Installée dans un fauteuil près d’une des étroites fenêtres, Marillin Gemalphin contemplait rêveusement la fontaine qui se dressait au milieu d’une autre petite cour. Distraitement, elle caressait la tête d’un chat roux famélique en se fichant apparemment qu’il sème ses poils sur le devant de sa robe de soie verte.
Marillin et Eldrith appartenaient toutes les deux à l’Ajah Marron. Si la première découvrait un jour que la seconde était la cause des disparitions en série de ses chats errants, leur belle harmonie en prendrait un rude coup.
Deux anciennes sœurs marron… Parfois, Liandrin avait du mal à se souvenir que ses compagnes n’étaient plus membres d’un Ajah. Pourtant, n’avait-elle pas elle-même tourné le dos au Rouge ? Certes, mais il leur restait à toutes tellement de caractéristiques de ce qu’elles étaient avant de jurer allégeance à l’Ajah Noir.
Les deux anciennes sœurs vertes en étaient des exemples frappants. En blanc aujourd’hui, Jeaine Caide, une beauté au teint cuivré et au cou de cygne, continuait à porter les robes de soie les plus fines et les plus affriolantes qu’elle dénichait. Des tenues dont il fallait bien qu’elle se satisfasse, aimait-elle à répéter, puisqu’on ne trouvait rien, au Tarabon, qui fût susceptible d’attirer vraiment le regard d’un homme. Originaire de l’Arad Doman, Jeaine était à la hauteur de la réputation des femmes du pays, universellement connues pour leur goût des tenues provocantes.
Avec ses yeux noirs inclinés, son nez un peu massif et sa robe des plus ordinaires, Asne Zeramene pouvait paraître bien plus retenue que sa « collègue », mais Liandrin l’avait plus d’une fois entendue regretter d’avoir dû laisser ses Champions en arrière.
Rianna Andomeran confirmait elle aussi la théorie de Liandrin. Sous sa chevelure noire striée d’une mèche blanche au-dessus de son oreille gauche, elle affichait toujours l’assurance glaciale et délibérément arrogante d’une sœur blanche.
— C’est fait, annonça Liandrin. Jaichim Carridin investira le palais de la Panarch avec ses hommes et il en gardera le contrôle pour nous. Bien entendu, il ne sait pas encore que nous aurons des invités.
Les sœurs firent la grimace. Avoir changé d’Ajah ne modifiait en rien leurs sentiments vis-à-vis des hommes qui haïssaient viscéralement toutes les femmes capables de canaliser le Pouvoir.
— J’ai un détail intéressant… Il a cru que je venais le tuer pour le punir de n’avoir pas éliminé Rand al’Thor.
— C’est absurde, dit Asne. Nous devons entraver al’Thor et le contrôler, pas lui ôter la vie… (Elle eut un rire de gorge.) S’il y a vraiment un moyen de le contrôler, je veux bien le lier à moi. D’après le peu que j’ai vu, c’est un très beau jeune homme.
Liandrin fit une moue dégoûtée. Elle n’avait aucun goût pour les hommes, quelle que soit leur apparence.
— C’est plutôt inquiétant…, souffla Rianna. Les ordres que nous avons reçus de la tour étaient clairs. Mais Carridin en a visiblement eu d’autres. Y aurait-il des dissensions entre les Rejetés ?
— Les Rejetés…, répéta Jeaine. (Elle croisa les bras, la soie de sa robe soulignant ainsi davantage la ligne de sa poitrine.) On nous a assuré que nous dirigerions le monde après le retour du Grand Seigneur. Mais que valent ces promesses si nous nous retrouvons au milieu d’un conflit entre Rejetés ? Quelqu’un pense que nous avons une chance contre eux ?
— Les torrents de Feu, répondit Asne en défiant ses compagnes du regard. Cette arme-là peut détruire un Rejeté. Et nous avons ce qu’il faut pour en disposer.
