Impassible, Keille avait regardé la jeune femme jusqu’à ce que la porte de la roulotte blanche se referme sur elle. L’obèse s’était alors tournée vers Mat – une seconde trop tôt pour qu’il puisse filer en douce.
— Peu d’hommes ont refusé une seule fois une de mes propositions, et aucun ne s’y est risqué deux fois. À ta place, mon garçon, j’aurais peur qu’il me vienne à l’esprit de me venger…
Hilare, Keille avait pincé la joue de Mat – assez fort pour qu’il grimace – puis elle s’était tournée vers Rand :
— Dis-lui, seigneur Dragon ! Je crois que tu en sais long sur le risque qu’on court quand on rejette une femme. Je veux parler de cette Aielle qui te suit partout avec un regard assassin. Tu appartiens à une autre, si j’ai bien compris. Qui sait, l’Aielle se sent peut-être repoussée ?
— J’en doute, maîtresse, répondit Rand. Si elle pensait que j’ai eu des vues sur elle, Aviendha me planterait un couteau dans le cœur.
Keille avait eu un rire éléphantesque. La voyant tendre le bras vers lui, Mat avait sursauté, mais elle s’était contentée de lui caresser la joue.
— Tu vois, mon bon seigneur ? Si tu dédaignes une femme, il se peut qu’elle s’en fiche. Mais elle risque aussi de jouer du couteau. Une leçon que tout homme devrait apprendre. Pas vrai, mon seigneur Dragon ?
Riant aux éclats, Keille était partie houspiller les hommes qui bouchonnaient les mules.
— Elles sont toutes folles, avait murmuré Mat en se frottant la joue.
Puis il était parti très dignement. Bien entendu, il n’avait pas cessé de conter fleurette à Isendre.
Au cours de l’interminable voyage, la colonne était passée devant deux autres ensembles de petits bâtiments rudimentaires tout à fait semblables dans leur configuration au Guet d’Imre. Dans le premier, qui détenait près de trois cents moutons, les hommes se montrèrent aussi étonnés d’apprendre qui était Rand que d’être informés de la présence de Trollocs dans la Tierce Terre. Le second « guet » était abandonné – pas ravagé par des pillards, non, simplement abandonné.
Selon Aviendha, les grands troupeaux que les voyageurs apercevaient de temps en temps appartenaient à des forteresses. C’était bien beau, mais où étaient les habitants de ces forteresses ? Et à des lieues à la ronde, Rand n’avait pas repéré l’ombre d’une structure susceptible de mériter ce nom.
— … Bon, as-tu compris maintenant ce qu’est une Maîtresse du Toit ? demanda Aviendha, ramenant Rand à la réalité.
— Pas vraiment non, avoua le jeune homme.
En ce douzième jour de voyage, et pour la première fois, il n’avait pas écouté le discours d’Aviendha, se laissant simplement bercer par sa voix.
— Mais je suis sûr que tout le monde est très content…
— Quand tu te marieras, marmonna Aviendha, les dragons qui ornent tes bras attestant de tes origines, seras-tu fidèle à ton sang, ou demanderas-tu à tout posséder, à part la robe que porte ta femme ? Certains sauvages des terres mouillées se comportent ainsi.
— Non, ce n’est pas comme ça du tout, chez moi… Et nos femmes se chargeraient de remettre les idées en place à tout idiot qui verrait les choses ainsi. Cela dit, tu ne crois pas que ces questions-là concernent la femme que je déciderai d’épouser, et elle seule ?
Le regard d’Aviendha se fit plus assassin encore.
Par bonheur, Rhuarc eut l’excellente idée de rejoindre le jeune homme sur ces entrefaites.
— Nous y sommes, annonça-t-il. La forteresse des Rocs Froids…
49
La forteresse des Rocs Froids
Décontenancé, Rand regarda autour de lui. À environ une demi-lieue devant la colonne se dressait un amas de buttes rocheuses aux parois abruptes – ou peut-être une seule masse de pierre divisée par des fissures. Sur sa gauche, en direction des hauts pics qu’on apercevait dans le lointain, s’étendait une plaine très accidentée hérissée de flèches de pierre. De l’herbe poussait çà et là entre des buissons d’épineux et des arbres ratatinés. Sur sa droite, le paysage était identique, même si le sol semblait plus plat, et les montagnes un peu moins lointaines.
