— Du très bon travail, maître Gelb.
Egeanin lança à travers la table une petite bourse que Gelb récupéra au vol, la glissant sous sa veste comme s’il s’agissait de la couronne de l’Impératrice, non d’une poignée de pièces d’argent.
— Vous avez autre chose, maître Gelb ?
— Ces femmes… Celles que vous m’avez chargé de chercher…
Avec le temps, Egeanin s’était habituée au débit trop rapide de ces gens. Mais elle aurait donné cher pour que ce type ne se passe pas sans cesse la langue sur les lèvres. Ça ne le rendait pas plus difficile à comprendre, mais quelle offense à l’esthétique !
Egeanin faillit dire à Gelb que ce sujet ne l’intéressait plus. En réalité, c’était en partie pour ça qu’elle était à Tanchico. Et peut-être même entièrement pour ça, désormais.
— Oui, ces femmes ? demanda-t-elle.
Avoir eu la tentation de négliger son devoir ayant poussé Egeanin à parler d’un ton plus dur qu’elle l’aurait voulu, son misérable interlocuteur tressaillit.
— Je crois en avoir découvert une autre.
— Vous êtes sûr ? Dois-je vous rappeler vos… erreurs ?
« Erreurs » était un euphémisme. Une bonne dizaine de femmes correspondant vaguement aux descriptions qu’elle avait fournies à Gelb lui avaient fait perdre son temps, mais sans lui compliquer la vie. En revanche, la noble dame réfugiée d’un domaine dévasté par la guerre, quel sac de nœuds ! Pensant qu’il gagnerait plus ainsi, Gelb avait capturé la femme dans la rue au lieu d’informer simplement Egeanin de son existence. À la décharge du petit homme, dame Leilwin était le sosie d’une des proies d’Egeanin, mais elle l’avait prévenu qu’aucune de ces femmes ne parlerait avec un accent qu’il reconnaîtrait – et surtout pas celui du Tarabon.
Jugeant qu’exécuter Leilwin serait une erreur, Egeanin n’avait pas pu la libérer non plus, car elle aurait raconté son histoire dans tout Tanchico. Ligotée et bâillonnée, la noble dame avait embarqué en pleine nuit sur un bateau-courrier. Là où allait cette jeune beauté, quelqu’un trouverait sûrement mieux à faire d’elle que lui couper la gorge. Cela dit, Egeanin n’était pas à Tanchico pour recruter de jolies servantes et les envoyer au pays.
— Cette fois, je n’ai pas fait d’erreur, maîtresse Elidar, affirma Gelb avec un grand sourire qui dévoila ses dents. Et je n’en ferai pas. Mais il me faut un peu d’or. Pour être sûr – en m’approchant assez. Quatre ou cinq couronnes ?
— Je vous paie au résultat, répondit Egeanin. Après vos bévues, réjouissez-vous que je vous fasse encore cette grâce.
Gelb se passa la langue sur les lèvres – un signe de nervosité, à ce moment précis.
— Vous avez dit… Au début, vous m’avez confié avoir quelques pièces en réserve pour ceux qui seraient capables de faire un travail très… spécial.
Un muscle se contracta sur la joue du petit homme. Il regarda autour de lui comme si un espion avait pu sans se faire repérer coller son oreille aux trois murs ajourés de l’alcôve privée, puis il baissa le ton et croassa :
— Semer le trouble, c’était bien ça ? Un des valets du seigneur Brys répand une rumeur au sujet de l’Assemblée et du choix de la nouvelle Panarch. Moi, je pense que ce n’est pas une rumeur, mais la vérité. Le type était soûl. Quand il a pris conscience de ce qu’il venait de dire, il a failli se vomir dessus. Même s’il mentait, un bruit comme celui-là pourrait mettre Tanchico à feu et à sang.
— Croyez-vous vraiment qu’il soit nécessaire de payer pour que tout aille mal dans cette ville ?
En fait, Tanchico était comme une poire trop mûre prête à tomber de son arbre au premier coup de vent. Le pays tout entier pourrissait sur pied. Egeanin fut cependant tentée de payer pour entendre la « rumeur » de Gelb. Son travail consistait à acheter tous les biens et toutes les informations dignes d’intérêt – et à l’occasion, d’en vendre à son tour. Mais traiter avec ce minable la répugnait. Et ses propres doutes la terrorisaient.
