu toujours entre les mains, Rand approcha de Mat.
— Tu vas bien ? demanda-t-il.
Aviendha suivait bien entendu comme son ombre le Dragon Réincarné. Ayant déniché une lance et une rondache, elle avait relevé un coin de son châle pour s’improviser un voile. Même en robe, cette femme ressemblait à une incarnation de la mort.
— Je suis en pleine forme, maugréa Mat en se redressant péniblement. Avant de s’endormir, quoi de plus sain qu’un peu d’exercice avec des Trollocs ? Pas vrai, Aviendha ?
La jeune femme découvrit son visage et gratifia le jeune flambeur d’un petit sourire. À coup sûr, elle avait aimé pour de bon cette « joyeuse » diversion.
Ruisselant d’une sueur glacée par le vent, Mat se demanda s’il n’allait pas geler sur pied.
En compagnie d’Amys et de Bair, Moiraine et Egwene passaient de blessé en blessé. Le plus souvent, l’Aes Sedai laissait derrière elle un veinard pétrifié par le contrecoup de la guérison. De temps en temps, elle passait son chemin après avoir secoué la tête…
Rhuarc approcha, l’air sinistre.
— Des mauvaises nouvelles ? demanda Rand.
— À part la présence de Trollocs à deux cents lieues, au minimum, de la zone qu’ils ne devraient pas dépasser ? Peut-être bien… Une cinquantaine de monstres ont attaqué le camp des Matriarches. Sans Moiraine Sedai, et un coup de pouce de la chance, ils l’auraient rasé. Sur le camp des Shaido, l’attaque a été menée par moins de Trollocs. En principe, vu qu’il s’agit du plus grand camp, ç’aurait dû être le contraire. Je pense que c’était une diversion, pour qu’ils ne viennent pas à notre secours. Avec les Shaido, on ne peut pas être sûr qu’ils l’auraient fait, mais les Trollocs et les Myrddraals ne le savaient peut-être pas…
— S’ils étaient informés de la présence d’une Aes Sedai parmi les Matriarches, dit Rand, l’autre attaque était peut-être aussi une diversion, pour que Moiraine Sedai ne nous aide pas. Mes ennemis me suivent, Rhuarc. Ne perds jamais ça de vue. Où que j’aille, ils ne sont jamais loin.
Isendre sortit soudain la tête de la première roulotte. Quand Kadere eut sauté du véhicule, la jeune femme recula et ferma la porte peinte en blanc. Le colporteur regarda le carnage à la lueur des flammes qui consumaient trois de ses chariots. Très vite, il s’intéressa au petit groupe rassemblé autour de Mat, comme si le sort des véhicules l’indifférait.
En parlant à Keille, restée à l’intérieur, Natael sortit de la seconde roulotte. Lui aussi riva les yeux sur Mat et ses compagnons.
— Imbéciles…, marmonna Mat. Se cacher à l’intérieur des roulottes… Comme si ç’avait jamais arrêté les Trollocs. Ces crétins auraient pu rôtir là-dedans !