— Les mains dans le dos, Seanchanienne ! Elayne, attache-la !
— Nynaeve, je ne crois pas que…
— Attache-la avec le Pouvoir, te dis-je ! Sinon, je vais découper sa robe en lambeaux pour la ligoter avec. Tu te rappelles comment elle a expédié ces types, dans la rue ? Des sbires à elle, je suppose, mais quand même… Elle est capable de nous tuer pendant notre sommeil. Sans avoir besoin d’une arme.
— Mais avec Thom dehors…
— C’est une Seanchanienne !
Nynaeve semblait avoir une raison personnelle de détester leur fausse amie. Mais ça n’avait aucun sens. Egwene avait été la prisonnière des Seanchaniens, mais pas l’ancienne Sage-Dame. Quoi qu’il en soit, quand la native de Champ d’Emond faisait cette tête-là, il fallait en passer par là où elle voulait.
Sans servilité mais pour montrer sa bonne volonté, Egeanin avait déjà croisé les poignets dans le creux de ses reins. Tissant un flux d’Air, Elayne les entrava. Ce serait toujours moins douloureux que des liens de tissu…
La prisonnière plia les bras pour éprouver la résistance des liens qu’elle ne voyait pas. Elle blêmit un peu, car des chaînes d’acier n’auraient pas été plus difficiles à briser. Résignée, elle se laissa tomber sur sa paillasse et tourna le dos à ses geôlières.
Nynaeve commença à se dévêtir.
— Donne-moi la bague, Elayne.
— Tu es sûre ?
La Fille-Héritière jeta un regard appuyé à Egeanin – qui semblait ne plus leur accorder la moindre attention.
— Elle ne sera pas en mesure de nous trahir cette nuit, dit l’ancienne Sage-Dame. (Sa robe retirée, elle s’assit au bord du lit et entreprit d’enlever ses bas.) Nous étions d’accord sur cette nuit. Egwene attendra l’une d’entre nous, et c’est mon tour. Si personne ne vient au rendez-vous, elle s’inquiétera.
Elayne tira sur la lanière de cuir qu’elle portait autour du cou, extrayant de son décolleté l’anneau de pierre veiné de bleu, de marron et de rouge et la bague au serpent en or. Défaisant le nœud, elle tendit l’anneau à Nynaeve puis remit autour de son cou la bague en or.
Nynaeve ajouta le ter’angreal de pierre à la lanière qui supportait déjà sa bague au serpent et la chevalière de Lan. Puis elle laissa retomber le tout entre ses seins.
— Quand tu seras certaine que je dors, laisse-moi une heure. Ça ne devrait pas prendre plus longtemps que ça. Et surtout, garde un œil sur la Seanchanienne.
— Pourquoi la ligoter, Nynaeve ? Si elle avait les mains libres, je doute qu’elle essaierait de nous faire du mal.
— Surtout, laisse-la comme ça ! (Nynaeve foudroya Egeanin du regard, puis elle s’allongea.) Une heure, Elayne… (Elle ferma les yeux et chercha une position confortable.) Ce sera amplement suffisant…
En étouffant un bâillement, Elayne tira un tabouret au pied du lit, d’où elle pourrait surveiller Egeanin – même si ça semblait inutile – sans quitter Nynaeve des yeux.
Recroquevillée sur sa paillasse, la prisonnière ne bougeait plus. Paradoxalement, puisqu’elles n’avaient pas quitté l’auberge, cette journée avait été épuisante. Nynaeve murmurait déjà dans son sommeil – les coudes écartés, bien entendu.
Egeanin jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.
— Je crois qu’elle me hait…
— Dors !
— Et toi, tu vas veiller ?
— Cesse d’être si sûre de toi… Tu prends tout ça si calmement. Comment peux-tu être si… détachée ?
— Détachée ? (Involontairement, Egeanin tira sur ses liens immatériels.) J’ai si peur que j’éclaterais bien en sanglots.
On n’aurait pas cru… Pourtant, elle paraissait sincère.
— Nous ne te ferons pas de mal…
Quoi que mijote Nynaeve, j’en fais mon affaire !
Comme si elle était rassurée, la Seanchanienne ne tarda pas à piquer du nez.
Une heure… Ne pas inquiéter Egwene était un noble objectif. Pourtant, cette heure aurait été bien mieux employée si elles l’avaient passée à chercher une solution à leur problème. Amathera était-elle complice ou prisonnière des sœurs noires ?
