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Après être allée chercher une plume, de l’encre et des feuilles de parchemin, elle eut le droit de s’asseoir, mais seulement pour dessiner des cartes de Tanchico – avec toutes ses défenses – et des autres villes qu’elle connaissait plus ou moins bien. Elle fit aussi la liste des diverses forces en présence, de leurs allégeances supposées et de leurs localisations probables.

Lorsqu’elle eut fini, le Chercheur fourra les documents dans sa poche, lui dit d’envoyer le contenu du sac de toile par le prochain courrier, puis eut un dernier sourire et s’en alla en annonçant qu’il reviendrait « vérifier son travail » dans quelques semaines.

Une fois seule, Egeanin resta un long moment assise sans bouger. Toutes les cartes et toutes les listes étaient de simples copies de documents qu’elle avait envoyés au pays depuis bien longtemps. Si le Chercheur l’avait forcée à tout recommencer sous ses yeux, c’était peut-être pour la punir de l’avoir obligé à montrer ses tatouages. Les Gardes de la Mort exhibaient leurs corbeaux, pas les Chercheurs…

Oui, ce devait être l’explication… Au moins, l’homme n’était pas descendu à la cave en l’attendant. À moins que… Comment savoir s’il avait seulement attendu dans la cuisine ?

L’énorme cadenas de la porte, dans l’entrée, ne semblait pas avoir été forcé. Mais les Chercheurs étaient connus pour leur art de crocheter les serrures.

Egeanin sortit la clé de sa bourse, ouvrit le cadenas puis la porte et s’engagea dans l’étroit escalier.

Une seule lampe, posée sur une étagère, éclairait la cave au sol en terre battue. Un espace entièrement dégagé, quatre murs de brique où on n’avait rien laissé qui pût faciliter une évasion… Une odeur peu engageante montait de la tinette posée dans un coin. En face de l’étagère, une femme vêtue d’une robe crasseuse se recroquevillait misérablement sur des couvertures de laine à la propreté tout aussi douteuse.

Entendant les pas de sa geôlière, la prisonnière leva ses grands yeux noirs terrifiés et implorants.

C’était la première sul’dam qu’Egeanin avait trouvée. La seule, pour tout dire. Après avoir capturé Bethamin, elle avait abandonné la traque. Et depuis, alors que des courriers arrivaient et repartaient, la captive n’avait pas bougé de la cave.

— Quelqu’un d’autre est venu ici ? demanda Egeanin.

— Non. J’ai entendu des bruits de pas, en haut, mais… (Bethamin tendit les mains.) Je t’en prie, Egeanin… C’est une histoire absurde. Tu me connais depuis dix ans. Enlève-moi cette horreur !

Un collier d’argent enserrait le cou de la prisonnière. Une laisse du même métal le reliait à un bracelet, lui aussi en argent, pendu à un crochet, deux ou trois pieds au-dessus de la tête de Bethamin. Presque par hasard, Egeanin avait eu recours à ce moyen pour immobiliser quelques instants la prisonnière. Mais celle-ci l’avait assommée, tentant ensuite de s’évader…

— Si tu m’apportes le bracelet, je te libérerai, dit Egeanin, furieuse. (Pas contre Bethamin, en réalité, mais ça ne changeait rien.) Oui, apporte-moi l’a’dam et je t’en débarrasserai.

Bethamin laissa retomber ses mains.

— C’est absurde… Tu commets une terrible erreur…

Elle ne fit pas mine de décrocher le bracelet. Sa première tentative d’évasion lui avait valu de se tordre de douleur sur le sol, en haut de l’escalier. Egeanin, elle, en était restée sonnée un moment.

