Sur ces mots, Laras confia la lanterne à Min.
— Laras, tu ne vas pas nous laisser tomber ? lança la jeune femme en retenant la cuisinière par le bras. Pas après tout ce que tu as déjà fait.
La Maîtresse des Cuisines eut un sourire à la fois mélancolique et malicieux.
— Elmindreda, tu me rappelles vraiment ma folle jeunesse ! J’en ai fait des bêtises, au risque parfois de finir à la potence ! Dans une heure, j’enverrai une fille avec du vin pour réveiller le garde. S’il ne reprend pas conscience avant, ça vous laissera une précieuse avance.
Laras se tourna vers les prisonnières et leur fit le regard sévère qu’elle réservait d’habitude aux marmitons et aux filles de cuisine.
— Profitez bien de cette heure, c’est compris ? Les insurgées veulent vous faire faire la plonge, ai-je entendu dire, afin que vous serviez d’exemples. Je ne suis pour aucun camp, parce que ce sont des affaires d’Aes Sedai, pas de cuisinière. Pour moi, une Chaire d’Amyrlin en vaut une autre. Mais si cette petite se fait prendre à cause de vous, comptez sur moi pour vous faire la vie dure dès que vous ne serez pas occupées à récurer des chaudrons. Avec ce que je vous ferai, vous regretterez vite de n’avoir pas été condamnées à mort. Et n’allez pas imaginer qu’on me soupçonnera d’avoir contribué à votre évasion. Tout le monde sait que Laras ne sort jamais de ses cuisines. Allez, ne traînez pas !
Recouvrant sa bienveillance bourrue, Laras pinça la joue de Min.
— Ne traîne pas non plus, petite ! J’adorais te faire une garde-robe, et ça me manquera. Tu es si jolie…
Après un ultime pincement, vigoureux, celui-là, Laras sortit de la cellule sans demander son reste.
Agacée, Min se frotta la joue. Elle détestait que Laras, forte comme un cheval, lui fasse ce genre de chose. « Finir à la potence » ? Quel genre de « jeune écervelée » avait donc été la digne cuisinière ?
— Qui aurait cru qu’elle te parlerait un jour sur ce ton, mère ? lança Leane tout en enfilant le haut de sa tenue.
Elle ressortit la tête du col et ajouta :
— Si elle est vraiment neutre, comme elle le prétend, je m’étonne qu’elle nous ait aidées à fuir.
— C’est surprenant, concéda Min, mais elle l’a fait, et vous ne devez pas l’oublier. Selon moi, elle tiendra parole et ne nous trahira pas. J’en mettrais ma main au feu.
Leane ricana de nouveau.
— Mon amie, lui dit Siuan, je ne suis plus la Chaire d’Amyrlin, et ça change beaucoup de choses. Par exemple, notre possible intégration à l’équipe qui fait la plonge pour Laras…
Leane croisa les mains pour les empêcher de trembler, et elle ne tourna pas la tête vers Siuan, qui continua d’un ton plus sec :
— Je pense également que Laras tiendra parole sur d’autres… sujets. Même si tu te fiches qu’Elaida nous exhibe comme une paire de requins qu’elle viendrait de pêcher, je te suggère d’accélérer le rythme. Enfant, je détestais les chaudrons et les casseroles sales. Je ne vois pas pourquoi ça aurait changé.
Leane, sinistre, entreprit de lacer sa robe de paysanne.
— Min, dit Siuan, tu ne seras peut-être plus si avide de nous aider quand je t’aurai tout dit. Nous avons été calmées…
Si sa voix ne tremblait pas, Siuan avait du mal à prononcer ce mot et une grande tristesse se lisait dans ses yeux. Son équanimité n’était qu’une apparence, comprit Min, et ça la troubla énormément.
— N’importe quelle Acceptée pourrait nous accrocher toutes les deux à un hameçon… Et certaines novices en seraient même capables.
— Je sais…
Min prit soin de chasser de sa voix toute trace de compassion. Un tel sentiment risquait d’avoir raison du peu de contrôle sur elles-mêmes dont disposaient encore ces femmes.
