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— Même si vous pouviez influencer Amathera…

— Jaichim, un bon chien obéit à sa maîtresse, il ne converse pas avec elle. Si tu ne te comportes pas bien, tu finiras par m’implorer de te livrer à un Myrddraal afin qu’il t’achève. Tu comprends ce que je te dis ?

— Je comprends…, souffla Carridin.

La femme continuant à le regarder, il devina ce qu’elle voulait.

— Je vous obéirai, maîtresse.

L’inconnue eut un petit sourire qui humilia encore un peu plus Carridin. Lui tournant le dos comme s’il était un chien – incapable de mordre, par-dessus le marché –, elle se dirigea vers la porte.

— Maîtresse, quel est votre nom ?

Cette fois, le sourire fut moqueur mais presque doux.

— Tu as raison, un chien doit connaître le nom de sa maîtresse. Je m’appelle Liandrin. Mais ce nom ne doit jamais sortir des lèvres d’un chien. Si ça arrivait, je serais très mécontente de toi.

Quand la porte se fut refermée sur Liandrin, Carridin tituba jusqu’à un fauteuil à haut dossier et incrustations d’ivoire et se laissa tomber dedans.

L’eau-de-vie ne l’intéressait plus. De toute façon, il l’aurait vomie instantanément, tant il avait l’estomac retourné. Pourquoi Liandrin s’intéressait-elle au palais de la Panarch ? Une question dangereuse, quand on était dans sa situation ? Probablement. Mais bien qu’ils aient servi le même maître, Carridin n’éprouvait que du mépris pour une sorcière de Tar Valon.

Cette femme en savait moins long qu’elle le croyait. Avec les garanties du roi en main, il pourrait empêcher Tamrin et l’armée de lui sauter à la gorge, et ce en les menaçant de révélations gênantes. Idem avec Amathera. Cela dit, ses ennemis auraient toujours la solution d’en appeler au peuple. S’il pensait Carridin en quête de pouvoir personnel, le seigneur général était bien capable de le sermonner puis de lui retirer son commandement.

Se prenant la tête à deux mains, Carridin imagina Niall en train de signer sa sentence de mort. Si ça arrivait, ses propres hommes l’arrêteraient et lui passeraient la tête dans le nœud coulant.

La mort de la sorcière, voilà qui serait des plus providentiels ! Et encore… N’avait-elle pas promis de défendre Carridin contre les Myrddraals ?

Le Confesseur crut qu’il allait recommencer à pleurer. Sans même être là, Liandrin l’avait piégé et il ne pouvait rien faire pour s’en sortir. Des fers aux pieds, une corde autour du cou, il avait tout perdu.

Il devait y avoir une solution. Hélas, toutes celles qu’il imaginait semblaient être des remèdes pires que le mal…

Évitant sans peine les serviteurs et les Capes Blanches, Liandrin remonta les couloirs tel un fantôme. Lorsqu’elle franchit une petite porte dérobée pour déboucher dans une allée étroite, derrière le palais, le garde de faction, un grand type à peine sorti de l’adolescence, la regarda avec un mélange de soulagement et de gêne. Avec Carridin, elle n’avait pas dû recourir à son petit truc – qui nécessitait une quantité minime de Pouvoir – consistant à imposer sa volonté à quelqu’un. Le garde, en revanche, avait vite cru dur comme fer qu’elle avait le droit d’entrer et de sortir par cette porte.

Souriante, Liandrin fit signe au jeune crétin de se pencher vers elle. Rayonnant comme s’il espérait qu’elle l’embrasse, il se pétrifia quand la dague de la jeune femme s’enfonça dans son œil.

