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Des relents de graillons et de sueur acide flottaient dans l’air humide de la matinée où retentissaient les pleurs des enfants presque couverts par le murmure perpétuel immanquablement lié aux immenses foules. Dans ce vacarme, les cris des mouettes qui sillonnaient le ciel devenaient presque inaudibles.

Dans ce secteur, toutes les boutiques, par prudence, avaient déjà abaissé la grille de fer devant leur porte.

Révulsée, Egeanin se frayait tant bien que mal un chemin dans la multitude. Quel scandale ! En arriver à une anarchie telle que les réfugiés, des vagabonds sans le sou, avaient réussi à prendre d’assaut les Cercles, dormant par milliers sur les gradins. Cette misère impudique était aussi répugnante que l’égoïsme des dirigeants qui laissaient ces gens crever de faim. En fait, Egeanin aurait dû s’en réjouir, car des loques pareilles seraient dans l’incapacité de s’opposer au Corenne. Après le Retour, l’ordre serait promptement rétabli…

Certes, mais voir un tel spectacle n’en restait pas moins répugnant.

Les déchets d’humanité qui erraient dans les rues se révélaient trop apathiques et résignés pour s’étonner qu’une femme vêtue d’une belle robe d’équitation en soie bleue s’aventure parmi eux. De plus, des hommes et des femmes portant de très beaux habits – en lambeaux et crasseux, désormais – dérivaient au milieu de la populace, et on la prenait peut-être pour une de ces riches déclassés qui commençaient à peine leur lente descente vers la déchéance. Quoi qu’il en soit, les quelques gueux assez éveillés pour se demander si elle avait encore de l’argent dans sa bourse n’insistèrent pas, trop impressionnés par la façon dont cette grande femme portait un très solide bâton de combat.

Aujourd’hui, Egeanin avait dû renoncer à ses gardes du corps, à sa chaise et à ses porteurs. Si abruti qu’il fût, Floran Gelb se serait aperçu qu’une telle troupe le suivait.

Par bonheur, la robe d’équitation laissait à Egeanin une grande liberté de mouvement.

Ne pas perdre de vue le petit homme aux allures de fouine était un jeu d’enfant, même dans une foule pareille et en devant esquiver les chars à bœufs et les chariots qui allaient et venaient, le plus souvent tirés par des colosses au torse nu ruisselant de sueur et non par des animaux.

Gelb et ses sept ou huit compagnons bousculaient tout le monde, soulevant sur leur passage de véritables petits concerts de jurons. Voir ces sales types donnait envie de tuer à Egeanin. Gelb mijotait encore un enlèvement ! Depuis qu’elle lui avait fait parvenir l’or qu’il réclamait, cet escroc lui avait envoyé trois femmes qui ressemblaient de très loin aux descriptions de la liste. Sans la moindre vergogne, ce voleur avait pleurniché chaque fois qu’on lui avait refusé sa « livraison ».

Egeanin n’aurait jamais dû le payer pour la première malheureuse qu’il avait cueillie dans la rue. L’appât du gain avait apparemment effacé chez ce misérable tout souvenir du sermon bien senti qu’elle lui avait servi avant de lui remettre les fonds.

Entendant des cris dans son dos, la jeune femme tourna la tête et serra plus fort son bâton. Une petite brèche s’était ouverte dans la foule, comme il était inévitable en cas de problème. Portant une veste jaune jadis raffinée mais aujourd’hui en lambeaux, un homme agenouillé sur le sol criait comme un cochon qu’on égorge en serrant contre lui son bras droit plié dans le sens inverse de l’articulation du coude. Penchée sur lui pour le protéger, une femme en pleurs, pathétique dans une robe verte qui aurait été parfaitement seyante sur un épouvantail, criait des invectives à un type muni d’un voile qui disparaissait déjà dans la foule.

— Il demandait seulement une pièce ! Il demandait…

La foule indifférente contournait le couple sans lui accorder un regard.

