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— Non, maître Domon, dit Elayne quand elle vit Nynaeve hésiter à répondre. Bien sûr que non ! Et nous serons ravies d’accepter votre aide.

À la grande surprise de la Fille-Héritière, Nynaeve n’émit aucune objection. Hochant pensivement la tête, elle présenta Juilin et Thom au capitaine. La cape du trouvère fit tressaillir Domon et la tenue tearienne de Juilin lui fit froncer les sourcils – sans se démonter, Sandar fronça les siens en retour. Les deux hommes n’échangèrent cependant aucune remarque acerbe. Avec un peu de chance, l’atavique hostilité entre le royaume de Tear et l’Illian n’aurait pas droit de cité à Tanchico. Dans le cas contraire, il faudrait intervenir vite et fermement.

En remontant le quai, Domon raconta aux deux femmes ce qui lui était arrivé depuis Falme. À l’évidence, il s’en était très bien sorti.

— Une dizaine de très bons caboteurs dont les collecteurs d’impôts de la Panarch ne savent rien, sans oublier quatre navires de haute mer !

En si peu de temps, le capitaine ne pouvait guère avoir acquis honnêtement une telle flotte. Elayne fut choquée qu’il évoque ses activités en public.

— Oui, je fais de la contrebande et ma bourse grossit à une vitesse que je n’aurais pas crue possible. Une commission de dix pour cent sur mon bénéfice incite les douaniers à détourner le regard et à rester muets comme des tombes.

Les mains dans le dos, deux habitants de Tanchico arborant leur voile et leur chapeau rond croisèrent le petit groupe. Une lourde clé de cuivre accrochée à une épaisse chaîne pendait autour de leur cou. Sans doute le symbole d’une charge… En passant, ils saluèrent Domon de la tête. Thom parut amusé, mais Juilin foudroya du regard le contrebandier et ses deux complices. En bon pisteur de voleurs, il détestait qu’on se montre indélicat vis-à-vis de la loi, et il ne le cachait pas.

— Mais cette prospérité ne durera plus longtemps, reprit Domon. En Arad Doman, les choses sont encore pires qu’ici, et pourtant, il n’y a aucune raison de se réjouir. Le seigneur Dragon n’a pas encore disloqué le monde, mais il ne reste pas grand-chose du Tarabon et de l’Arad Doman.

Elayne s’apprêta à lancer une remarque acerbe au capitaine. Voyant qu’ils étaient sortis des quais, elle regarda en silence tandis que Domon leur louait des chaises, des porteurs et une dizaine de gardes du corps patibulaires armés de solides bâtons. Des sentinelles équipées d’une lance et d’une épée étaient en poste au bout du quai. Mais ces hommes avaient l’air de mercenaires, pas de soldats réguliers. De l’autre côté de la large avenue, des centaines de miséreux au visage ravagé regardaient fixement les hommes qui les empêchaient d’accéder aux bateaux. Se souvenant du récit de Coine, dont le navire avait à un moment été pris d’assaut par des citadins avides de quitter Tanchico, Elayne frissonna. Quand leur regard se portait sur les bateaux, les yeux de ces hommes et de ces femmes brillaient de convoitise – tôt ou tard, ils ne se contenteraient plus de regarder de loin le salut.

Durant le trajet, alors que les gardes du corps jouaient du bâton pour dégager le chemin, Elayne se tint très raide dans la chaise à porteurs, le regard rivé devant elle pour ne surtout rien voir de ce qui se passait autour. Le désespoir de ces gens lui serrait le cœur. Que faisait donc leur roi ? Pourquoi les avait-il abandonnés ainsi ?

Située au-delà du Grand Cercle, l’auberge choisie par Domon – un bâtiment aux murs de plâtre blanc – s’appelait Le Jardin aux Trois Pruniers. En guise de jardin, cependant, Elayne vit seulement une grande cour pavée entourée de hauts murs. L’auberge elle-même, un simple cube à deux étages, se distinguait par son rez-de-chaussée sans fenêtres, celles des deux étages étant protégées par une grille tarabiscotée en fer forgé. Dans la salle commune, les clients et les clientes – presque tous du coin, si on se fiait à leur tenue – faisaient tellement de vacarme qu’on entendait presque plus les notes harmonieuses d’un dulcimer à cordes frappées.

