Elayne saisit une extrémité de la longue moustache blanche du trouvère.
— Je me souviens, dit-elle.
Sa langue semblant ne pas fonctionner normalement, les mots paraissaient pâteux.
— Assise sur tes genoux, je tirais sur ta moustache… (Elayne tira, histoire d’illustrer son propos, et le trouvère fit la grimace.) Penchée par-dessus ton épaule, ma mère riait de me voir faire.
— Tu devrais aller te coucher, dit Thom en tentant de dégager sa moustache. Un peu de repos ne te fera pas de mal.
Elayne refusa de lâcher prise. En fait, s’avisa-t-elle, elle avait réussi à pousser le trouvère dans sa chambre – en tirant sur sa moustache.
— Ma mère aussi s’asseyait sur tes genoux. Je m’en souviens.
— Une bonne nuit de sommeil, Elayne… Demain matin, tu te sentiras bien mieux.
Thom réussit à se dégager. Alors qu’il tentait d’expulser sa visiteuse, elle le contourna et tituba vers le lit. Hélas, il n’avait pas de montants. Si elle avait pu s’y accrocher, la chambre aurait peut-être cessé de tourner comme une toupie.
— Je veux savoir pourquoi ma mère s’asseyait sur tes genoux !
Voyant Thom reculer, Elayne s’aperçut qu’elle avait de nouveau tenté de le saisir par la moustache.
— Tu es un trouvère ! Ma mère ne s’assiérait pas sur les genoux d’un trouvère !
— Au lit, mon enfant !
— Je ne suis plus une enfant !
Elayne tapa du pied… et faillit s’étaler. Pourquoi le sol était-il plus bas qu’il en avait l’air ?
— Plus une enfant ! Tu vas me répondre, et vite !
Thom soupira et secoua la tête.
— Je n’ai pas toujours été un trouvère. Jadis, j’étais un barde de cour. À Caemlyn, pour la reine Morgase. Tu étais enfant et tes souvenirs ne sont pas exacts.
— Tu étais son amant, c’est ça ?
À la façon dont Thom cilla, Elayne sut qu’elle avait deviné juste.
— C’est ça ! Pour Gareth Bryne, je l’ai toujours su. En tout cas, je l’ai compris. Mais j’ai toujours espéré qu’elle l’épouserait. Gareth Bryne, toi… et le seigneur Gaebril. Mat dit qu’elle le regardait avec des yeux de poisson mort d’amour… Combien d’autres hommes ? En quoi est-elle différente de Berelain, qui entraîne dans son lit tous les hommes qui lui tapent dans l’œil ? Elle est pareille…
La vision d’Elayne se brouilla et ses oreilles bourdonnèrent. Malgré ces manifestations, il lui fallut un moment pour comprendre que Thom venait de la gifler.
La gifler ? Elle se redressa, regrettant que le trouvère juge bon d’osciller de droite à gauche.
— Comment oses-tu ? Je suis la Fille-Héritière d’Andor, et il est hors de question que…
— Tu es une gamine qui as bu un coup de trop et qui piques une crise ! coupa Thom. Si je t’entends répéter des horreurs pareilles sur ta mère, à jeun ou ivre morte, tu te retrouveras sur mes genoux pour recevoir une fessée, Pouvoir de l’Unique ou non. Morgase est une femme de valeur. Aucune de vous n’a de leçons à lui donner.
— C’est vrai, elle est si bien que ça ? (Sa voix tremblant bizarrement, Elayne s’avisa qu’elle pleurait.) Alors, pourquoi ?
Sans savoir comment, la jeune femme se retrouva blottie contre l’épaule de Thom, qui lui caressait les cheveux.
— Les reines sont très seules, souffla le trouvère. Beaucoup d’hommes sont attirés par le pouvoir et ne voient pas la femme qui l’exerce. Moi, je m’intéressais à la femme, et elle le savait. Ce doit être pareil pour Bryne et pour Gaebril. Il faut que tu comprennes, petite… Chaque être humain a besoin que quelqu’un l’aime et s’occupe de lui. Tout le monde veut avoir une personne à chérir. Les reines ne font pas exception à la règle.
— Pourquoi es-tu parti ? Tu me faisais tellement rire. Et elle aussi… Et tu me portais sur tes épaules.
