Les yeux de Domon faillirent jaillir de leurs orbites. Imperturbable, Nynaeve enchaîna :
— Il n’y a plus d’endroit sûr, capitaine. Vous pouvez détaler comme un lapin, mais vous n’aurez nulle part où vous cacher. Ne vaut-il pas mieux essayer de faire face à l’adversité, comme un homme digne de ce nom ?
Cette fois, jugea Elayne, Nynaeve y allait trop fort. Mais il fallait toujours qu’elle bouscule les gens.
La Fille-Héritière sourit puis posa une main sur le bras de Domon.
— Capitaine, nous ne cherchons pas à vous intimider, mais nous aurons peut-être vraiment besoin de votre aide. Je sais que vous êtes courageux, sinon, vous ne nous auriez pas attendus si longtemps, à Falme. Et sachez que nous vous serons très reconnaissants…
— Parfaitement au point, le petit numéro, marmonna le capitaine. L’une manie l’aiguillon du bouvier, et l’autre agite la carotte. Très bien, je capitule ! Si c’est possible, je vous aiderai. Mais je ne vous promets pas de rester si ça se passe comme à Falme.
Pendant le reste du repas, Thom et Juilin entreprirent de cuisiner Domon au sujet de Tanchico. Assez finement, Juilin procéda indirectement, suggérant à Thom des questions sur les quartiers favoris des voleurs, des coupe-bourse et des mendiants. Il s’intéressa aussi à leurs tavernes préférées et aux receleurs avec qui ils travaillaient. Selon le pisteur, les hors-la-loi, dans une cité, savaient souvent beaucoup plus de choses que les autorités établies.
Sandar évitait de parler directement à Domon – qui maugréait chaque fois qu’il devait répondre à une question relayée par le trouvère. Sinon, il n’y répondait pas, tout simplement.
Les sujets qu’aborda directement Thom ne correspondaient pas à son statut d’artiste itinérant. S’intéressant aux nobles et à leurs multiples factions, il voulut tout savoir sur les alliances et les oppositions. Il insista particulièrement sur les buts avoués de chaque groupe. Les actes de leurs membres avaient-ils des résultats différents de ce qui était officiellement visé ? Faisaient-ils avancer les choses pour de bon, ou simplement en surface ?
Même après leurs nombreuses conversations, sur le Voltigeur des Flots, Elayne n’aurait pas cru que Thom poserait des questions si pertinentes. Durant la traversée, il n’avait jamais refusé de lui parler, semblant même apprécier leurs tête-à-tête, mais chaque fois qu’elle avait cru pouvoir découvrir quelque chose sur son passé, il s’était débrouillé pour lui glisser entre les doigts comme une anguille avant de mettre un terme à leur entretien.
En tout cas, Domon mit bien plus d’enthousiasme à renseigner Thom lorsque les questions venaient de lui. À l’évidence, il connaissait très bien Tanchico. Ses seigneurs, ses fonctionnaires et ses voyous paraissaient ne plus avoir de secrets pour lui. En l’écoutant, on avait d’ailleurs le sentiment qu’il n’existait guère de différence entre les trois.
Quand Thom et Juilin eurent pressé le contrebandier comme un citron, Nynaeve fit venir Rendra et lui demanda d’apporter de quoi écrire. Lorsque ce fut fait, l’ancienne Sage-Dame rédigea une description détaillée de chaque sœur noire.
Quand elle lui tendit ces documents, Domon les saisit et les brandit maladroitement, comme s’il s’agissait des femmes elles-mêmes. Cela posé, il promit que ses hommes présents dans le port ouvriraient l’œil. Et quand Nynaeve lui rappela que les espions devraient être très prudents, il éclata de rire comme si elle venait de lui dire de ne pas se couper avec sa propre épée.
Juilin partit sur les talons de Domon. À l’entendre, la nuit était le meilleur moment pour trouver les voleurs et ceux qui vivaient de leurs larcins.