Un des ter’angreal que les fugitives avaient subtilisés à la Tour Blanche – un bâton noir cannelé de trois pieds de long – avait précisément cet usage. Aucune des sœurs, y compris Liandrin, ne savait pourquoi on leur avait ordonné de le voler. C’était le cas pour la plupart des ter’angreal, mais il était impensable de ne pas obéir à certains ordres. Liandrin regrettait qu’elles n’aient pas pu s’approprier au moins un angreal…
— Si l’une d’entre nous parvient à contrôler cette force, rappela Jeaine. N’oubliez pas que notre seul et unique essai a failli me coûter la vie. Et qu’il a foré une voie d’eau dans les deux flancs du navire avant que je puisse m’arrêter… Si nous nous étions noyées avant d’atteindre Tanchico, nous n’aurions pas eu l’air très fines.
— Qu’importe les torrents de Feu ? lança Liandrin. Si nous contrôlons le Dragon Réincarné, ce sera aux Rejetés de trouver un moyen de nous vaincre.
Soudain, l’ancienne sœur rouge s’avisa d’une présence incongrue dans le salon. Dans un coin, Gyldin briquait énergiquement un fauteuil sculpté à dossier bas.
— Que fais-tu ici, ma fille ?
— Je nettoie…, répondit la femme aux cheveux bruns tressés. Comme vous me l’avez dit.
Liandrin faillit déchaîner le Pouvoir sur l’insolente domestique. Mais Gyldin ignorait sûrement qu’elle travaillait pour des Aes Sedai. Que pouvait-elle avoir entendu depuis son arrivée ? Rien de bien important, en fait.
— Va voir le cuisinier, et dis-lui de te donner le fouet. Sans ménager ses forces, surtout ! Et tu n’auras plus rien à bouffer tant qu’il restera de la poussière ici !
Voilà que ça recommençait. « À bouffer ». Cette femme la forçait à parler comme jadis, à croire qu’on ne se débarrassait jamais de la boue collée à ses semelles.
Marillin se leva, titilla le nez du chat du bout du sien puis tendit l’animal à Gyldin.
— Quand le cuisinier en aura fini avec toi, dis-lui de donner un bol de lait à ce petit chéri. Et un peu de son délicieux gigot de mouton. Coupé en petits morceaux, surtout, parce que cette pauvre bête n’a plus beaucoup de dents.
Voyant que Gyldin la regardait avec des yeux ronds, Marillin ajouta :
— Tu as besoin d’un dessin ?
— Non, merci…, marmonna l’insolente domestique.
Avait-elle fini par comprendre qu’elle n’était pas l’égale de Liandrin et des autres, mais leur humble servante ?
Lorsque Gyldin fut sortie, le chat dans les bras, Liandrin attendit un moment, puis elle ouvrit la porte sans crier gare. Le couloir était désert. Gyldin n’était apparemment pas une espionne. Pourtant, Liandrin continuait à ne pas lui faire confiance. Mais à qui se fiait-elle vraiment, si elle cherchait bien ?
— Eldrith, as-tu trouvé un nouvel indice dans ce texte ? Eldrith, je te parle !
La sœur rondelette sursauta puis regarda ses compagnes comme si elle s’avisait enfin de leur présence. En tout cas, levant pour la première fois les yeux du parchemin jauni, elle sembla sincèrement surprise de voir Liandrin.
— Pardon ? Un indice ? Non… Entrer dans la bibliothèque royale est déjà un exploit. Si j’en faisais sortir une seule page, les bibliothécaires s’en apercevraient dès la seconde suivante. Mais si je me débarrasse d’eux, je ne trouverai plus rien. Cet endroit est un vrai labyrinthe.
» J’ai trouvé ce parchemin chez un bouquiniste, près du palais royal. C’est un traité passionnant sur…
S’unissant au saidar, Liandrin envoya voler dans les airs les feuilles jaunies.
— Sauf si c’est un traité sur l’art de contrôler Rand al’Thor, qu’il brûle dans la fosse de la Damnation ! Qu’as-tu appris au sujet de ce que nous cherchons ?
Eldrith regarda les feuilles éparpillées sur le sol et cligna des yeux.
— Eh bien, ce que nous cherchons est dans le palais de la Panarch.
— Tu le sais depuis deux jours !
— Et il doit s’agir d’un ter’angreal. Pour contrôler quelqu’un qui peut canaliser, il faut recourir au Pouvoir, et puisqu’il s’agit d’une fonction bien spécifique, un ter’angreal est indispensable. Nous trouverons celui-là dans une salle d’exposition ou dans la collection privée de la Panarch.