— C’est une longue histoire, et je te la raconterai une autre fois, si tu me le demandes. Avec un peu de chance, tu auras tout oublié demain matin. Elayne, tu devrais aller te coucher.
Pendant que le trouvère la guidait vers la porte, Elayne se débrouilla pour tirer de nouveau sur sa moustache.
— Je faisais comme ça… Oui, exactement comme ça.
— C’est vrai… Tu vas pouvoir descendre seule ?
— Bien sûr que oui !
Malgré le regard dédaigneux de la jeune femme, Thom semblait bien décidé à la suivre dans le couloir. Pour lui prouver que c’était inutile, elle marcha très prudemment jusqu’au palier.
Quand elle s’engagea dans l’escalier, il la suivit du regard, campé sur le seuil de sa chambre.
Miraculeusement, Elayne ne trébucha pas avant d’être hors du champ de vision du trouvère. Au premier étage, elle rata sa porte et dut faire demi-tour. La faute de la gelée de pomme, sûrement. Elle en avait trop mangé, voilà tout. Lini disait toujours… Bon, elle ne se rappelait plus, mais ça avait un rapport avec se goinfrer de sucreries.
Deux lampes brûlaient dans la chambre. Une sur la table de chevet et l’autre sur le manteau de la cheminée. Tout habillée, Nynaeve était étendue sur le dessus-de-lit. Avec les coudes largement écartés, nota Elayne.
Sans trop savoir pourquoi, elle dit les premières choses qui lui passèrent par l’esprit.
— Rand doit penser que je suis folle, Thom est un barde et Berelain n’est pas ma mère…
Nynaeve foudroya du regard la Fille-Héritière.
— Pour une raison inconnue, j’ai la tête qui tourne. Un garçon aux très jolis yeux a proposé de m’aider à monter.
— Très gentil à lui…, maugréa Nynaeve. (Elle se leva, approcha d’Elayne et lui passa un bras autour des épaules.) Viens avec moi, je voudrais te montrer quelque chose.
Étonnée, Elayne découvrit qu’il s’agissait d’un seau d’eau, posé sur le sol dans le coin toilette.
— Agenouillons-nous toutes les deux, pour que tu puisses bien voir.
Elayne obéit, mais elle ne vit rien dans ce fichu seau, à part son reflet dans l’eau. Pourquoi affichait-elle ce sourire béat ?
La main de Nynaeve glissa sur la nuque de sa compagne, et elle lui plongea la tête dans l’eau.
Battant des bras, Elayne tenta de se relever, mais la main de Nynaeve pesait sur sa nuque, solide comme une barre de fer. Sous l’eau, n’était-on pas censée retenir sa respiration ? Oui, bien sûr ! Mais comment s’y prenait-on ?
Faute de s’en souvenir, Elayne but la tasse jusqu’à la lie.
Quand Nynaeve la sortit du seau, elle emplit ses poumons et croassa :
— Comment oses-tu ? Je suis la Fille-Héritière du…
Un nouveau plongeon dans le seau coupa la chique à Elayne. Saisir le bord à deux mains et pousser ne donna rien. Idem pour taper des pieds sur le sol. Allait-elle se noyer ? Nynaeve envisageait-elle de la tuer ?
Après ce qui lui parut une éternité, Elayne fut ramenée à l’air libre. Alors que des mèches trempées pendaient devant ses yeux, elle parvint à déclarer (presque) dignement :
— Je crois que je vais être malade.
Nynaeve lui ayant glissé juste à temps une cuvette sous le menton, l’héritière d’Andor vomit tout ce qu’elle avait pu boire et manger depuis le jour de sa naissance.
Une bonne année plus tard – enfin, quelques heures au minimum –, Elayne reprit conscience et s’avisa que sa tortionnaire lui nettoyait le visage, les mains et les poignets. Cela dit, elle n’entendit aucune compassion dans la voix de Nynaeve quand elle parla.
— Comment as-tu pu faire ça ? Qu’est-ce qui t’a pris ? D’un abruti d’homme, on peut toujours attendre qu’il boive jusqu’à ne plus tenir debout. Mais toi ? Surtout ce soir…
— Je n’ai bu qu’une coupe…, se défendit Elayne.
Avec le zèle du jeune serveur, peut-être deux, mais sûrement pas plus.