Nynaeve annonça qu’elle se retirait dans sa chambre – sa chambre – afin de prendre un peu de repos. Remarquant qu’elle semblait un peu hésitante sur ses jambes, Elayne comprit vite pourquoi. Au fil du temps, Nynaeve s’était habituée au tangage permanent du Voltigeur des Flots. À présent, elle avait la nausée parce que le sol ne tanguait plus. Décidément, l’estomac de cette femme n’était pas un compagnon de voyage très plaisant.
Elayne suivit Thom dans la salle commune, où il avait promis à Rendra de donner une représentation. Coup de chance formidable, elle trouva un banc et une table libres. Quelques regards glaciaux suffirent à dissuader les clients soudain très désireux de venir s’asseoir là.
Rendra apporta à Elayne une coupe de vin qu’elle sirota en écoutant Thom jouer de la harpe et chanter de très jolies chansons comme La Première Rose de l’été ou Le vent qui fait trembler les saules. Elle apprécia aussi le répertoire plus léger du trouvère, par exemple Une seule botte ou La Vieille Oie grise.
Tapant sur leur table en guise d’applaudissements, les clients aussi semblaient satisfaits. Après un moment, Elayne se mit elle aussi à marteler sa table de coups de poing. Elle n’avait pas bu plus de la moitié de sa coupe, mais un jeune et beau serveur la remplissait régulièrement en lui souriant.
Cette aventure était follement excitante. De toute sa vie, Elayne n’avait pas dû s’asseoir dans une salle commune d’auberge plus de cinq ou six fois. Et jamais pour savourer du vin et se laisser divertir comme une personne parfaitement normale.
Balayant l’air avec sa cape multicolore, histoire de souligner ses effets, Thom raconta une histoire – Mara et les trois rois stupides – et plusieurs anecdotes sur Anla la conseillère philosophe. Puis il déclama un long extrait de La Grande Quête du Cor. Avec son talent coutumier, il donna l’impression au public que les chevaux se cabraient et que les cors sonnaient dans la salle commune, où des hommes et des femmes venus du passé se battaient, aimaient et mouraient.
S’interrompant de temps en temps pour s’humecter la gorge – des pauses qui incitaient son auditoire à le bisser bruyamment –, Thom chanta et récita jusqu’à très tard dans la nuit. Assise dans un coin, son instrument sur les genoux, la joueuse de dulcimer le foudroyait du regard. Sous une pluie de pièces, Thom avait dû enrôler un gamin pour les collecter. Un succès, à n’en pas douter, que la musicienne n’avait jamais connu.
Thom jouait merveilleusement de la harpe et il chantait à la perfection. Certes, c’était un trouvère, mais il semblait plus doué que ses collègues. Elayne aurait juré qu’elle l’avait déjà entendu interpréter La Grande Quête, mais en Haut Chant. Comment était-ce possible pour un modeste trouvère ?
Bien après minuit, Thom s’inclina, gratifia son public d’un ultime effet de cape et se dirigea vers l’escalier sous un tonnerre d’applaudissements – enfin, de coups de poing sur les tables, Elayne frappant la sienne avec le même enthousiasme que les autres spectateurs.
Quand elle voulut se lever, la jeune femme retomba en arrière et se rassit plutôt violemment. Surprise, elle regarda sa coupe de vin et constata qu’elle était pleine. Pourtant, elle avait bien bu un peu, non ? Bizarrement, elle avait le tournis. Quant à la coupe, se souvint-elle, le charmant serveur aux yeux marron l’avait régulièrement remplie. Oui, mais combien de fois ? Au fond, ça ne comptait pas. Elayne ne buvait jamais plus d’une coupe de vin. Jamais ! Si elle était mal assurée sur ses jambes, ça venait du retour sur la terre ferme, comme pour Nynaeve. Voilà tout.
Après s’être levée beaucoup plus prudemment – en déclinant les offres d’assistance du serveur –, Elayne réussit à gravir les marches, un exploit méritoire, vu la manière dont elles tanguaient. Au lieu de s’arrêter au premier étage, où était sa chambre, elle continua jusqu’au deuxième et alla frapper à la porte de Thom.
Le trouvère ouvrit lentement et regarda plusieurs fois dans le couloir. Un instant, Elayne crut qu’il tenait un couteau, mais elle ne vit plus rien la seconde d’après. Bizarre…