Écœurée, Egeanin se détourna… et s’immobilisa en lâchant un juron qui lui valut quelques coups d’œil étonnés. Bien entendu, Gelb et ses complices n’étaient plus en vue. Avançant jusqu’à une petite fontaine de pierre accolée à la boutique au toit plat d’un marchand de vin, Egeanin bouscula les femmes qui remplissaient leur seau au robinet en forme de gros poisson et sauta sur le muret puis sur le chaperon du magasin. Ignorant les insultes des deux femmes, elle profita de sa position surélevée pour sonder les environs. Des rues partaient dans toutes les directions, serpentant autour des collines, et de nombreux bâtiments obstruaient le champ de vision d’Egeanin. Gelb n’ayant pas pu aller très loin en si peu de temps, rien n’était perdu.

De fait, Egeanin le repéra, caché sous une porte cochère, à moins de trente pas de là, mais dressé sur la pointe des pieds pour mieux observer la rue. Ses complices n’étaient pas loin. Adossés à des bâtiments, l’air nonchalant, ils tentaient tellement de passer inaperçus qu’on les remarquait au premier coup d’œil. Ils n’étaient pourtant pas les seuls à se tenir ainsi, mais leur expression les trahissait. Contrairement aux authentiques débris d’humanité qu’ils côtoyaient, ils s’intéressaient à ce qui se passait autour d’eux.

C’était donc le site du traquenard. Comme pour le type qui s’était fait casser le bras, personne n’interviendrait, c’était couru. Mais qui était la victime ? Si Gelb avait enfin trouvé une femme qui figurait sur la liste, Egeanin pourrait s’en aller et attendre qu’il vienne lui vendre sa « prise ». Ensuite, elle vérifierait si un a’dam contrôlait une autre sul’dam que Bethamin. Certes, mais elle n’avait aucune envie de se retrouver confrontée à un choix déchirant : couper la gorge d’une malheureuse ou l’envoyer au pays pour qu’elle y soit vendue.

Une multitude de femmes aux cheveux nattés remontaient la rue en direction de Gelb, la plupart affublées d’un voile transparent. Sans hésitation, Egeanin élimina deux dames en chaise à porteurs entourées d’une flopée de gardes du corps. Les petits durs des rues de Gelb n’étaient pas de taille à se frotter à une opposition digne de ce nom, et encore moins à affronter des épées à mains nues. Leur cible devait être au maximum accompagnée de trois personnes – l’avantage du nombre, cet éternel souci des lâches ! – de préférence désarmées. Des conditions qui correspondaient à presque toutes les autres femmes en vue, qu’elles soient vêtues de haillons, d’une tenue de paysanne ou d’une robe plus affriolante telle qu’on les portait au Tarabon.

Deux femmes attirèrent soudain l’attention d’Egeanin. Alors qu’elles débouchaient d’une rue attenante en conversant, leurs cheveux tressés et leur voile auraient pu les désigner comme des dames du Tarabon, mais quelque chose ne collait pas. Leurs robes fines à la coupe assez provocante, l’une bleue et l’autre verte, étaient en soie, pas en lin ni en laine. Des femmes ainsi vêtues se déplaçaient en chaise, pas à pied, surtout dans ce coin de la cité. Et elles ne portaient pas une douve de tonneau sur l’épaule comme s’il s’agissait d’un gourdin.

Négligeant la blonde, Egeanin s’intéressa à la brune. Ses longues tresses lui arrivant presque à la taille, elle ressemblait beaucoup à une sul’dam nommée Surine. Mais ce n’était pas elle, car cette femme serait à peine arrivée au menton de Surine.

Marmonnant entre ses dents, Egeanin sauta de son perchoir. Puis elle entreprit de se frayer un chemin dans la foule qui s’interposait entre Gelb et elle. Avec un peu de chance, elle arriverait à temps pour l’empêcher de faire une bêtise. Mais quel crétin ! Oui, quel pauvre imbécile !

— Nous aurions dû louer des chaises à porteurs, dit Elayne pour la énième fois, se demandant comment les femmes du cru faisaient pour parler sans avaler à moitié leur voile.

Recrachant le sien, elle ajouta :

— Nous allons devoir utiliser nos armes…