— Ce sera tout, maître Gelb. Si vous trouvez une autre femme, vous savez comment prendre contact avec moi.
Egeanin tapota le sac de jute.
Au lieu de se lever, Gelb dévisagea son interlocutrice comme s’il tentait de voir ce qui se cachait sous son masque.
— D’où venez-vous, maîtresse Elidar ? Votre accent étrange, doux et traînant – ne vous vexez pas, ce n’est pas une critique – ne me permet pas de situer vos origines.
— Ce sera tout, Gelb !
Était-ce le ton employé par Egeanin – celui qu’elle prenait à l’époque où elle commandait des marins – ou la dureté de son regard que le masque ne parvenait pas à cacher ? Quoi qu’il en soit, Gelb se leva d’un bond, recula en s’inclinant bien bas, marmonna des excuses et sortit de l’alcôve à la vitesse du vent.
Egeanin resta où elle était, histoire de laisser au sale type le temps de quitter Le Jardin. Quelqu’un le suivrait discrètement afin de vérifier qu’il ne se cachait pas dans la rue pour attendre sa cliente et la filer. Tous ces faux-semblants et ces jeux d’ombre dégoûtaient la jeune femme. Elle aurait presque souhaité que quelque chose détruise son déguisement et lui fournisse l’occasion de livrer un combat loyal à visage découvert.
Un bateau était en train d’entrer dans le port, en contrebas. Un quatre-mâts du Peuple de la Mer, reconnaissable entre tous à cause de sa foisonnante voilure. Par le passé, Egeanin avait eu l’occasion de visiter un quatre-mâts arraisonné. Mais que n’aurait-elle pas donné pour en commander un en ayant sous ses ordres un équipage d’Atha’an Miere – probablement les seuls marins au monde capables de tirer le meilleur d’un tel navire. Ces gens refusant obstinément de prêter serment, elle aurait dû se résoudre à acheter un équipage. Acheter un équipage ! Les montagnes d’or que lui apportaient régulièrement les bateaux-courriers commençaient à lui monter sérieusement à la tête. Quand on pouvait jeter l’argent par les fenêtres, on perdait vite contact avec la réalité.
Saisissant le sac de toile, Egeanin fit mine de se lever, mais elle se rassit à la hâte lorsqu’elle aperçut l’homme qui sortait d’une autre alcôve. De longs cheveux noirs tombant jusqu’à ses larges épaules, une barbe mais pas de moustache… Bayle Domon était reconnaissable de loin. Bien entendu, il n’était pas masqué. Servant de capitaine à une bonne dizaine de caboteurs qui entraient et sortaient sans cesse du port, il se fichait qu’on sache ou non ce qu’il faisait.
En parlant de masque… Vraiment, Egeanin n’avait plus les idées en place. Avec son loup, il ne risquait pas de la reconnaître. Pourtant, elle attendit qu’il soit parti pour quitter l’alcôve. S’il devenait dangereux, il faudrait s’occuper de cet homme, un de ces jours.
Selindrin accepta avec un beau sourire l’argent que lui remit sa cliente et la remercia profusément de sa fidélité, dont elle espérait bénéficier encore longtemps. Ses cheveux sombres coiffés en une multitude de courtes tresses, la patronne du Jardin portait une robe de soie blanche éclatante et presque assez fine pour être celle d’une serveuse. Elle arborait aussi un de ces voiles transparents qui donnaient chaque fois envie à Egeanin de lui demander, comme à toutes ses compatriotes, quelles danses elle exécutait le mieux. Au pays, les danseuses de shea portaient des voiles similaires – et pratiquement rien d’autre.
Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, Egeanin songea cependant que Selindrin devait être une femme de tête malgré son apparence. Sinon, comment aurait-elle pu survivre dans la jungle de Tanchico, surtout en s’attirant les grâces de toutes les factions qui s’y affrontaient ?
Une horde de tueurs sans pitié, pour tout dire…