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— Je voudrais entendre quelque chose de nouveau, Eldrith… (Non sans effort, Liandrin prit un ton moins tranchant.) As-tu du neuf à me communiquer ?

— Hum… pour être franche, la réponse est « non ».

— Ce n’est pas grave, intervint Marillin. Dans quelques jours, dès qu’ils auront intronisé leur précieuse Panarch, nous pourrons commencer à chercher. Même s’il faut pour ça inspecter jusqu’à la dernière mèche de bougie, nous trouverons ! C’est pour bientôt, Liandrin. Nous tiendrons Rand al’Thor en laisse, et il devra apprendre à faire le beau et à rouler sur le dos !

— En laisse, oui…, fit Eldrith avec un grand sourire.

Liandrin espérait que c’était vraiment pour bientôt. Fatiguée d’attendre, elle en avait également assez de se cacher. Que le monde la connaisse ! Et que les gens s’agenouillent devant elle, comme on le lui avait promis le jour où elle avait renié ses anciens serments pour en prêter de nouveaux.

Dès qu’elle entra dans sa petite maison par la porte de la cuisine, Egeanin sentit qu’elle n’était pas seule. Elle retira pourtant son masque, le jetant sur la table avec le sac de toile, et approcha du seau d’eau posé non loin de la cheminée. Alors qu’elle se penchait pour s’emparer de la louche en cuivre, sa main droite se glissa dans la cavité aménagée dans le mur en le délestant de deux briques – juste derrière le seau, pour que ce soit invisible. Sortant de cette cachette une arbalète de poing, Egeanin se retourna. À peine longue d’un pied, l’arbalète miniature n’avait pas une très grande portée. Mais de près, la pointe empoisonnée du carreau abattrait un ennemi en une fraction de seconde.

L’homme adossé au mur dans un coin de la pièce ne broncha pas, comme s’il n’avait pas vu l’arme. Les yeux bleus et les cheveux blonds, cet inconnu d’âge moyen avait plutôt bonne allure, même s’il était un peu trop mince au goût de la jeune femme. À l’évidence, il avait vu Egeanin traverser la petite cour à travers les barreaux de fer de la fenêtre qui se trouvait non loin de lui.

— Tu as l’impression que je te menace ? demanda-t-il, moqueur.

Egeanin reconnut l’accent du pays, mais elle ne baissa pas l’arbalète.

— Qui es-tu ?

En guise de réponse, le type glissa deux doigts dans sa bourse et en sortit un petit objet plat. Egeanin lui fit signe de le poser sur la table puis de reculer.

Quand il fut de retour dans son coin, la jeune femme approcha de la table. Sans cesser de braquer l’arbalète sur sa cible – et en la surveillant du coin de l’œil – elle découvrit une petite plaque d’ivoire encadrée d’or sur laquelle étaient gravés un corbeau et une tour. Des saphirs noirs figuraient les yeux de l’oiseau.

Un corbeau, emblème de la famille impériale. La Tour des Corbeaux, elle, symbolisait la justice de cette même famille.

— En principe, ça devrait suffire, mais nous sommes loin du Seanchan, dans un pays où rien de bizarre n’est impossible. Quelle autre preuve peux-tu me donner ?

Avec un petit sourire, l’homme retira sa veste puis sa chemise. Sur chaque épaule, il s’était fait tatouer un corbeau et une tour.

La plupart des Chercheurs de Vérité arboraient ainsi la tour et le corbeau. En revanche, un voleur, même assez audacieux pour voler sa plaque à un Chercheur, n’aurait jamais osé porter de telles marques. Les corbeaux indiquaient qu’on était la propriété de la famille impériale. Une vieille histoire évoquait un seigneur et une dame, quelque trois siècles plus tôt, qui s’étaient tatoués alors qu’ils étaient ivres morts. Quand elle l’avait appris, l’Impératrice les avait fait venir à la Cour des Neuf Lunes, les condamnant à laver le sol.

Ce type était-il un de leurs descendants ? La marque du corbeau ne s’effaçait jamais…

— Toutes mes excuses, Chercheur…, dit Egeanin en posant l’arbalète sur la table. Que viens-tu faire ici ?