Nynaeve poussa un petit cri lorsqu’elle vit la patronne de l’établissement. À peine plus âgée que l’ancienne Sage-Dame, les yeux marron et les cheveux blonds tressés, elle ne parvenait pas à cacher sous son voile une bouche pulpeuse qui évoquait un bouton de rose.

Elayne aussi sursauta, mais à bien y regarder, ce n’était pas Liandrin. Nommée Rendra, l’aubergiste semblait très bien connaître Domon. Souriant aux deux femmes, elle s’extasia de recevoir un trouvère chez elle. Annonçant un prix qui devait être inférieur au tarif normal, selon Elayne, elle proposa ses deux dernières chambres libres aux quatre voyageurs. Instruite par l’expérience, Elayne s’assura que Nynaeve et elle auraient le plus grand lit. Pour avoir dormi avec l’ancienne Sage-Dame, elle la savait très portée sur les coups de coude, pendant son sommeil.

Rendra organisa dans un salon privé un dîner qui fut servi par deux jeunes domestiques voilés. Baissant les yeux sur son assiette – de l’agneau rôti accompagné d’une gelée de pomme épicée et de haricots jaunes accommodés avec des pignons –, Elayne comprit qu’elle serait incapable d’y toucher. Tous ces visages affamés la hantaient…

Fier de sa fortune et de ses divers trafics, Doman mangea de bon appétit, comme Thom et Juilin.

— Rendra, dit Nynaeve, personne n’aide les pauvres, dans cette ville ? Si ça peut être utile, j’ai la possibilité de donner pas mal d’or pour cette cause.

— Vous n’avez qu’à financer la soupe populaire de Bayle, répondit l’aubergiste en souriant à Domon. Cet homme échappe à tous les collecteurs d’impôts afin de se rançonner lui-même. Pour chaque couronne qu’il dépense en pots-de-vin, il en donne deux pour nourrir les pauvres. Savez-vous qu’il m’a convaincue de contribuer à son œuvre ? Et pourtant, moi, je paie mes impôts.

— C’est toujours moins coûteux que les impôts, se défendit Domon, comme s’il ne voulait pas entacher son image de cynique. Je me remplis sacrément les poches, que la bonne Fortune m’en soit témoin !

— J’apprécie que vous aimiez aider les gens, maître Domon, dit Nynaeve quand Rendra et les deux serviteurs furent partis.

Thom et Juilin se levèrent pour vérifier que l’aubergiste et ses employés ne jouaient pas aux espions. Avec une révérence ironique, Thom laissa Juilin ouvrir la porte et constater que le couloir était désert.

— Nous aurons peut-être besoin de votre assistance, reprit Nynaeve.

La fourchette et le couteau du capitaine s’immobilisèrent au-dessus du morceau d’agneau qu’il s’apprêtait à couper.

— Et en quelle façon ?

— Je ne sais pas trop, maître Domon… Ayant des navires, vous devez avoir aussi des hommes. Il nous faudra des yeux et des oreilles. Des membres de l’Ajah Noir sont peut-être à Tanchico. Si c’est le cas, nous sommes ici pour les trouver.

Nynaeve porta à sa bouche une fourchetée de haricots, comme si elle venait d’évoquer la pluie et le beau temps. Ces derniers temps, s’inquiéta Elayne, elle parlait de l’Ajah Noir à tort et à travers.

Doman en resta bouche bée, puis il jeta un coup d’œil incrédule à Thom et à Juilin, qui venaient de se rasseoir. Les voyant acquiescer, Domon repoussa son assiette et se prit la tête à deux mains.

Remarquant la grimace de Nynaeve, Elayne redouta qu’elle flanque une gifle au capitaine. Une réaction assez compréhensible. Pourquoi avait-il eu besoin que deux hommes confirment ce qu’elle venait de dire ?

Domon finit par relever la tête.

— Et voilà, ça va recommencer… Falme, du début à la fin… Il est peut-être temps que je m’en aille. Si je vais en Illian avec mes bateaux, j’y serai un homme riche, comme ici.

— Je doute que vous trouviez votre pays accueillant, lâcha Nynaeve. D’après ce qu’on dit, c’est Sammael qui le dirige en sous-main. Sous la coupe d’un Rejeté, vous risquez de ne pas profiter longtemps de votre fortune.