Aram lui emboîta le pas. Depuis des jours, il le suivait comme son ombre, sauf quand il harcelait Tam, Ihvon ou Tomas pour qu’ils lui donnent des cours d’escrime. On aurait pu croire que Perrin, désormais, remplaçait sa famille et ses amis défunts. Une responsabilité dont le jeune homme se serait bien passé, mais il n’avait pas eu le choix.
Alors que les rayons de lune se reflétaient sur les toits de chaume, presque toutes les maisons n’avaient qu’une fenêtre éclairée. Dans la nuit, une trentaine de Compagnons montaient la garde devant l’auberge. Tout le monde avait adopté ce nom, même Perrin, qui se surprenait souvent à l’utiliser, et qui s’en voulait beaucoup pour ça. S’il y avait des gardes autour de l’établissement de maître al’Vere, ou de tout autre endroit où était Perrin, c’était à cause du camp qui s’étendait désormais sur la place Verte, où les moutons et les vaches se faisaient de plus en plus rares. Au-delà du mât où l’absurde étendard à la tête de loup battait d’habitude au vent – mais pas ce soir, car il n’y avait pas un souffle d’air – d’autres sentinelles surveillaient le périmètre, leur cape claire visible à la lueur de la lune.
Aucun habitant n’avait voulu héberger des Fils de la Lumière dans sa demeure de toute façon déjà pleine à craquer. Rien de bien grave, puisque Bornhald refusait que ses hommes se séparent. À l’évidence, il pensait que les villageois se retourneraient tôt ou tard contre eux, car dans sa logique, puisqu’ils obéissaient à Perrin, c’étaient tous des Suppôts. Malgré sa vue hors du commun, Perrin n’aurait pas pu identifier le visage des hommes assis autour des feux de camp. Mais il sentait peser sur lui le regard haineux de Dain.
Dannil sélectionna dix Compagnons pour qu’ils escortent Perrin. Tous de très jeunes gens qui auraient dû être en train de faire la fête avec lui. Aram ne se joignit pas à ce groupe, car il ne quittait jamais Perrin d’un pouce. Imitant le Zingaro, Faile marchait à côté de son protégé, sondant l’obscurité comme si elle était la seule personne au monde dont dépendait sa vie.
À l’endroit où l’ancienne Route entrait dans le village, on avait retiré les chariots afin de laisser passer une patrouille de vingt Fils de la Lumière qui attendaient sur leur monture et se montraient au moins aussi impatients qu’elle. De fait, ils étaient exposés à la vue de tous, et les Trollocs y voyaient aussi bien dans le noir que Perrin. Pourtant, les Fils insistaient pour continuer à patrouiller. Dans quelques cas, ils avaient pu prévenir le village d’une attaque, et leur tactique de harcèlement déstabilisait peut-être un peu les Trollocs. Perrin aurait cependant apprécié qu’on le prévienne qu’une opération était en cours… avant qu’elle soit terminée.
Un petit groupe de villageois munis d’armes et d’équipements de fortune formaient un cercle autour d’un homme en tenue de fermier allongé sur le bas-côté de la route. Ils s’écartèrent pour laisser passer Perrin et Faile, le jeune homme s’agenouillant aussitôt près du blessé.
L’odeur du sang le prit à la gorge. Le visage lustré de sueur, le moribond avait une énorme flèche trolloc fichée la poitrine.
— Perrin Yeux Jaunes…, gémit-il. Je dois voir… Perrin Yeux Jaunes…
— Quelqu’un a envoyé chercher une Aes Sedai ? demanda Perrin.
Alors qu’il soulevait délicatement la tête du blessé, la posant sur ses genoux, il ne prit pas le temps d’écouter la réponse. Ce malheureux ne vivrait pas assez longtemps pour qu’une Aes Sedai puisse intervenir.
— Je suis Perrin…
— Yeux Jaunes ?… Je n’y vois plus très bien…
Un euphémisme… Les yeux de l’homme étant rivés sur le visage du jeune homme, il aurait dû voir les deux petits soleils nichés dans ses orbites.
— Oui, Perrin Yeux Jaunes, confirma à contrecœur l’ancien apprenti forgeron.
L’homme le saisit par le col et le tira vers lui avec une force surprenante.