Inutile de demander son nom au visiteur, qui aurait sûrement pu lui en donner une dizaine…

Tandis qu’il se rhabillait sans hâte, l’homme laissa Egeanin tenir sa plaque d’ivoire. Une subtile façon de préciser les choses. Elle était une capitaine, certes, et lui une « possession » de l’Impératrice, mais son statut de Chercheur, selon la loi, aurait pu l’autoriser à la soumettre à la question sans en référer à personne. Toujours selon la loi, il aurait pu l’envoyer chercher la corde avec laquelle il entendait l’attacher pendant l’interrogatoire, et attendre légitimement qu’elle revienne avec. Fuir devant un Chercheur était un crime. Comme tout refus de coopérer avec lui.

De sa vie, Egeanin n’avait jamais envisagé de commettre un crime. Pareillement, il ne lui était jamais venu à l’esprit de trahir le Trône de Cristal. Mais si cet homme posait les mauvaises questions ou exigeait les mauvaises réponses… Eh bien, l’arbalète était toujours sur la table, et Cantorin se trouvait très loin de là…

— Je sers la haute dame Suroth et le Corenne, au nom de l’Impératrice, bien sûr. Ma mission est de vérifier le travail des agents implantés par la haute dame sur ce continent.

Vérifier ? Que fallait-il donc « vérifier », et pourquoi choisir un Chercheur ?

— Je n’ai jamais entendu parler de cette mission… Par les bateaux-courriers, je veux dire.

Le sourire de l’homme s’élargit et Egeanin s’empourpra. Bien entendu, il savait que les marins n’auraient pas évoqué un Chercheur, même à mots couverts.

— Mes voyages sont bien trop risqués pour les bateaux-courriers, dit le Chercheur en finissant de fermer sa chemise. J’utilise les navires d’un contrebandier local, un certain capitaine Bayle Domon. Ses bateaux s’arrêtent dans tous les ports du Tarabon, de l’Arad Doman et de tout ce qui s’étend entre eux.

— J’ai entendu parler de lui, dit Egeanin sans tressaillir. Tout va bien ?

— Maintenant, oui… Je me réjouis que tu aies si bien compris tes ordres. Ça fait de toi une exception, car parmi les autres agents, seuls les Chercheurs sont dans ce cas. Je regrette qu’il n’y en ait pas davantage avec les Hailene…

Posant sa veste sur ses épaules, l’homme reprit la plaque d’ivoire à Egeanin.

— Le retour des sul’dam renégates a provoqué un certain embarras… Ces désertions ne doivent pas être connues de tous. Il serait préférable que ces traîtresses disparaissent.

Si elle avait eu un peu plus de temps pour réfléchir aux propos du Chercheur, Egeanin ne serait sûrement pas restée impassible. Selon ce qu’on disait, des sul’dam avaient été laissées en arrière après la débâcle de Falme. Il était très possible que certaines aient déserté. Délivrés par la haute dame Suroth en personne, les ordres d’Egeanin étaient de renvoyer au pays toutes celles qu’elle retrouverait, qu’elles soient consentantes ou non. S’il était impossible de les faire partir, il fallait éliminer ces femmes. Une solution extrême à éviter autant que possible.

Mais la donne semblait avoir changé.

— Je regrette que le kaf soit inconnu ici, soupira le Chercheur en s’asseyant à la table. Même à Cantorin, seuls les membres du Sang en ont encore. Enfin, en avaient lorsque je suis parti. Qui sait ? des navires d’approvisionnement sont peut-être arrivés depuis… Une infusion fera l’affaire. Fais-m’en une !

Un ordre ? Furieuse, Egeanin faillit sortir l’insolent de sa chaise par la peau du cou. Enfin, il n’était qu’une possession !

Oui, et un Chercheur, aussi…

Egeanin prépara une infusion, servit son « invité » et resta debout près de sa chaise, casserole à la main, pour remplir régulièrement sa tasse. Finalement, elle s’étonna qu’il ne lui demande pas de mettre un voile et de danser sur la table.