Depuis le départ du mont Chaendaer, ce décor se déroulait inlassablement devant les yeux des voyageurs, qui finissaient d’ailleurs par ne plus le voir, à force de monotonie.
— Où ça ? demanda Rand.
Rhuarc regarda Aviendha, qui dévisageait le jeune homme comme s’il avait perdu l’esprit.
— Viens, souffla Rhuarc. Permets à tes yeux de te faire découvrir les Rocs Froids.
Baissant son shoufa, le chef des Taardad se dirigea d’un pas décidé vers la muraille de pierre fissurée.
Les Shaido étaient déjà en train de dresser leur camp. Les ignorant, Heirn et les Jindo suivirent Rhuarc, les mules de bât dans leur sillage. Les guerriers se dénudèrent la tête et poussèrent des cris de joie. Les Promises qui escortaient la caravane crièrent aux conducteurs de suivre les Jindo sans chercher à ménager leur attelage.
Oubliant sa dignité, une des Matriarches releva sa jupe et courut rejoindre Rhuarc. À la couleur de ses cheveux, Rand supposa qu’il s’agissait d’Amys, car Bair n’était sûrement plus capable de courir à cette vitesse.
Un moment, Moiraine parut vouloir se séparer des autres pour rejoindre Rand. Mais elle hésita, puis sembla discuter assez fermement avec une Matriarche aux cheveux encore cachés par son châle. Pour finir, l’Aes Sedai plaça sa jument blanche derrière la monture grise d’Egwene et l’étalon noir de Lan – juste devant les gai’shain qui s’occupaient des chevaux de bât. Mais tout ce petit monde avançait dans la même direction que Rhuarc, c’était déjà ça…
Rand se pencha et tendit une main à Aviendha, qui secoua la tête.
— Allons, monte avec moi ! Avec tous ces gens qui crient, je ne vais plus t’entendre. Sans tes conseils, je risque de faire une erreur de « crétin décérébré »…
Aviendha marmonna entre ses dents, regarda les Promises qui escortaient la caravane, puis accepta la main de Rand, qui la tira vers le haut, ignorant ses cris indignés, et la fit monter en croupe derrière lui. Quand elle essayait d’enfourcher Jeade’en seule, se servant simplement du jeune homme comme d’un soutien, elle passait toujours très près de le faire tomber de sa selle.
Lorsque la jeune femme eut fini de s’installer, et en particulier de tirer sur sa jupe – avec des bottes montantes comme les siennes, il ne fallait pourtant pas compter apercevoir un peu de peau –, Rand lança son cheval au trot. Aviendha n’ayant jamais été à une telle « vitesse », elle passa les bras autour de la taille du cavalier et se serra contre lui.
— Si tu me ridiculises devant mes sœurs, homme des terres mouillées…
— Pourquoi te ridiculiserais-tu auprès des Matriarches ? J’ai vu Bair, Amys et les deux autres monter derrière Moiraine ou Egwene afin de pouvoir parler tranquillement.
Aviendha réfléchit un assez long moment, puis elle souffla :
— Tu te fais plus aisément au changement que moi, Rand al’Thor…
Le jeune homme n’aurait pas juré que c’était un compliment.
Quand Jeade’en rattrapa Rhuarc, Heirn et Amys, un peu en avant des Jindo qui continuaient à crier, Rand eut la surprise de voir Couladin courir à côté des trois autres Aiels, la tête nue comme eux.
Aviendha tira sur le shoufa de Rand afin de lui dégager la tête.
— Quand on entre dans une forteresse, il faut montrer son visage. Je te l’ai déjà dit. Et crier pour s’annoncer. On nous a vus depuis longtemps, mais c’est une coutume : montrer qu’on n’a pas l’intention d’attaquer la forteresse par surprise.
Rand acquiesça mais ne se mit pas à brailler. Après tout, Rhuarc, Amys, Heirn et Couladin ne criaient pas. Et Aviendha non plus d’ailleurs. Avec le boucan que faisaient les Jindo, il fallait bien avouer que ça n’aurait rien changé.