— Mais ils sont encore vivants, dit Rand. Mat, il est toujours très important de voir qui survit ou non. C’est comme aux dés. Pour gagner, il faut jouer, et comment jouer si on est mort ? Qui peut dire quel jeu pratique le colporteur ?
Rand ricana et l’épée de flammes se volatilisa.
— Moi, je vais dormir un peu, annonça Mat en se détournant. Réveille-moi si les Trollocs reviennent. Non, laisse-les plutôt me tuer dans mon sommeil. Je suis trop fatigué pour me lever en sursaut.
Rand avait sombré dans la folie, c’était évident. Si les événements de la soirée convainquaient Keille et Kadere de ne pas traîner dans le coin, Mat avait bien l’intention de jouer la fille de l’air avec eux.
Bien qu’il ne soit pas blessé, Rand se laissa examiner par Moiraine. Avec tant de malheureux à guérir, marmonna l’Aes Sedai, il n’était pas question qu’elle gaspille ses forces en le débarrassant de sa fatigue avec le Pouvoir de l’Unique.
— Cette attaque te visait…, dit-elle alors que les gémissements des blessés montaient de toutes parts.
Tirés par les chevaux de bât et les mules, les carcasses des Trollocs ne souilleraient bientôt plus le camp. Concernant les Myrddraals, les Aiels semblaient décidés à les laisser où ils étaient jusqu’à ce qu’ils ne bougent plus, prouvant ainsi qu’ils étaient morts. Un vent glacé et sec comme du parchemin balayait le Guet d’Imre.
— Vraiment ? ironisa Rand à l’intention de Moiraine.
Le foudroyant du regard, l’Aes Sedai renonça à répondre et préféra aller s’occuper des blessés.
Egwene approcha de Rand, et, sans s’arrêter, lâcha entre ses dents :
— Quoi que tu fasses pour la perturber, je te demande d’arrêter !
La voyant regarder Aviendha, Rand n’eut aucun doute sur ce qu’elle voulait dire. Avant qu’il ait pu protester de son innocence, son amie accéléra le pas pour aller rejoindre Bair et Amys. Avec ses tresses et ses rubans, la pauvre avait l’air ridicule. Et les Aiels qui souriaient dans son dos semblaient partager cette opinion.
Frissonnant et mal assuré sur ses jambes, Rand gagna péniblement sa tente. De sa vie, il n’avait jamais été si fatigué. Au début du combat, l’épée avait failli ne pas répondre à son appel. L’épuisement, espérait-il… Parfois, quand il tentait d’entrer en contact avec la Source, il ne la trouvait pas. Il arrivait aussi que le Pouvoir refuse de faire ce qu’il lui demandait. Mais l’épée ne lui avait jamais fait défaut. Oui, ce devait être la fatigue.
Bien entendu, Aviendha suivit Rand jusqu’à l’entrée de sa tente.
Le lendemain matin, il l’y retrouva assise en tailleur, mais sans lance ni rondache. Une espionne ? Certes, mais il était quand même content de la voir. Au moins, il savait qui elle était, quelle était sa fonction et ce qu’elle éprouvait pour lui.
38
Visages cachés
Le Jardin des Brises d’Argent n’avait rien d’un jardin. En réalité, il s’agissait d’une grande cave à vin – bien trop énorme pour qu’on la qualifie de « magasin » – située sous le Grand Cercle, au sommet d’une colline de la péninsule Calpene, la plus à l’ouest des trois presqu’îles de Tanchico. La raison sociale de ce commerce s’expliquait partiellement par les colonnes en marbre strié de vert et les balustrades qui remplaçaient tout un mur du bâtiment, sauf au dernier étage. En cas de pluie, on pouvait abaisser des rideaux de soie enduits d’huile afin d’être imperméables. La pente de la colline étant abrupte, de ce côté-là, les tables disposées le long des balustrades offraient une vue magnifique sur les dômes et les minarets blancs de la cité, et au-delà, sur son immense port plus empli de bateaux que jamais. Tanchico avait besoin de tout – un besoin désespéré – et on pouvait s’y faire des fortunes. Jusqu’au moment, bien entendu, où tout s’arrêterait, l’or et le temps cessant de couler à flots.