— Votre châtiment a été annoncé en place publique, un avis étant cloué partout où c’était possible. Mais vous êtes toujours vivantes.
Leane émit un ricanement dont Min refusa de tenir compte.
— Il faut y aller… Si le garde se réveille, ou si quelqu’un vient le voir…
— Passe devant, Min, dit Siuan. Nous sommes entre tes mains.
Leane acquiesça, un rien à contrecœur, et finit de mettre sa cape.
Dans le poste de garde, au fond du couloir, l’homme assommé par Lara gisait toujours face contre terre. Le casque qui lui aurait épargné une sacrée migraine reposait sur les tréteaux où trônait l’unique lanterne visible. À première vue, le soldat semblait respirer normalement. Sans lui accorder plus qu’un regard, Min espéra qu’il se remettrait vite et bien. Quand elle lui avait fait son petit numéro, il n’avait pas tenté d’en profiter outrageusement…
Siuan et Leane sur les talons, la jeune femme franchit la porte bardée de fer et s’engagea dans l’étroit escalier. La priorité était de sortir du donjon sans se faire remarquer. Sinon, leur couverture de pétitionnaires ne leur épargnerait pas un interrogatoire en règle.
Durant l’ascension des marches, les trois fugitives ne croisèrent pas âme qui vive. Quand elles eurent atteint une dernière porte qui donnait sur la tour elle-même, Min ne put retenir un soupir de soulagement.
Dans le couloir que Min sonda du coin de l’œil, des lampes dorées pendaient aux murs de marbre blanc décorés de frises. Sur la droite, des femmes s’éloignaient d’un pas rapide. Des Aes Sedai, devina Min, même si elles ne se retournèrent pas, l’empêchant ainsi de voir leur visage. Dans la tour, où même les reines ne se sentaient pas à l’aise, il fallait être une sœur pour marcher avec une telle assurance. Sur la gauche, une demi-douzaine d’hommes approchaient. Des Champions aisément reconnaissables à leur grâce féline et à leur cape-caméléon.
Min attendit que les Champions soient passés, puis elle franchit la porte en faisant signe à ses compagnes de la suivre.
Rarement bondés, les couloirs de la tour se révélèrent vides, ou presque. Et tous les gens que les trois femmes aperçurent ne leur accordèrent pas un regard, tant ils semblaient absorbés par leurs occupations. Autre détail inhabituel, un grand silence régnait dans la tour.
Min et les deux autres femmes passèrent devant un couloir au sol taché de sang. De longues traînées, comme si on y avait tiré des cadavres.
— Qu’est-il arrivé ? demanda Siuan, s’immobilisant. Ne me cache rien, Min !
La main sur le manche de son couteau, Leane regardait à droite et à gauche comme si elle redoutait une attaque imminente.
— Des combats…, dit Min à contrecœur.
Elle avait espéré que les deux femmes seraient hors de la tour, et peut-être de la ville, avant d’apprendre la vérité. Les poussant à s’éloigner des taches de sang, elle pressa le pas pour éviter qu’elles tournent la tête.
— Tout ça a commencé hier, après votre arrestation, et ça a continué jusqu’à il y a environ deux heures…
— Les Gaidins ? s’écria Leane. Des Champions se sont battus les uns contre les autres ?
— Des Champions, des gardes… Tout le monde. C’est parti quand des hommes qui se faisaient passer pour les ouvriers d’un maçon – deux ou trois cents types – ont tenté de prendre le contrôle de la tour, juste après l’annonce de votre… destitution.
— Danelle ! rugit Siuan. J’aurais dû comprendre que ce n’était pas seulement de l’inattention. (La Chaire d’Amyrlin déchue parut soudain au bord des larmes.) Artur Aile-de-Faucon n’y est pas parvenu, mais nous l’avons fait à sa place. (Larmes ou non, le ton restait féroce.) Que la Lumière nous aide ! nous avons détruit la tour !
Siuan eut un long soupir qui sembla vider ses poumons de tout leur air… et son esprit de toute sa colère.
— Je devrais me réjouir d’avoir des partisanes, mais je n’y arrive pas…
Min tenta de rester impassible. Hélas, Siuan Sanche en avait vu d’autres dans sa vie…