Liandrin s’écarta afin qu’il ne s’écroule pas sur elle. Désormais, il ne risquait plus de la trahir, même accidentellement. Et elle n’avait même pas une goutte de sang sur la main… Parfois, elle enviait l’habileté de Chesmal à tuer avec le Pouvoir – ou même les dons moins impressionnants de Rianna. Bizarrement, la possibilité de forcer un cœur à s’arrêter ou de faire bouillir le sang dans les veines d’une victime était très intimement liée à l’art de la guérison. Et Liandrin n’y excellait pas, c’était le moins qu’on pouvait dire. Cela posé, pour ce que ça l’intéressait…

Sa chaise à porteurs rouge – une peinture laquée – ornée d’ivoire l’attendait au bout de l’allée avec ses gardes du corps, une dizaine de colosses aussi avenants que des loups affamés. Une fois dans la rue, ces professionnels se frayèrent sans peine un chemin dans la foule – un jeu d’enfant, quand on n’hésitait pas à utiliser sa hampe de lance pour écarter les importuns. Tous dévoués au Grand Seigneur des Ténèbres, ces hommes ne savaient pas exactement qui ils servaient. En revanche, ils avaient entendu parler d’autres gardes du corps mystérieusement disparus parce qu’ils n’avaient pas su satisfaire leur maîtresse.

La maison à un étage que Liandrin et ses complices avaient choisie se dressait sur une butte à la base de la péninsule Verana. Assez rudimentaire avec son toit plat et ses murs de plâtre blanc, cette demeure appartenait à un marchand qui avait lui aussi juré fidélité au Grand Seigneur. Liandrin aurait préféré un palais, par exemple celui du roi, sur la péninsule Maseta. Ayant grandi en regardant avec envie les résidences des seigneurs, elle ne voyait aucune raison de ne pas viser tout de suite au plus haut. Cela dit, en dépit de ses préférences, il semblait logique de privilégier pour l’instant la discrétion. Les crétines de Tar Valon ne pouvaient pas se douter que leurs ennemies étaient au Tarabon, mais la Tour Blanche abandonnait rarement une piste et les espionnes de Siuan Sanche fourraient leur sale nez partout.

Le portail donnait sur une courette où Liandrin laissa ses porteurs et ses gardes du corps. Puis elle entra dans la maison.

Les servantes du marchand – toutes dévoués au Grand Seigneur, avait-il affirmé – n’étaient pas assez nombreuses pour satisfaire les besoins de onze femmes qui mettaient rarement le nez dehors. L’une de ces domestiques, une beauté rustique brune nommée Gyldin, était occupée à balayer le sol carrelé de rouge et de blanc de l’entrée.

— Où sont les autres ? lui demanda Liandrin.

— Dans le premier salon, répondit Gyldin en désignant la porte à double arche, sur la droite – comme si Liandrin avait pu ignorer où était le premier salon.

La sœur noire fit la grimace. La servante ne s’était pas inclinée et elle n’utilisait aucun titre pour s’adresser à ses « patronnes ». Bien entendu, elle ignorait qui étaient Liandrin et ses compagnes, mais elle devait savoir que Liandrin, au moins, était assez haut placée et assez puissante pour forcer un marchand à lui céder sa demeure et à déménager avec sa famille dans quelque infect taudis.

— Tu es censée nettoyer, non ? Pas bayer aux corneilles. Alors, nettoie, ma fille ! Il y a de la poussière partout. Si j’en trouve encore un seul grain ce soir, je te ferai donner le bâton, c’est compris, grosse vache ?

Liandrin serra un peu trop tard les dents. Après tant d’années passées à imiter les manières des nobles et des notables, elle parvenait parfois à oublier que son père était un vulgaire marchand des quatre saisons. Mais quand la colère la submergeait, les tics de langage des misérables revenaient lui salir la langue. Trop de tension et d’attente, sans doute…

— Au travail ! cria-t-elle avant d’entrer dans le premier salon.

Après avoir refermé la porte dans son dos, Liandrin constata que certaines de ses compagnes n’étaient pas présentes, et cette découverte n’améliora pas son humeur.

Assise à une table marquetée de lapis-lazuli, sous la grande tapisserie qui rehaussait un des murs blancs, Eldrith Jhondar, reconnaissable de loin à son visage rond, étudiait un manuscrit jauni en prenant de temps en temps des notes. Absorbée par sa tâche, elle essuyait régulièrement sa plume sur la manche de sa robe de laine sombre.