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Une excellente définition, fort opportunément, de l’homme en cape blanche qui croisa la jeune femme sans la voir et rejoignit Selindrin. Les tempes grisonnantes mais le visage et le regard durs comme l’acier, Jaichim Carridin portait l’image d’un soleil sur la poitrine. En plus, il arborait quatre nœuds d’or sur un bâton de berger écarlate. Un Confesseur de la Main de la Lumière, et un officier très haut placé dans la hiérarchie des Capes Blanches.

L’existence même des Fils de la Lumière indignait Egeanin. Comment une organisation militaire pouvait-elle n’avoir aucun compte à rendre à quiconque ? À Tanchico, où l’autorité brillait cruellement par son absence, Carridin et ses quelques centaines de soldats jouissaient d’un pouvoir absolu. La garde municipale avait depuis longtemps renoncé à patrouiller dans les rues, et les militaires encore fidèles au roi étaient occupés à tenir les forteresses qui entouraient la ville.

Du coin de l’œil, Egeanin remarqua que Selindrin n’avait pas tiqué en voyant l’épée qui battait le flanc de Carridin. Une autre preuve de sa puissance…

Dès qu’elle fut dans la rue, les porteurs de la jeune femme accoururent avec sa chaise et ses gardes du corps l’entourèrent d’une véritable haie de lances. Une drôle d’équipe, ceux-là… Mal assortis et harnachés un peu n’importe comment, ils ressemblaient à une bande de déserteurs ou de mercenaires sans contrat. Mais ils avaient conscience que leurs revenus dépendaient de la sécurité de leur patronne, et c’était amplement suffisant.

Dans une cité où toute personne fortunée aurait été folle de sortir sans protection, même les porteurs étaient munis au minimum d’un couteau et d’un gourdin. Ne voulant pas attirer l’attention sur elle, Egeanin avait engagé une légion de protecteurs.

Les gardes n’eurent aucun mal à forcer la foule à s’écarter sur le chemin de la chaise à porteurs. Même dans les rues étroites, les gens se tenaient le plus loin possible des nobles et de leurs hommes de main.

Les chevaux étant devenus un luxe extravagant, on ne voyait presque plus de carrosses. Un indice de plus sur la décadence de la ville…

Les passants anormalement agités ressemblaient aux survivants d’un naufrage. Les traits tirés, les vêtements élimés, ces gens semblaient vouloir lutter contre le destin, alors qu’il avait déjà eu raison d’eux. Des imbéciles perdant leur temps à espérer alors qu’il n’y avait plus d’espoir…

Dans le lot, certains avaient cependant baissé les bras. Recroquevillés sous un porche avec femme et enfants, ceux-là ressemblaient à des cadavres ambulants. De temps en temps, parce que la vie s’accrochait encore obstinément à eux, ils trouvaient la force de se lever pour mendier une piécette ou au minimum un croûton de pain.

Contrainte de se fier à la vigilance de ses gardes en ce qui concernait d’éventuels dangers, Egeanin gardait les yeux braqués devant elle. Croiser le regard d’un mendigot suffisait à en attirer vingt autres, qui venaient tendre la main autour de la chaise à porteurs. Et si on commettait l’erreur d’envoyer ne serait-ce qu’une pièce, des centaines de traîne-misère accouraient en un clin d’œil.

Comme si elle appartenait au Sang, Egeanin utilisait déjà une partie de « son » argent pour alimenter une soupe populaire. Si on découvrait cette transgression, en termes de hiérarchie sociale, les conséquences seraient dévastatrices. Autant s’affubler d’une robe brodée et se raser le crâne !

Après la chute de Tanchico, tous ces problèmes pourraient être réglés. Correctement nourris, tous les gens seraient à leur place, comme il convenait. Alors, Egeanin pourrait jeter ses robes aux orties, oublier toutes les choses qu’elle n’aimait pas et qui la désorientaient, et retourner sur son bateau. Le Tarabon et peut-être même l’Arad Doman étaient prêts à tomber en poussière sous la moindre pression des doigts, comme de la soie calcinée.

Qu’attendait donc la haute dame Suroth ? Oui, qu’est-ce qui la retenait d’agir ?