Ne te braque pas là-dessus ! Tu ne trouveras pas la réponse ce soir…
Mais une fois l’énigme résolue, comment entrer dans le palais ? Les Fils de la Lumière, la Légion, la garde municipale… Liandrin et les autres.
Nynaeve ronflait déjà – un défaut qu’elle ne reconnaissait pas plus que sa manie d’écarter les coudes. Egeanin semblait dormir aussi. Bâillant de nouveau, Elayne chercha une meilleure position sur son tabouret, puis elle entreprit de mettre au point un plan visant à entrer dans le palais.
52
Besoin…
Un moment, Nynaeve se tint dans le Cœur de la Pierre sans voir ce qu’il y avait autour d’elle ni penser au Monde des Rêves. Egeanin était une Seanchanienne ! Un membre du maudit peuple qui avait mis un collier autour du cou d’Egwene, et tenté de faire de même avec elle… Cette seule idée dévastait l’ancienne Sage-Dame. Une Seanchanienne avait réussi à gagner son amitié ! Trouver de vrais amis avait été si difficile, depuis le départ de Champ d’Emond. Et là, croire en avoir trouvé une, et la perdre de cette façon…
— C’est pour ça que je la hais, pas pour tout le reste ! (Furieuse, Nynaeve croisa les bras.) Elle m’a incitée à la trouver sympathique, je ne peux pas revenir en arrière, et ça me donne envie de la gifler ! (Dites à haute voix, des choses pareilles n’avaient aucun sens.) Et alors, je suis obligée d’être logique ? Moi, une future Aes Sedai ?
Avoir droit aux contradictions, certes… Mais être capricieuse comme une gamine ?
Au centre de la salle entourée de colonnes et éclairée par une lumière qui semblait venir de nulle part, Callandor étincelait. Dans une telle atmosphère, il était facile de se sentir épiée. À supposer que ce soit seulement un tour de son imagination… Entre les colonnes, n’importe qui pouvait se cacher…
Un solide bâton se matérialisa entre les mains de Nynaeve tandis qu’elle sondait les fameuses colonnes. Où était Egwene ? Faire attendre les gens, c’était bien d’elle, ça ! Et si un monstre se préparait à sortir de la pénombre, résolu à… ?
— Une bien étrange robe, Nynaeve…
Ravalant un cri de surprise, l’ancienne Sage-Dame se retourna dans un cliquetis de métal qu’elle ne remarqua d’abord pas. De l’autre côté de Callandor, Egwene se tenait aux côtés de deux femmes en jupe ample et en chemisier blanc. Un châle sombre reposait sur leurs épaules, et leurs cheveux blancs, tenus par un foulard, cascadaient jusqu’à leur taille.
Le souffle court – lui faire peur comme ça ! –, Nynaeve se força à respirer normalement. Avec un peu de chance, ses interlocutrices n’auraient rien remarqué…
Grâce à la description d’Elayne, elle reconnut une des Aielles. Amys… Pour ses cheveux blancs, elle avait l’air bien trop jeune, mais ils étaient déjà argentés quand elle était enfant, avait-elle confié à la Fille-Héritière. L’autre Matriarche, mince au point de paraître maigre, avait le visage ridé. Ce devait être Bair. Oui, les yeux bleus correspondaient. La plus dure des deux, estima Nynaeve, maintenant qu’elle les avait devant les yeux. Encore qu’Amys n’avait sûrement rien d’un agneau…
Une robe étrange ?
Et des cliquetis métalliques ?
Baissant les yeux sur son torse, Nynaeve poussa un petit cri stupéfait. Sa robe ressemblait aux tenues à la mode à Champ d’Emond, en imaginant que les femmes de Deux-Rivières portaient des vêtements de mailles renforcés par des pièces d’armure telles qu’elle en avait vu au Shienar. Ainsi accoutrés, comment les hommes pouvaient-ils courir ou sauter en selle ? Tout ça pesait bien cent livres, tirant sur ses épaules… Logiquement, son bâton s’était transformé en une masse d’armes hérissée de piques, et sans même toucher sa tête elle devina qu’elle portait un casque. Rouge comme une pivoine, elle se concentra pour se doter d’une robe de laine classique et brandir un simple bâton de marche. Du coup, elle n’eut plus qu’une natte à la place de ses deux tresses, et cette sensation lui fit un bien fou.