Avec ses lampes dorées, son plafond incrusté de plaques de cuivre chantournées polies jusqu’à briller comme de petits soleils, ses serveurs et ses serveuses sélectionnés pour leur grâce, leur beauté et leur style, Le Jardin des Brises d’Argent était la plus luxueuse et la plus coûteuse cave à vin de la cité, même avant les troubles. Désormais, c’était un lieu outrageusement cher. Les gens vraiment riches y venaient toujours, bien entendu. Des hommes et des femmes spécialisés dans le trafic d’influence, ou des affidés du pouvoir – parfois influents pour de bon, et souvent persuadés à tort de l’être. Dans certains domaines, il n’y avait plus beaucoup d’affaires à réaliser. Dans d’autres, il y en avait davantage qu’avant…
La cloison entourant chaque table en faisait une sorte d’île se dressant sur le sol carrelé de vert et d’or. Ajourées afin que personne ne puisse écouter aux murs sans être vu, ces cloisons étaient juste assez hautes pour dissimuler au regard des curieux les gens qui se retrouvaient dans ces havres d’intimité. Malgré cette précaution, les clients venaient en général masqués, surtout le soir, et les plus prudents laissaient un garde du corps devant leur « île », lui aussi masqué pour éviter toute identification du client par recoupements. Les visiteurs les plus précautionneux allaient jusqu’à choisir un gorille privé de sa langue, histoire d’éviter les fuites.
Aucun de ces cerbères ne portait une arme visible. La propriétaire du Jardin, une femme mince d’âge indéterminé nommée Selindrin, interdisait qu’on entre chez elle avec une arme. Et nul n’osait violer cette règle, en tout cas ouvertement.
Assise à sa table habituelle, contre la balustrade, Egeanin regardait les bateaux, dans le port, avec un intérêt particulier pour ceux qui appareillaient. Cette seule vue lui donnait envie d’être de nouveau sur un pont en train de crier des ordres. Qui aurait cru que le devoir l’entraînerait un jour si loin de sa passion ?
D’instinct, elle ajusta le loup qui dissimulait la moitié supérieure de son visage. Avec cet accessoire, Egeanin se sentait ridicule, mais c’était indispensable pour accomplir sa mission. Le masque bleu, pour s’assortir à sa robe au col montant, la robe de soie elle-même et ses cheveux noirs – qui lui tombaient sur les épaules, désormais – étaient le maximum qu’elle consentait à faire. Passer pour une native du Tarabon n’était pas nécessaire, car Tanchico regorgeait de réfugiés, bon nombre d’entre eux étant des étrangers poussés à s’y rendre par les troubles récents. De toute façon, elle n’aurait pas pu aller jusque-là. Ces gens étaient des animaux qui ignoraient l’ordre et la discipline.
Non sans regret, Egeanin se détourna du port et regarda son compagnon de table, un type au visage étroit qui arborait sans cesse un sourire de fouine cupide. Le col effiloché de Floran Gelb passait très mal au Jardin, d’autant plus que l’infect personnage s’essuyait sans cesse les mains sur sa veste. Egeanin rencontrait pourtant toujours en ce lieu luxueux les petits hommes plus ou moins crasseux avec lesquels elle était obligée de traiter. Une récompense pour eux, et un moyen de les déstabiliser.
— Qu’avez-vous pour moi, maître Gelb ?
Après s’être une nouvelle fois essuyé les mains, Gelb sortit de sous la table un sac de toile et regarda anxieusement son interlocutrice. S’emparant du sac, Egeanin le tint à bout de bras sous la table avant de l’ouvrir. Il contenait un a’dam en métal argenté – un collier et un bracelet astucieusement reliés par une sorte de laisse dont on ne pouvait pas les détacher.
Satisfaite, Egeanin referma le sac et le posa sur le sol. C’était le troisième a’dam que Gelb retrouvait. Un record, par rapport à ses collègues.