— Nous… venons… Envoyés pour… te dire… Nous…
La tête du blessé retomba et ses yeux morts ne fixèrent plus rien du tout.
— Que la Lumière soit avec son âme…, murmura Faile en accrochant son arc dans son dos.
Après un long moment, Perrin ouvrit de force les mains du mort et se dégagea.
— Quelqu’un le connaissait ? demanda-t-il.
Les villageois secouèrent tous la tête.
— A-t-il dit quelque chose pendant que vous l’ameniez ici ? lança Perrin aux Fils de la Lumière. Pour commencer, où l’avez-vous trouvé ?
Jaret Byar baissa sur Perrin son visage émacié où brillaient des yeux plus glaciaux que la mort. Les autres Capes Blanches évitaient le regard du jeune homme. Byar, lui, le recherchait, surtout la nuit, quand la lueur jaune était plus intense.
— Créature des Ténèbres…, marmonna l’officier avant de talonner son cheval.
La patrouille partit vers le village comme si elle était aussi pressée de fuir Perrin que de s’éloigner des Trollocs. Une main sur la poignée de son épée, dans son dos, Aram regarda passer les soldats, le visage de pierre.
— Ils l’ont trouvé à une lieue au sud, dit Dannil. Selon eux, les Trollocs se sont divisés en une multitude de petites meutes. Ils vont peut-être renoncer…
Perrin reposa l’inconnu sur le sol. Nous venons…
— Doublez la garde, dit-il. Une famille qui s’est longtemps accrochée à sa terre va peut-être arriver.
Je doute que quiconque ait pu survivre si longtemps au milieu des Trollocs, mais qui sait ?
— Surtout, ne criblez pas quelqu’un de flèches par erreur !
Perrin vacilla sur ses jambes. Discrètement, Faile lui prit un bras pour le soutenir.
— Il faut aller au lit, Perrin… Tu as besoin de sommeil.
Perrin regarda sa compagne. Il aurait dû s’arranger pour qu’elle reste à Tear. S’il avait réfléchi dans la bonne direction, il aurait pu trouver une astuce…
Un des messagers – un gamin frisé qui arrivait à la taille d’un adulte normal – entra dans le cercle et vint tirer Perrin par la manche. Le jeune homme ne le reconnut pas, mais ça n’avait rien d’étonnant, avec un tel afflux de réfugiés.
— Seigneur Perrin, il y a du mouvement dans le bois de l’Ouest. On m’a chargé de vous prévenir.
— Ne m’appelle pas comme ça ! Et ne me vouvoie pas !
S’il laissait faire les enfants, les Compagnons ne tarderaient pas à s’y mettre aussi…
— Va dire aux gens qui t’envoient que j’arrive !
— Ta place est au lit, objecta Faile. Tomas se chargera très bien d’une attaque.
— Le gamin n’a pas parlé d’une attaque, mais de « mouvement ». Et en cas d’assaut, quelqu’un aurait sonné l’alarme avec le bugle de Cenn.
Faile s’accrocha au bras de Perrin et le tira vers l’auberge, mais elle fut entraînée dans la direction opposée, car elle n’était pas de taille à lutter contre le jeune homme. Au bout de quelques minutes, elle renonça et fit mine de lui avoir simplement tenu le bras. En revanche, elle marmonna entre ses dents, comme si elle continuait à croire qu’il ne l’entendait pas. Commençant par un « crétin » sans appel, elle enchaîna sur une « tête de pioche » et passa à un « cerveau gros comme un pois chiche ». Après ces amuse-gueules, ce fut l’escalade, et Perrin préféra fermer ses écoutilles.
Avec Faile à son bras, Aram sur ses talons et dix Compagnons dirigés par Dannil lui faisant une garde d’honneur, Perrin aurait facilement pu passer pour un roi. Moins fatigué, il aurait sûrement eu l’impression d’être un parfait imbécile.
Le long de la ligne de pieux, des sentinelles étaient postées à intervalles réguliers, chacune disposant d’un très jeune messager. Mais à la lisière ouest du village, les gardes étaient tous massés derrière la barrière de pieux. Les yeux rivés sur le bois de l’Ouest, ils attendaient la tempête…