Sa cape reposant sur les accoudoirs, Jaichim Carridin s’adossa à son fauteuil pour mieux étudier les nobles du Tarabon assis dans les autres fauteuils de l’alcôve privée. Très raides dans leur veste brodée de fil d’or, le haut du visage dissimulé par un masque imitant une gueule de lion ou de léopard – et parfois un bec de faucon –, ces seigneurs ne faisaient rien pour cacher leur inquiétude. Affichant un calme souverain, Jaichim avait pourtant bien plus de raisons qu’eux d’être torturé par l’angoisse. Deux mois plus tôt, ne lui avait-on pas appris qu’un de ses cousins avait été retrouvé mort dans sa chambre – écorché vif, pour être exact ? Un mois avant, sa plus jeune sœur, Dealda, avait été enlevée par un Myrddraal en plein milieu de la cérémonie de son mariage. Frappé d’incrédulité, l’intendant de la famille écrivait des lettres décrivant les nouveaux malheurs qui s’abattaient sur la maison Carridin.

Deux mois… Avec un peu de chance, Dealda était morte depuis longtemps. Quand elles tombaient entre les mains d’un Blafard, les femmes sombraient vite dans la folie, d’après ce qu’on disait.

Deux longs mois… À la place de Jaichim, n’importe qui aurait versé des larmes de sang.

Si tous les hommes tenaient un gobelet de vin, il n’y avait pas de serveur dans l’alcôve. Après avoir rempli les gobelets, Selindrin s’était retirée en garantissant à ses hôtes qu’ils ne seraient pas dérangés. De fait, il n’y avait personne d’autre qu’eux au dernier étage du Jardin des Brises d’Argent. Deux hommes venus avec les nobles – des membres de la garde du roi, aurait parié Jaichim – avaient pris position au pied de l’escalier pour dissuader les éventuels trublions.

Alors qu’aucun des nobles n’y avait touché, Carridin but une gorgée de son vin.

— Ainsi, dit-il d’un ton détaché, le roi Andric voudrait que les Fils de la Lumière l’aident à rétablir l’ordre en ville. Mais il est rare que nous nous impliquions dans les affaires internes d’une nation.

Ouvertement, en tout cas…

— Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu une telle requête… Et j’ignore ce qu’en dira le seigneur général.

En chef avisé, Pedron Niall ordonnerait de faire ce qui s’imposerait en s’assurant que le roi et ses seigneurs n’oublient pas qu’ils avaient une dette envers les Fils de la Lumière… et s’en acquittent jusqu’à l’avoir entièrement remboursée.

— Vous n’avez pas le temps de demander des instructions à Amador, dit un seigneur au masque de léopard.

Aucun des participants n’avait donné son nom, une information dont Carridin n’avait plus besoin depuis longtemps.

— Ce que nous demandons est vital ! s’écria un autre seigneur, son masque de faucon, au-dessus d’une épaisse moustache, lui donnant l’allure d’une bizarre chouette. Nous vous avons adressé cette requête, veuillez le comprendre, parce qu’il y a urgence. Le temps des divisions est révolu, et nous sommes en quête d’unité. Même au cœur de Tanchico, de nombreuses factions cherchent à semer la discorde. Les éliminer est indispensable si nous voulons que la paix règne de nouveau sur le pays.

— La mort de la Panarch a encore compliqué les choses, ajouta l’homme au masque de léopard.

— Avez-vous démasqué son meurtrier ? demanda Carridin, un sourcil froncé.

Selon lui, le coup venait d’Andric, car il pensait la Panarch compromise avec un des insurgés qui entendaient le renverser. Le souverain avait peut-être raison, mais après avoir convoqué l’Assemblée des Seigneurs – enfin, ce qu’il en restait, car beaucoup d’entre eux avaient rejoint l’une ou l’autre faction dissidente –, il avait découvert que faire ratifier son choix ne serait pas un jeu d’enfant. Même si dame Amathera n’avait pas partagé sa couche, l’élection du roi et de la Panarch était le seul véritable pouvoir de l’Assemblée, qui ne paraissait pas décidée à y renoncer. Les difficultés relatives à la nomination de dame Amathera étaient censées rester secrètes. Des nouvelles pareilles risquaient de déclencher une série d’émeutes, et l’Assemblée elle-même en avait conscience.