Par l’intermédiaire d’un a’dam, les sul’dam contrôlaient les damane – des femmes capables de canaliser le Pouvoir. Mais les sul’dam ne canalisaient pas et un collier pouvait exclusivement contrôler une femme qui avait ce don. Pas une femme normale, ni un homme – les garçons doués pour le Pouvoir étaient exécutés, bien entendu – mais uniquement une femme capable de canaliser. Quand elle portait un collier, une damane ne pouvait pas se déplacer de plus de quelques pas si une sul’dam ne complétait pas le lien en portant le bracelet à son poignet.

Terriblement fatiguée, Egeanin gravit les marches puis referma la porte. Elle aurait bien bu un peu d’infusion, mais le fond de casserole laissé par le Chercheur était froid. Quant à en refaire, c’était une idée trop épuisante.

Egeanin s’assit et sortit l’a’dam du sac de toile. Pour elle, ce n’était qu’un assemblage d’argent inutilisable. Et qui ne pouvait pas lui nuire, sauf si on la frappait avec.

Le simple fait de toucher un a’dam, et même de penser qu’il n’avait aucun pouvoir sur elle, suffit à faire frissonner Egeanin. Les femmes capables de canaliser étaient des bêtes fauves, pas des êtres humains. Coupables de la Dislocation du Monde, elles devaient être contrôlées, sinon, elles finiraient par dominer et posséder tous les gens normaux. Voilà ce qu’on lui avait enseigné et ce qu’on enseignait au Seanchan depuis plus de mille ans. Sur ce continent, bizarrement, les choses semblaient ne pas être arrivées de la même façon…

Non ! C’était une hérésie… Des pensées dangereuses…

Après avoir remis l’a’dam dans le sac, Egeanin lava la tasse et la casserole histoire de se calmer. Aimant l’ordre et la propreté, faire la vaisselle lui apportait une certaine forme de satisfaction.

Sans vraiment l’avoir décidé, elle se retrouva en train de préparer une infusion pour elle. Tout était mieux que de penser à Bethamin, parce que c’était en un sens une hérésie, comme le reste…

Se rasseyant, Egeanin ajouta du miel dans son infusion. Bien sûr, ça ne vaudrait pas du kaf, mais c’était mieux que rien.

Malgré ses dénégations geignardes, Bethamin savait canaliser le Pouvoir. Et les autres sul’dam ? Était-ce pour ça que la haute dame Suroth voulait qu’on élimine celles qui avaient été abandonnées à Falme ? C’était impensable !

Quant aux sul’dam en mesure de canaliser, ça semblait impossible. Un quadrillage annuel, sur tout le continent seanchanien, permettait de détecter toutes les filles possédant l’étincelle indispensable pour canaliser. Rayées du registre des citoyens et arrachées à leur famille, elles finissaient toutes par devenir des damane contrôlées par un collier.

Lors du même quadrillage, on repérait les filles susceptibles d’apprendre à porter le bracelet d’une sul’dam. Avant d’être assez vieille pour avoir commencé à canaliser d’elle-même, si elle détenait l’étincelle, pas une fille n’échappait, année après année, au protocole de détection. Comment avait-on pu faire une sul’dam d’une personne destinée à devenir une damane ? Impossible, non ? Pourtant, Bethamin était prisonnière dans la cave, et un a’dam l’empêchait de s’enfuir.

Une seule certitude s’imposait à Egeanin : cette affaire était mortellement dangereuse. Elle impliquait le Sang, les Chercheurs et peut-être même le Trône de Cristal. La haute dame Suroth aurait-elle osé cacher une chose pareille à l’Impératrice ? Sûrement pas…

Quand elle frayait avec du si beau monde, une capitaine de navire pouvait être condamnée à une mort atroce pour avoir froncé les sourcils au mauvais moment. Et un soupir de trop risquait de la transformer en « possession ». Si elle voulait éviter la Mort des Dix Mille Larmes, Egeanin devait en apprendre plus sur tout ça. Pour commencer, ça signifiait distribuer plus d’argent à Gelb et à ses semblables. Puis il faudrait trouver d’autres sul’dam et voir quel effet leur faisait un a’dam. Ensuite…